samedi 28 mars 2015

Les pérégrinations d'un scout rennais à la LVF



Au début de l’Occupation, en 1940, Robert vient tout juste d’avoir 15 ans. Typographe dans une imprimerie rennaise, il fait partie des Scouts de France à la 5ème Rennes (Troupe Jacques Cartier). Il reconnait avoir adhéré quelque temps aux Jeunesses Nationales Populaires (JNP), le mouvement de jeunesse du Rassemblement National Populaire (RNP) de Marcel Déat « Où j’ai fait un peu de propagande avec Michel Leroy et Lucien Lahaye. » Né lui aussi en 1925, Michel Le Roy n’est autre que le fils du journaliste et écrivain breton Florian Le Roy, originaire de Pléneuf-Val-André. La double, voire la triple appartenance est de règle, puisque Michel Le Roy va quitter les JNP pour le Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, dont il fréquente les filles lorsque le « Grand Jacques » vient se reposer dans sa villa du Val-André. Il est également membre des Jeunes pour l’Europe Nouvelle  « Je suis entré au JEN afin d’y retrouver de bons camarades et d’y faire d’agréables promenades. Je n’ignorais pas que ce mouvement recevait l’hospitalité du groupe « Collaboration ». Pour l’heure en effet, l’activité de ces jeunes gens consiste essentiellement en conférences ou sorties de groupe en uniformes dans le style chantiers de jeunesse. Progressivement, va s’enclencher une spirale infernale dont il leur sera bien difficile d’en sortir. En 1942, Michel Le Roy dispose d’un ausweis N° 2472 et d’une autorisation de port d’arme. Il est chargé par le bureau d’embauche allemand de pourchasser les réfractaires au STO. Quant à Lucien Lahaye, il deviendra secrétaire régional de la Milice Française et agent du Sicherheitsdienst (SD), la police SS, N° SR 703.

Robert ne cache pas son admiration pour le maréchal Pétain « Quand j’ai vu qu’il patronnait la LVF en 1942, je m’y suis engagé l’année suivante. De Saint-Méloir, que je connaissais, m’a dit qu’en zone libre, le colonel Puaud formait sous le couvert de la LVF un régiment qui devait être un embryon de la nouvelle armée française. Il a ajouté que ce régiment ne combattrait pas mais serait appelé à rester en France. » La quarantaine, Alain de Saint-Méloir est décrit comme un aristocrate « Doté d’une intelligence supérieure, remarquablement instruit, licencié ès-lettres » parlant couramment cinq langues. Mobilisé lors de la campagne de France, il a perdu un bras à Dunkerque et est titulaire de la Croix de guerre ainsi que de la Médaille Militaire avec palmes. Fait prisonnier par les Allemands le 4 juin 1940, il est libéré au mois d’août en tant que grand mutilé. Avant-guerre, il était membre de l’association des « Camelots du roi » et de « L’Action Française », dont il était un militant actif sur la région de Rennes. Orateur de talent, il attaque très violemment le régime républicain et fait l’apologie de la monarchie. Réformé à 100 %, démobilisé en 1940, il revient dans sa famille à Rennes et c’est donc très logiquement qu’il se range derrière le maréchal « J’avais été séduit par les principes directeurs de sa politique, il instituait, sous sa haute personnalité, un régime d’autorité, régime que j’avais toujours souhaité bien avant la guerre ; Pétain voulait également le régime corporatif que je préconise dans ma lettre à des Français, je décidais donc, dans la mesure du possible, d’aider le Maréchal Pétain dans son œuvre. D’autre part, de par ma famille, et à la suite de la bataille de Dunkerque, j’étais profondément anglophobe, je réalisais enfin qu’après notre défaite de 1940, la France ne pourrait pas continuer la lutte pour son propre compte, il lui faudrait bon gré mal gré, être un satellite, soit des puissances de l’axe, soit des alliés. A la suite de l’entrevue de Montoire et des directives du Maréchal, je résolus pour mon compte de défendre l’esprit de collaboration avec l’Allemagne, aussi dès que j’appris à Rennes, fin 1940, une réunion des « Amis du Maréchal » présidée par Me Chapelet[i], je décidais d’y assister. »
En 1942, membre du RNP, Alain de Saint-Méloir s’occupe des engagements à la LVF qui ne dispose pas encore de bureaux de recrutement. Lors de la scission du RNP, il rejoint le Mouvement Social Révolutionnaire (MSR). En juin 1942, il devient secrétaire administratif de la LVF aux appointements mensuels de 1 300 F. Il est nommé ensuite Inspecteur Régional en mai 1943 aux appointements de 7 000 F qui passeront à 12 000 F en 1944. De Saint-Méloir, pour qui la Légion « Était un organisme officiel approuvé par l’Etat Français », déclare être entré à la LVF à la suite des déclarations du Maréchal Pétain qui avait dit aux Légionnaires partant pour la Russie : « Vous portez une part de notre honneur Militaire ».
On ne se bouscule pas pour s’engager dans les bureaux de la LVF au 9, rue Nationale. Les recrutements sont médiocres. Maitrisant parfaitement la langue allemande, De Saint-Méloir collabore avec le lieutenant allemand Slovenzick de la Propaganda-Staffel, qui le consulte pour censurer les journaux rennais. Les Allemands imposent à L’Ouest-Éclair l’insertion de ses articles qui doivent toujours paraitre en première page et signés SM. Il fait également partie du « Cercle d’Études National-Socialiste » et reçoit chez lui, rue Pierre Hévin, des officiers allemands et des miliciens en tenue, dont Lucien Lahaye. Ce qui lui causera le plus d’ennuis à la Libération ce sont des lettres de dénonciation en partie brulées, retrouvées au siège du SD et portant son N° SR 777. Au mois de juin 1944, à la suite des bombardements, il n’y a plus d’émissions radiophoniques en Bretagne. Il est même difficile de pouvoir écouter la radio nationale. Slovenzick demande alors à De Saint-Méloir de donner les nouvelles militaires allemandes tous les jours à l’aide haut-parleurs placés en certains points de la ville.

Ainsi qu’on peut le voir, dans les milieux collaborationnistes de Rennes, tout le monde se croise et se connait plus ou moins. Jusqu’à quel point ces jeunes gens de 17 ou 18 ans étaient sous l’influence néfaste de leurs ainés « collabos » pour mesurer leur degré de responsabilité ? La réponse n’est pas simple. D’autres de leur âge, et de même milieux social, vont en effet choisir la Résistance. Quoi qu’il en soit, Robert décide de s’engager à la LVF en 1943. Il a 18 ans. Son contrat signé à Paris, il est envoyé au dépôt de la LVF de Guéret, dans la Creuse « En zone libre je portais l’uniforme kaki français avec le drapeau tricolore sur la manche gauche et le mot France. » Le dépôt de Guéret supprimé, il est envoyé à Montargis pendant deux semaines puis, après un court passage à Versailles, il est dirigé sur la Pologne pour suivre une instruction. En février 1944, c’est la montée sur le front russe avec le 3ème bataillon de la LVF. Lors des combats de la Bérésina, le 3 avril 1944, Robert est blessé par 17 éclats de grenades. Il sera blessé une seconde fois car le traineau qui l’évacue saute sur une mine. Jusqu’en septembre 1944, c’est une succession d’hôpitaux en Russie, Pologne, Lituanie, Allemagne. Remis sur pieds, il est dirigé sur le dépôt de Greffelberg où il demande à quitter la LVF, ce qui lui est refusé. Il est alors envoyé au centre d’instruction de Wildflecken. Á la suite du démantèlement de la LVF en septembre 1944 et son intégration dans la Waffen SS, certains refusent et une mutinerie éclate. Les mutins sont envoyés en camp de concentration. N’étant pas encore complètement valide, Robert est obligé de travailler dans une usine de munitions le 10 décembre 1944. Le 25 février 1945, il prend la défense d’un de ses camarades frappés par un contremaitre allemand. Les deux hommes sont emprisonnés puis consignés dans leur chambre. Ils en profitent alors pour s’évader et passent en Autriche puis en Italie. Lorsqu’ils aperçoivent une voiture à croix de Lorraine, à Bolzano, ils se présentent à un capitaine de la sécurité militaire. Le 10 juillet 1945, Robert est arrêté par le CIC américain. Le 10 août, il est rapatrié par un convoi et arrêté à Villefranche-sur-Mer. Il est alors transféré à Rennes où il avait déjà été jugé le 20 mars 1945. Le 27 février 1946, lors de son nouveau procès, Robert manifeste son intention de s’engager dans l’armée d’Extrême-Orient : « J’ai fait 8 mois d’emprisonnement depuis que je me suis présenté à un officier français de renseignement en Italie. Mon intention est contracter un engagement pour aller en Indochine pour me racheter de mes péchés de jeunesse. » Mineur au moment des faits le tribunal ordonne sa mise en liberté après 8 mois d’internement s’il accepte le jugement du 20 mars 1945.
Il ne sera pas le seul parmi ces rescapés de la LVF et autres miliciens peu fréquentables à échapper à la prison en échange d’un engagement pour l’Indochine pour aller combattre un ennemi qui ne leur posera pas de problèmes de conscience.



[i] Pierre Chaplet, avocat, il est également membre du RNP dont il démissionne en 1943. Passé à la Résistance il est arrêté le 22 décembre 1943 puis déporté à Buchenwald.

lundi 16 mars 2015

L'arrestation d'une femme juive par le Bezen Perrot

En matière de recherche historique, il faut être patient. Très patient même. Le hasard est aussi un facteur qu’il ne faut pas sous-estimer. Il y a 14 ans, je citais cet extrait de la déposition d’un jeune membre du Bezen Perrot, en date du 8 octobre 1944 : « En janvier 1944, sans que je puisse préciser davantage, j’ai été commandé avec les nommés Morvan et Chérel pour aller chercher une vieille dame de confession israélite qui habitait sur les quais de la Vilaine à Rennes. Morvan était chef de mission et seul armé. Un allemand en civil nous accompagnait et nous avons ramené la femme au SD. » Armel, c’est le prénom de ce garçon, n’a que 17 ans lorsqu’il s’est engagé au Bezen, un mois auparavant. Né à Locqueltas (56), il ne connait pas Rennes et n’en sait visiblement pas plus sur cette arrestation. Ses deux acolytes étant de leur côté étant en fuite à la Libération, il m’était impossible d’en savoir plus.
Le quai Richemont
Depuis, il m’a beaucoup été demandé qui était cette femme et si elle avait été dénoncée. C’est la seule participation connue de la Formation Perrot – créée au mois de décembre 1943 – à une opération de police contre les Juifs. Il est vrai qu’à cette date, ceux qui ont eu la chance d’échapper aux rafles ne sont plus très nombreux. Dans leur livre « Les Juifs en Bretagne » (page 360), Claude Toczé et Annie Lambert indiquent en effet que l’ultime rafle en Bretagne se déroula le 4 janvier 1944. En Ille-et-Vilaine, il y eu 9 arrestations : M. et Mme Veil et leur fille Hélène à Combourg ; Sarah Garzuel et ses 2 enfants à Vitré ; Élise Mizrahi et son fils, arrêtés à Rennes ; et Marthe Bader de Dinard. Ces 9 personnes seront déportées le 3 février 1944.

Des années plus tard, consultant le dossier d’instruction judiciaire du responsable régional de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF), je tombe tout à fait par hasard sur une lettre de dénonciation. Accusé « d’intelligence avec l’ennemi », cet homme était également un agent de renseignement du Sicherheitsdienst (SD) de la rue Jules Ferry à Rennes. Cette note, rédigée en allemand et datée du 25 mars 1943, porte l’indicatif SR de cet agent, suivi de son numéro. « Dans le courant du mois de novembre 1942, un rapport du commissariat aux questions juives avait été fait contre la juive Arrighi, domiciliée quai Richemont. Ce rapport portait en outre que la juive Arrighi portait bien l’étoile mais qu’elle possédait chez elle un poste de TSF qu’elle déclara comme appartenant à son petit-fils. Le premier rapport fut fait en portant note du poste de TSF mais dans la journée un coup de téléphone de l’intendant de police Thailet demandant au délégué régional des questions juives de ne pas être trop dure pour cette femme qui était la belle-mère d’un de ses amis travaillant à la préfecture. Par la suite un deuxième rapport fut fait portant mention que la juive Arrighi était en règle et portait constamment son étoile. »
Depuis le mois de mai 1942, le port de l’étoile jaune est en effet obligatoire pour les Juifs et il leur est interdit de posséder un poste de TSF. Le délégué régional aux questions juives en Bretagne est alors Raymond du Perron de Maurin, lui-même ancien de la LVF. En 1943, il va créer le Cercle d’Études National-Socialiste (CENS), dont sera également membre notre responsable régional de la LVF. Cette intervention de Francis Thiallet, intendant de police de la région Bretagne ayant rang de préfet 3ième classe, est assez rare pour être soulignée car Du Perron de Maurin n’était pas le genre de type à se laisser émouvoir par le sort d’une juive, fut-elle âgée et malade.
Le dossier de Mme Arrighi devait être particulièrement suivi à la préfecture puisqu’une autre lettre, envoyée au Kommandeur du SD le 23 janvier 1943, figure dans ce dossier : « Objet : Pointage hebdomadaire des Juifs. Conformément à vos prescriptions en date du 2 janvier courant, j’ai l’honneur de vous transmettre, sous ce pli, pour décision, une demande présentée par la nommée Arrighi, née Cahen Rose, le 22 février 1867 à Rouen, résidant à Rennes, 6 quai Richemont, en vue d’obtenir une dispense définitive de présentation au Commissariat Central de police de Rennes. Cette demande est accompagnée d’un certificat médical établi par un médecin français assermenté. Signé A. Ytasse. Secrétaire général. » Auparavant sous-préfet de Saint-Dié, Armand Ytasse a été nommé secrétaire général de la préfecture d’Ille-et-Vilaine le 20 décembre 1941. La décision prise par le SD ne figure pas au dossier.
Quoiqu’il en soit, plusieurs listes de Juifs ont été dressées avec précision par la préfecture. Rose Cahen figure bien sur celle établie le 30 septembre 1940, ainsi que le docteur René Lévy, son épouse Lucie Bloche et leur enfant. Sur une autre liste du 24 janvier 1942, Rose Cahen est toujours au 6, quai Richemont, tandis que René Lévy et Lucie Bloche sont déclarés avenue Louis Barthou, mais sans leur enfant. Une autre liste, établie au mois d’août 1942, indique que la famille Lévy est partie sans autorisation pour une destination inconnue[1].

Policiers du SD devant la porte de la Cité des étudiantes, rue Jules Ferry
Le 5 janvier 1944 donc, au lendemain de la dernière rafle effectuée en Bretagne, un groupe du Bezen se présente quai Richemont. « Ma mère, madame veuve Arrighi, est décédée à l’hôtel Dieu de Rennes où nous l’avions fait portée depuis 48 heures. Le 5 janvier 1944 des policiers allemands sont venus dès 7 heures du matin chercher ma mère. Ils l’ont emmenée sans indiquer ni la raison ni le but de leur expédition. Ils l’ont conduite aux services de la Gestapo rue Jules Ferry et l’ont relâchée dans le courant de l’après-midi. A aucun moment on ne lui a donné la moindre explication sur cette mesure. Ma mère était d’origine juive, née Cahen Rose[2]. » Rose Arrighi est décédée le 23 décembre 1945.
Condamné à mort, Raymond du Perron de Maurin sera fusillé le 5 novembre 1946. Le chef régional de la LVF a été condamné aux travaux forcés à perpétuité. Quant au jeune Armel, du Bezen Perrot : « A la suite de cette arrestation, dégouté du métier qu’on nous faisait faire, et me rendant compte de plus en plus que j’avais été dupé, j’ai décidé d’écrire à mes parents, lesquels ignoraient toujours où je me trouvais, en leur demandant de faire les démarches nécessaires pour me faire sortir de cette sale affaire ». Á la fin du mois d’avril 1944, il se tire volontairement une balle de revolver dans la cuisse pour échapper au Bezen. Ce qui lui vaut deux mois d’hospitalisation dans un hôpital allemand d’Auray. Á sa sortie, il se réfugie chez ses parents où il sera arrêté le 22 août 1944. Condamné à quatre ans de prison, il bénéficiera d’une remise de peine de trois années accordée par le Président de la République le 9 juillet 1945.

Kristian Hamon


[1] Ce dentiste rennais sera témoin du massacre d'Oradour.
[2] Déposition de la fille de Mme Arrighi le 25 mars 1946.

mardi 3 mars 2015

Quelques exemples de pendaisons effectuées en Bretagne en 1944

Lorsque l’on évoque les pendaisons effectuées pendant la Seconde Guerre mondiale, viennent immanquablement à l’esprit celles commises par la division Das Reich le 9 juin 1944 à Tulle, où 99 hommes seront pendus aux arbres, réverbères et balcons de la ville. Le massacre de Tulle est sans aucun doute la plus importante exécution par pendaisons effectuée par les Allemands en France, il préfigure aussi une longue série de crimes de guerre qui ne s’arrêteront qu’à la Libération.
En effet, depuis le débarquement des Alliés, on assiste à une véritable escalade des exactions commises par les troupes allemandes. Jusqu’alors, les résistants arrêtés étaient envoyés en déportation ou bien condamnés à mort après un simulacre de jugement. Désormais les « terroristes », puisque c’est ainsi qu’ils sont désignés par les nazis, seront fusillés sans autre forme de procès. Mis à mort par les armes avec lesquelles ils combattent, ces résistants ou maquisards sont littéralement « passés par les armes ». Vaincus au combat, ces patriotes peuvent se considérer comme tombés au « champ d’honneur ». 

La « dissuasion » (Abschreckung) par la pendaison
Pendaison de Louis Briand à Rostrenen
Avec le massacre de Tulle, la répression prend une toute autre dimension. En décidant de pendre publiquement les patriotes, les Allemands veulent montrer qu’ils ne les considèrent plus comme des ennemis vaincus, mais comme de vulgaires criminels. L’objectif est d’intimider – Abschreckung selon la terminologie allemande de l’époque – la population en escomptant la dresser contre la Résistance. Il n’en sera évidemment rien, malgré la démesure de ces représailles.
Comment, en effet, justifier ce qui s’est passé le 8 juin 1944 à la ferme d’Yves Mével, maire de Plounévézel (29), où s’était réfugié un groupe de onze jeunes résistants ? Ce jour-là, des soldats allemands se présentent pour procéder à des réquisitions de charrettes, semant la panique dans la maison. Un des jeunes, Jean Manach, sauve sa peau en se hissant dans la cheminée. Eugène Léon, qui avait un revolver sur lui prend la fuite mais est abattu. Les autres tentent bien de se cacher, mais sont fait prisonniers. La ferme incendiée, commence alors pour les huit résistants arrêtés un véritable chemin de croix avec une première station au bois de Coat-Penhoat où ces jeunes, qui ne présentent aucun danger pour leurs ravisseurs, sont interrogés et torturés. Au fur et à mesure de leur progression vers Loudéac, les Allemands pendent Jean Le Dain à un poteau électrique à Moulin-Meur en Plounévézel ; Georges Auffret à l’entrée de Carhaix ; Marcel Goadec en centre-ville ; Georges Le Naëlou au Moustoir ; Marcel Le Goff au carrefour de la Pie en Paule ; Marcel Bernard à l’entrée de Rostrenen et Louis Briand à un balcon de la place de la République, puis François L’Hostis à Saint-Caradec.
La distinction observée pendant les premières années de l’Occupation entre la « correction » de la Wehrmacht et la cruauté de la SS n’a désormais plus aucun sens.
Le 15 juin, cette réquisition de charrettes se répète à Gomené (22). Trois Allemands se présentent chez le maire de la commune, Arsène Poupiot, qui tient un café-épicerie. Alors qu’ils prennent un verre, ces soldats sont visés par trois individus qui disparaissent. L’un des soldats est blessé puis évacué par ses deux camarades. Les représailles ne vont pas tarder. Une section allemande revient au bourg et fait plusieurs otages, rassemblés sur la place. Les soldats allemands reconnaissent le fils du maire, Marcel Poupiot, et Edmond de Blay de Gaïx. Ces deux jeunes gens étaient présents au café lors de l’agression. Marcel Poupiot, qui a eu 18 ans la semaine précédente, reçoit l’ordre des Allemands d’aller chercher une corde et une échelle dans la maison de son père. Les soldats lui passent la corde au cou et l’obligent à grimper l’échelle posée contre la potence d’une installation électrique à l’angle de la maison de M. Basset. Ils retirent ensuite l’échelle sous les yeux de son père qui devra dépendre lui-même son fils. Clamant lui-aussi son innocence, Edmond de Blay de Gaïx, âgé de 17 ans, qui était en vacances chez M. Basset, est emmené sous le préau de la mairie pour y être pendu à son tour. La corde ayant cédé, le garçon est achevé d’une rafale de mitraillette.

L’épuration par pendaison
Qu’elles aient eu lieu sous l’Occupation, ou après la Libération, les pendaisons effectuées par des résistants sont assez méconnues. Les archives comme les témoins sont rares ou peu bavards lors des enquêtes effectuées par la gendarmerie. Cette face obscure de la Résistance reste donc aujourd’hui encore un sujet tabou. En temps de guerre, il y a des actes de trahison qui ne pardonnent pas. Lorsqu’un traitre ou un agent des Allemand infiltré dans un maquis est découvert, l’exécution est généralement immédiate, les résistants s’arrangeant ensuite pour faire disparaitre le corps. Face aux actes de barbarie commis par les nazis et l’entrée en jeu de la Milice, on assiste à une multiplication des attentats et des exécutions de « collabos ». Les résistants n’hésitent désormais plus à exposer en public les corps de ces traîtres. Il s’agit tout autant d’impressionner la population qu’à avertir les « collabos » du sort qui leur sera réservé. Ainsi le 18 juillet 1944, au village du Faoudic, en Glomel, où les Allemands doivent décrocher un pendu entièrement nu portant de nombreuses traces de coups. D’après les gendarmes : « Il s’agirait d’un « soi-disant milicien » exécuté par des patriotes d’un maquis local dirigé par un espagnol nommé Icard ». Il faut plutôt lire « Icare », pseudonyme de Carrion Roque, jeune officier de l’aviation républicaine espagnole. Une semaine plus tard, c’est au lieu-dit Keraven, qu’une jeune femme de Cléguérec est pendue pour après avoir avoué qu’elle avait dénoncé des patriotes.
Ces pendaisons, effectuées par des maquisards qui ne connaissent qu’une seule loi – celle de ne pas se laisser surprendre par des dénonciateurs – vont parfois prendre une tournure dramatique. Ainsi au maquis de la forêt de Haute-Sève en Saint-Aubin-du-Cormier, dont le chef et cinq de ses hommes devront rendre des comptes devant le tribunal militaire de Rennes au mois de janvier 1945. Tout commence à Saint-Médard, où une cinquantaine de jeunes gens tiennent un maquis FTP. La discipline y est très sévère. Le chef du groupe ayant menacé de peine de mort ceux qui ne la respecte pas, chacun s’y soumet. Un de ces résistants est marié avec une femme d’origine alsacienne, qui lui reproche de façon un peu trop véhémente de combattre l’armée allemande dans laquelle servent plusieurs de ses frères incorporés de force. Le maquis attaqué, elle est accusée d’avoir dénoncé le groupe aux Allemands et condamnée à mort par le chef avec, semble-t-il, l’accord du mari. Saisie par deux maquisards le 13 juillet 1944, elle est emmenée sur les lieux de l’exécution où elle doit être pendue. L’affaire se passe mal. La condamnée, découvrant ce qui l’attend, ne se laisse pas faire. Ses hurlements risquant d’attirer l’attention des Allemands cantonnés à proximité, les deux hommes étranglent la femme sur place en présence de son mari. Ce maquis n’étant plus sûr, le groupe se rend dans la forêt de Haute-Sève. Les femmes agents de liaison logent dans une ferme à proximité, les hommes cantonnent en forêt. Le chef du groupe ne tarde pas à constater que le maquis est également surveillé. Il est vrai qu’à ce moment, la Milice est très active dans la région de Saint-Aubin-du-Cormier. Déjà, le 24 juillet, un groupe de jeunes maquisards avaient abattus trois allemands lors d’une embuscade tendue au lieu-dit « Le Rocher » à Andouillé-Neuville. Quoi qu’il en soit, deux hommes et une femme sont à nouveau suspectés d’avoir dénoncé le groupe aux Allemands. Ils sont connus dans le pays pour leurs relations commerciales avec un nommé Zimmerman, qui ravitaille la Gestapo de Rennes en s’approvisionnant au marché noir, très florissant dans cette région qui n’était pas dépourvue de ressources. Un soir, deux maquisards qui partent en mission sont attaqués par les Allemands à proximité du cantonnement, ce qui confirme les soupçons du chef à l’égard des deux hommes, dont l’un est surnommé « Bec de puce », et de sa concubine. Du trafic à la délation, le pas est vite franchi, et les voilà eux-aussi condamnés à être pendus. Mais, le chef du maquis devant exécuter immédiatement un coup de main à Gosné, il donne l’ordre à ses hommes, s’ils ne le voient pas revenir à une heure fixée, de procéder à l’exécution eux-mêmes. Retardé à Saint-Aubin-du-Cormier, le chef constate à son retour que ses ordres ont été exécutés par trois maquisards. Le 31 juillet, les cadavres des deux hommes et de la femme se balancent aux branches des arbres de la forêt. Lors du procès au tribunal militaire, le commissaire du gouvernement, dans un réquisitoire très dur à l’égard des accusés, réclame la peine de mort contre le chef du maquis, lieutenant FFI, qui couvre ses hommes, expliquant qu’ils n’ont fait qu’exécuter ses ordres, et les travaux forcés contre les cinq autres. Plusieurs témoins louent la bravoure et le patriotisme de ces jeunes résistants. Après le témoignage d’un colonel de gendarmerie, lui-même résistant, le groupe est finalement acquitté. Quelques années plus tard, une contre-enquête sera effectuée. Elle met en évidence que l’accusation de dénonciation prononcée contre l’Alsacienne ne reposait sur rien de solide. Selon ses voisins, elle était incapable de dénoncer des patriotes. Et si les trois autres trafiquants n’étaient guère fréquentables, rien ne permettait de dire qu’ils étaient des indicateurs.

Les pendues de Monterfil
Germaine Guillard, Suzanne Lesourd, Marie Guillard
Si les précédentes pendaisons peuvent se comprendre, car commises dans un contexte de violences de guerre, celles effectuées dans le cadre de l’épuration extra-judiciaire après la Libération ne le sont plus du tout. Comment justifier en effet ce qui s’est passé le 4 août 1944 à Monterfil ? Trois femmes, qui travaillaient comme aides cuisinières dans un camp allemand situé sur la commune et dont le seul crime, pour d’eux d’entre-elles, serait d’avoir eu des faiblesses pour l’occupant, vont être arrêtées par des résistants, tondues, exposées sur la place du bourg puis exhibées dans les communes avoisinantes avent d’être pendues dans un bois puis enterrées sur place. Après avoir été longtemps étouffée, car mettant en cause le fils du maire de l’époque, un certain Oberthur, l’affaire a été largement relatée dans la presse l’été dernier. Le corps d’une des suppliciées, Suzanne Lesourd, attend toujours en effet une sépulture digne de ce nom. (Voir dans la communication suivante les articles consacrés à ce drame par L'Ouest-Journal )

Les pendaisons de soldats américains
Louis Guilloux, dans son roman O.K., Joe !, paru en 1976, raconte comment James Hendricks, un GI noir de 21 ans, a été jugé puis condamné à mort par un tribunal militaire américain où l’écrivain briochin officiait comme interprète. Alors qu’il était ivre, Hendricks voulait entrer dans une ferme de Plumaudan (22) où il avait repéré une jolie fille. Comme on ne lui ouvrait pas, il tire un coup de feu à travers la porte derrière laquelle se trouvait le père de la jeune fille, qui décède aussitôt. Dans son livre, Guillou met aussi en évidence la différence de traitement entre ce GI noir qui sera pendu le 24 novembre 1944, et un capitaine blanc, nommé Whittington, acquitté pour des faits similaires survenus à Landerneau.
Ces GI noirs sont tous issus d’unités d’intendance ou de transport. Autour de ces dépôts de l’armée US s’organise tout un trafic de cigarettes ou d’essence contre des bouteilles de calva ou de « goutte ». Si l’on ajoute à une certaine misère sexuelle le fait que ces hommes ne sont pas habitués à boire, les délits sont fréquents.
La Chronique Républicaine de Fougères article du 10 juillet 2014
Ainsi au Ferré, petite commune d’Ille-et-Vilaine, proche de la Manche, un agriculteur et sa fille voient arriver deux soldats noirs américains enivrés. Ils gravissent l’échelle de meunier pour accéder à la chambre où le père et sa fille se sont barricadés. Comme à Plumaudan, les deux GI font usage de leurs armes sur le palier. La jeune fille, touchée à la jambe, résiste à ses agresseurs et s’échappe en rampant, dans la nuit, jusqu’à une antenne médicale américaine. Blessé à la tête, le père réussit à prévenir le maire. Les deux soldats dorment encore dans la chambre lorsqu’on les retrouve toujours alcoolisés. Condamnés, les deux hommes sont pendus en public à Montours. La potence, sous laquelle est aménagée une grande trappe, provient du centre disciplinaire de l’armée américaine, situé au Mans. L’exécution terminée, les corps sont enveloppés dans un linceul puis la corde brulée.
Même agression sur fond d’alcool à Locmenven, en Guiclan (29), où un GI ayant trop bu s’en prend à une jeune femme, mère d’une fillette. Sans que l’on sache exactement ce qui s’est passé, ce soldat tire avec son arme. La jeune femme, atteinte au ventre, décèdera le 22 août 1944. Au terme d’une enquête menée par la police militaire américaine, le GI est condamné à mort et pendu en public le 27 décembre. Comme il est de règle dans l’armée américaine, les GI coupables de crimes contre des civils français sont en effet sanctionnés dans la commune où le crime a été commis. Le 21 janvier 1945, un GI condamné à mort pour viol est également pendu dans la cour de l'école des garçons de Saint-Sulpice-la-Forêt (35). Je n'ai pas réussi à savoir plus sur cette affaire. Si ce GI a été pendu dans cette école, c'est que son crime a été commis sur la commune. Je ne sais pas la couleur de sa peau. (Ajouté le 9 février 2016)
Il y aura une exception. Un autre GI noir, Charles Robinson, amène à son campement basé à Messac, une femme rencontrée au « Café des sportifs », situé sur le Mail et tenu par Henri Belunza, un joueur du Stade Rennais. Robinson s’est-il mépris sur la réalité de sa relation avec cette femme ? Toujours est-il qu’il la retrouve ensuite dans les bras d’un autre GI et la tue d’un coup de revolver le 1er avril 1945. Jugé par une cour martiale à Ploërmel les 18 et 19 avril, il est condamné à mort. Est-ce à cause du caractère particulier de cette affaire ou du fait que la victime n’était pas de la commune ? Robinson sera pendu le 28 septembre 1945 au centre disciplinaire du Mans. Il est inhumé au cimetière américain Oise-Aisne, dans la parcelle E. Dans cette même parcelle, située à l’écart et non reconnue officiellement, reposent les corps de 96 soldats américains, dont 80 noirs, classés sous l’étiquette « Morts indignes ». Ainsi donc, l’armée américaine pratiquait la ségrégation, non seulement au sein de ses unités, mais également devant les cours martiales où le châtiment variait selon la couleur de peau.

Articles de L'Ouest-Journal sur les pendues de Monterfil

L'Ouest-Journal du 5 juin 1949
L'Ouest-Journal du 12 juin 1949
L'Ouest-Journal du 19 juin 1949
L'Ouest-Journal du 26 juin 1949
L'Ouest-Journal du 3 juillet 1949
L'Ouest-Journal du 10 juillet 1949
L'Ouest-Journal du 17 juillet 1949
L'Ouest-Journal du 24 juillet 1949

vendredi 6 février 2015

Un Juif Rennais dans l'enfer d'Oradour-sur-Glane


Il y a soixante-dix ans, le jeudi 5 avril 1945, le journal Ouest-France titrait en une « Je fus le premier à pénétrer dans Oradour-sur-Glane… nous dit un Rennais échappé par miracle à l’hallucinant carnage ». Mais, précise le journaliste à propos de ce Rennais « Nous ne pouvons dévoiler l’identité. Réfugié à Oradour, sous le nom de Lacroix, (il) se croyait bien à l’abri des recherches de la Gestapo. »
Ouest-France 5 avril 1945
Ce 10 juin 1944, donc « Un samedi après-midi. Des Limougeots étaient venus se ravitailler, les cultivateurs de la commune percevaient leur « décade » de tabac et les mamans conduisaient leurs enfants à la vaccination. Peu avant 14 heures, deux gosses font irruption dans la salle de l’hôtel du Champ de Foire où je jouais au billard : « Les Boches ! crient-ils. Voilà les Boches ! » Car c’était un évènement pour cette paisible bourgade qui n’avait jamais été occupée et qui non plus d’ailleurs – détail qui suffit à priver les barbares de l’ombre d’un prétexte – n’abritait pas de maquisards.
Effectivement, quatre camions blindés transportant – on le sut plus tard – des éléments de la division Das Reich avaient traversé le bourg et s’étaient arrêtés à la sortie du village. Jusque-là rien d’inquiétant. Mais voici que deux véhicules font demi-tour et vont stationner à l’autre extrémité de l’agglomération. Les soldats descendent et commencent à rassembler la population. Je compris immédiatement qu’il était préférable de ne pas avoir à leur soumettre mes fausses pièces d’identité. Sortant de l’hôtel, j’empruntais une ruelle qui, de la place du Champ de Foire, me conduisais hors du village. Mais une patrouille m’aperçut et j’échappais de peu à une rafale de balles. Je pus, néanmoins, en me dissimulant, gagner un petit bois au bord de la Glane. De là, où j’apercevais une sentinelle qui gardait maintenant l’entrée du chemin que j’avais emprunté, j’ai entendu se succéder durant toute l’après-midi le crépitement des mitraillettes et les explosions qui détruisaient les maisons. J’ai vu vers 19 heures, les flammes monter du clocher et, peu après, le village entier s’embraser. Á la tombée de la nuit, un autre rescapé vint me rejoindre.
J’appris ainsi les détails que tout le monde connait, mais qu’il faudra toujours rappeler afin qu’ils ne s’effacent d’aucune mémoire, que sous l’inexistant prétexte de rechercher des armes, les Allemands avaient rassemblé toute la population. Les femmes et les enfants avaient été enfermés dans l’église ; des bambins, hantés par un horrible pressentiment, pleuraient ; d’autres, inconscients, se réjouissaient de cet évènement imprévu qui les avait arrachés des bancs de l’école. Les hommes furent groupés, face aux murs, dans les granges. On les mitrailla à hauteur des jambes ; on acheva tous ceux qui ne pouvaient maitriser leurs cris de souffrance ou qui, par le moindre mouvement, révélaient qu’un souffle de vie leur restait ; on les recouvrit de paille arrosée d’essence que l’on enflamma. Ce fut ensuite le forfait encore plus ignoble de l’église. On y avait apporté une caisse de matières inflammables qui, avant de déclencher l’incendie, dégagea une asphyxiante fumée. Puis commencèrent les pillages et les ripailles nocturnes aux lueurs du village en feu.
Près de moi, dans le bois, une femme pleurait ; ses trois enfants avaient quitté, le midi, sa ferme pour retourner à l’école d’Oradour. Elle ne les avait pas revus. Elle ne devait, hélas ! Plus les revoir.
Le lendemain matin, au lever du jour, une sentinelle gardait toujours l’entrée du bourg. Ce n’est qu’à neuf heures qu’elle disparut et que nous pûmes enfin, les premiers sans doute, pénétrer dans ce qui fut Oradour. J’allais directement à mon hôtel ou du moins à ce qui en restait. J’avais tout perdu. Á chaque pas, s’inscrivait l‘horreur. Dans l’église, trois centimètres de cendres recouvraient le sol. Mais il fallut que mon regard s’accrochât aux squelettes calcinés de deux enfants convulsivement agrippés au confessionnal pour que je comprisse l’hallucinante vérité… »
Sur les raisons de cet anonymat et des recherches de la Gestapo, les lecteurs n’en sauront rien. Quoi qu’il en soit, ce Rennais était bien présent à l’hôtel Avril, avant d’avoir le réflexe de s’enfuir immédiatement lorsque les Allemands pénétrèrent sur le Champ de Foire.

Une Malouine à Oradour
Registre des victimes d'Oradour
C’est dans la revue Saint-Malo Magazine du mois de juillet 2004, consacrée au soixantième anniversaire de la libération de la cité corsaire, que l’on découvre un petit article sur une autre personne présente à Oradour, la Malouine Jeanne Hourrière, née Thiephine « A l’arrivée des Allemands elle doit quitter son appartement sur le Sillon. Elle déménage la nuit, très vite, toujours à Saint-Malo. Mais le climat ici se fait de plus en plus menaçant. Un ami juif lui propose : « Venez à Oradour, vous y serez tranquille ! » Madame Hourrière a passé deux mois dans ce village paisible. Elle comptera plus tard parmi les 642 victimes de la barbarie nazie. » En effet, sur la liste des victimes d’Oradour, figure bien « Thieffine Jeanne, née le 15 septembre 1882 à Gacé dans l’Orne, épouse Leroy, domiciliée à la Chatière, Hédé ». Hourrière était le nom de son premier mari, propriétaire de l’usine de chaussure du même nom à Ernée. Le couple a eu trois enfants : Solange, Denise et Joseph. Joseph Hourrière, marin, résidait alors à Bayonne.
L’ami juif en question était-il donc ce Rennais présent à Oradour ? Les réfugiés originaires d’Ille-et-Vilaine devaient être rares à Oradour, l’hypothèse n’avait donc rien d’invraisemblable. Encore fallait-il connaitre sa véritable identité. Un indice sérieux figure dans le livre « Les Juifs en Bretagne », paru deux ans plus tard. Sur la liste des déportés, au convoi n° 69, est indiqué « Lucie Lévy, Française, 9 mai 1906, Rennes, épouse du dentiste René Lévy. Le couple et leur fillette réussirent à passer en zone sud, mais Lucie Lévy fut arrêtée à Grenoble », sans plus d’informations, sinon la possibilité de connaitre l’origine de ce dentiste, de son vrai nom Nathan Lévy, né le 20 avril 1896 à Metz. Il avait installé son cabinet au 1, place de la gare à Rennes, où il demeurait avec son épouse Lucie Mina Bloch, née à Tours le 9 mai 1906. Probablement rayé de l’Ordre des chirurgiens-dentistes à la suite des lois antisémites de Vichy, René Lévy était donc dans l’impossibilité d’exercer son métier et obligé de se cacher.

Le soixante-dixième anniversaire du massacre
Quelques jours avant le soixante-dixième anniversaire du massacre d’Oradour, au mois de mai 2014, parait l’ouvrage « Les ombres d’Oradour ». Son auteur, Jean-Paul Picaper, s’appuyant sur le témoignage de la petite fille de Jeanne Leroy, Sophie Hourrière, fille de Joseph Hourrière, apporte des éléments irréfutables sur la présence de René Lévy à Oradour.
« Les gens d’Oradour n’avaient jamais vu un uniforme allemand. Seuls les « espions » représentaient un danger. D’autant qu’on cachait dans le village deux ou trois familles de réfugiés juifs, les uns français, les autres d’origine étrangère. Mais ils pouvaient, dans l’ancienne zone libre, se promener au grand jour sans porter l’infamante étoile jaune. On se sentait en sécurité. Or, ce jour-là, les clients d’un restaurant d’Oradour évoquèrent deux hommes passés la veille qui n’avaient eu de cesse de poser des questions bizarres, essayant de faire parler leurs voisins de table avant de régler la note et de s’en aller.
L’hôtel Avril et l’hôtel Milord étaient réputés pour leurs restaurants. En ce début d’après-midi, quelques clients n’avaient pas encore fini de déjeuner. Mme Avril avait une solide réputation d’hospitalité. Une dame et ses trois enfants ainsi qu’une petite nièce s’étaient installés dans l’hôtel par crainte des bombardements sur Paris. Tous ces gens s’estimaient plus en sécurité à la campagne qu’en ville. Un commandant vétérinaire de Reims, sa femme et un neveu avaient fui le Nord. Un couple de Bordelais s’était lui-aussi réfugié là. Il y avait des gens de Montpelier, une vieille dame de Rennes. Jeanne Leroy, de Saint-Malo, s’était installée à Oradour, par crainte elle-aussi, des bombardements.
Sa petite-fille, Sophie Hourrière, nous a relaté les dernières heures de la vie de sa grand-mère. Née à Gacé dans l’Eure en 1882, elle possédait une fabrique de chaussures à Saint-Malo avec son second mari M. Leroy. Des amis parisiens lui avaient conseillé de s’installer à Oradour. Et comme les Allemands avaient réquisitionné son appartement à Saint-Malo, elle opta pour Oradour et résidait à l’hôtel Avril. Elle avait trois enfants, dont Denise, qui habitait Rennes, avait pour voisin un dentiste d’origine israélite, le Dr Lévy, lequel avait décidé de fuir vers Limoge. Denise le pria de passer voir sa mère à Oradour. Le hasard voulu qu’il arrivât au village le 10 juin. Il s’attabla avec Jeanne chez Avril. M. Lévy sentait des tensions, des dangers. Il lui en fit certainement part.
Le Dr Lévy ne s’était pas trompé. Avant même qu’il eût fini sa conversation avec Jeanne Leroy, des Allemands entraient dans le village, en uniforme et armés. Il l’incita aussitôt à fuir avec lui. Mais Jeanne, 62 ans, bourgeoise aisée, peu disposée à courir l’aventure, lui répondit que, non juive, elle ne risquait rien : ses papiers étaient en règle. Lorsqu’on appela au rassemblement sur le champ de foire pour « contrôle des papiers », elle s’y rendit sans guère d’appréhension. Lévy, lui, certain d’être envoyé en déportation s’il était capturé, décampa. Sans doute n’a-t-il même pas pris le temps de replier sa serviette. Allongé entre des espaliers dans un champ de petits pois, le Dr Lévy verra de loin le village mourir, et brûler. »
Le « contrôle de papiers », qui n’a jamais eu lieu, n’était qu’un prétexte bien sûr. Mais les gens d’Oradour, qui n’ont jamais connu de rafles allemandes, n’avaient aucune raison particulière de s’inquiéter. Tel n’était pas le cas des juifs réfugiés dans le village. Ainsi la famille Pinède, dont le père, voyant les Allemands arriver pense « qu’on vient le chercher ». Il cache ses trois enfants sous l’escalier de la maison, où ils vont rester plusieurs heures avant de prendre la fuite. Ils ne reverront jamais leurs parents ni leur grand-mère. Au terme de cette nuit dantesque on dénombrera 642 victimes, dont Jeanne Leroy, enfermée dans l’église avec les autres femmes et enfants d’Oradour.
Dans son livre, Jean-Paul Picaper s’interroge « Certes il restera toujours à Oradour des détails que l’on n’élucidera pas. Par exemple, qu’est devenu le Dr Lévy, caché entre des espaliers de petits pois pendant le massacre ? » Après la Libération, René Lévy retrouve son cabinet dentaire, dans un quartier de la Gare bien éprouvé par les bombardements. Lucie Lévy faisait partie du convoi n° 69, parti de Drancy le 7 mars 1944. Sait-il alors qu’elle a été gazée à son arrivée à Auschwitz, le 12 mars 1944 ? Rien n’est moins sûr. 
Kristian Hamon

Lire :
Claude Toczé et Annie Lambert, Les Juifs en Bretagne, PUR, Rennes, 2006.
Jean-Paul Picaper, Les ombres d’Oradour, éditions de l’Archipel, Paris, 2014.


mercredi 28 janvier 2015

Là-bas où le destin de notre siècle saigne


Si le 70ème anniversaire de la libération d’Auschwitz nous rappelle ce qu’a été l’horreur des camps d’extermination nazis, il ne doit pas nous faire oublier la participation du gouvernement de Vichy dans la Shoah, complicité que certains tentent encore aujourd’hui d’atténuer par de macabres distinctions entre juifs français et juifs étrangers. Il serait tout aussi regrettable de passer sous silence les conditions du retour de ces déportés en France, le sentiment de culpabilité, voire de honte, éprouvé par la majorité de ces rescapés des camps de la mort. D’oublier la solitude de ceux qui ont vu tous leurs proches exécutés par les nazis, leur détresse morale et psychologique. Beaucoup furent incapables, parfois pendant des années, de témoigner sur ce qu’ils avaient vécu. Marie-Anne Rabu est la première déportée politique à être rentrée à Rennes. Elle avait été arrêtée le 8 avril 1943 à son domicile, rue Victor Hugo. Emprisonnée à Jacques Cartier, puis à Fresnes, elle sera transférée à la prison de Darmstadt. C’est là qu’elle sera libérée par les Américains, le 25 mars 1945. Interrogée par un journaliste à son retour sur ce qu’elle avait vécu, elle n’a pas souhaité s’exprimer.
Les prochaines commémorations de la libération des autres camps de concentration devraient également être l’occasion d’évoquer le dénuement dans lequel se sont retrouvées ces veuves de résistants, déportés ou morts au combat, se retrouvant seules, avec de jeunes enfants à charge. Lorsque Andrée Gallais et sa fille Huguette, qui ont survécu aux camps nazis, rentrèrent à Fougères le 2 mai 1945, elles étaient totalement démunies. La rue de la Pinterie, où elles habitaient, ayant été détruite par les bombardements. Á cet égard, il faut signaler le dévouement et le travail inlassable de Charles Foulon, alors secrétaire du Comité Départemental de la Libération. Durant toute sa mission, il n’a eu de cesse d’intervenir en faveur de ses femmes auprès de ses nombreuses relations, Tanguy-Prigent notamment, ministre de l’agriculture. Il fallait leur trouver un travail, dans l’administration ou la manufacture des tabacs de Morlaix par exemple.
Quant au sort des rares rescapés juifs revenus à Rennes, il n’était guère plus enviable. Spoliés de leurs biens, leurs propriétés le plus souvent « aryanisées », ils devront affronter une administration pas toujours compréhensive pour faire valoir leurs droits. Prenons l’exemple de Jacques Katz, juif d’origine polonaise, directeur de l’école Pigier. Le 5 janvier 1943, Raymond du Perron de Maurin, délégué régional du Commissariat aux questions juives pour la Bretagne, accompagné d’un soldat allemand, se présente à son domicile au 13, rue des Dames. Dénoncé pour propagande anti-allemande, il est aussitôt emmené à la prison Jacques Cartier, puis transféré à Compiègne dix jours plus tard. Le 11 février 1943, Katz fait partie des 998 déportés du convoi n° 47 à destination d’Auschwitz-Birkenau. Il est ensuite dirigé sur Buchenwald. D’après un rapport, consulté aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, Katz participe au soulèvement de Varsovie du mois d’août 1944, sans plus de précision. Alors qu’il combat dans les forces polonaises, il est fait prisonnier puis à nouveau déporté au camp de Mauthausen, où il sera libéré par les Américains le 5 mai 1945. De retour à Rennes, voulant faire valoir ses droits, le Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre diligente une enquête pour déterminer si Katz avait droit au titre de « déporté » ou « d’interné résistant ou politique ». La nuance est de taille en effet. Un déporté au titre de résistant « Combattant volontaire », relève du régime des pensions militaires, alors qu’un déporté politique « Victime de persécutions raciales » relève du régime civil des pensions des victimes de guerre. Sachant qu’un juif d’origine étrangère doit en plus justifier de sa nationalité française, que Katz a heureusement acquise en 1934. Après avoir rappelé que son arrestation « Aurait reposé sur le double motif : origine israélite et propagande anti-allemande », le rapport de police, rédigé en 1952, privilégie l’action résistante : « Compiègne était la destination des internés politiques », mais occulte la déportation à Auschwitz. Comme le soulignent Claude Toczé et Annie Lambert dans leur ouvrage Les Juifs en Bretagne : « La nécessité de choisir entre les deux motifs d’arrestation justifiait-elle d’effacer l’histoire personnelle de Jacques Katz de celle de la Shoah ? » Il serait bien illusoire de croire que les vieux démons de l’antisémitisme ne ressurgiraient plus après une telle tragédie. Au même moment en effet, le 19 avril 1945, un jeune interprète de la Feldgendarmerie de Rennes comparait devant la Cour de justice de Rennes. Juif d’origine allemande, dont la famille a fui les persécutions nazies en 1933, il est décrit comme particulièrement intelligent et parle couramment les deux langues. Le journaliste présent à l’audience écrit : « La guerre éclate. Il a 28 ans. Apatride mais juif, il trouve dans les subtilités d’esprit de sa race le moyen d’échapper au camp de concentration. C’est de se mettre au service de ses persécuteurs comme interprète. Muni de faux papiers au nom de Jean Roche, il se fait passer pour français. » C’est article est paru dans le quotidien La Voix de l’Ouest, issu de la Résistance.

jeudi 22 janvier 2015

La dernière victime des Allemands à Rennes



Le 70ème anniversaire de la libération de Rennes a été marqué par de nombreuses cérémonies officielles, avec leurs cortèges de détachements militaires et retentissantes Marseillaises. Le Chant des partisans aurait été tout aussi apprécié, notamment lors de l’hommage particulièrement émouvant rendu aux déporté(e)s du « convoi de Langeais », parti dans la nuit du 3 au 4 août 1944. Ces commémorations ont également permis d’évoquer de grandes figures de la Résistance rennaise, victimes de la barbarie nazie. Ces hommes et ces femmes, résistants de la première heure qui ont donné leur nom à plusieurs rues de la ville, ont fait l’objet de nombreuses communications. Moins connus, voire totalement ignorés, sont les Rennais qui ont agi dans l’ombre de manière spontanée et solitaire. Sans armes ni explosifs, ces patriotes anonymes ont commis des actes de sabotage apparemment minimes : câbles téléphoniques coupés, pneus crevés, réservoirs d’essence vidés, etc. mais qui pouvaient être lourds de conséquences. Inconnus des mouvements de résistance, ils n’ont souvent jamais fait de démarches pour obtenir un titre de reconnaissance officielle à la Libération. Démarche qui n’était pas évidente, puisqu’il fallait avoir appartenu pendant trois mois au moins, avant le 6 juin 1944 et dans la zone occupée à une organisation de résistance homologuée. Il faut cependant croire que l’interprétation de cette loi du 25 mars 1949 portant statut des Combattants volontaires de la Résistance était assez « souple », puisque le directeur du principal quotidien rennais, qui n’était membre d’aucun mouvement de résistance, mais qui fut condamné par les Allemands à quinze jours de prison pour « propagande gaulliste » en 1943, obtiendra sans difficulté la carte de combattant volontaire de la Résistance. Estimant sans doute qu’une carte sans médaille, cela n’avait pas la même allure, il écrira à Louis Pétri pour réclamer la Croix du combattant volontaire de la Résistance.
Affiche des Archives de Rennes
Le premier de ces Rennais qui refusèrent de rester passifs devant l’occupation allemande fut le jeune Marcel Brossier, fusillé le 17 septembre 1940 pour avoir saboté de sa propre initiative un câble militaire. Quatre années plus tard, dans la nuit du 3 au 4 août, alors que l’entrée des troupes américaines en ville est imminente, Pierre Pommeret rencontre un groupe de soldats allemands à quelques pas de sa maison, rue Beaumarchais. Les voisins, terrés dans leurs caves depuis les échanges d’artillerie entre les Allemands et les Américains bloqués à Maison-Blanche, entendent claquer des coups de feu puis, mêlée au bruit de la fusillade, la voix de la victime : « On tire sur moi ! ». Il est 23 heures 30. Quelques heures plus tard, les 5 ou 6 000 soldats allemands encore présents à Rennes quittent la ville pour se diriger sur Saint-Nazaire par des routes secondaires, sous les ordres du colonel Bartel. Au point du jour, c’est le chanoine Lignel, curé de l’église Sainte-Jeanne-d’Arc, qui relèvera le malheureux corps transpercé de balles. Que s’est-il passé exactement ? Que faisait cet homme de 36 ans dans la rue cette nuit-là ? Difficile de le savoir. Son nom n’apparait dans aucun des dossiers d’enquête sur les crimes de guerre commis par les Allemands, pas plus que dans les ouvrages consacrés à cette période de l’histoire de Rennes. D’après le curé, qui le connaissait bien, Pierre Pommeret s’était de tout temps comporté en patriote actif : « C’était un passionné de la Résistance ». Dès 1942, il aurait coupé des fils télégraphiques posés par les Allemands avenue Janvier. Plus tard, derrière l’église de son quartier, au vu même des soldats ennemis, cantonnés dans l’école voisine, il sabotait l’installation télégraphique de l’armée d’occupation. Cette nuit du 3 au 4 août, des mines disposées par les Allemands ont été subrepticement enlevées par une main inconnue. Était-ce là le motif de sa sortie nocturne ? Quoi qu’il en soit, Pierre Pommeret, originaire de Pleudihen, arrivé à Rennes en 1940 pour travailler comme électricien aux Tanneries de France, laisse une veuve et sept enfants. Sur son acte de décès, établi le 5 août, figure la mention marginale « Mort pour la France ». Inhumé au cimetière Saint-Laurent, c’est la dernière victime des Allemands à Rennes.