jeudi 16 mai 2024

Le martyre des prêtres résistants bretons

La mémoire de la plupart des hommes est un cimetière abandonné où gisent, sans honneur, des morts qu'ils ont cessé de chérir.
Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d'Hadrien, (Œuvres romanesques, coll. Pléiade, p. 449).

    

    De la déclaration du cardinal Gerlier « Car Pétain, c’est la France et la France, aujourd’hui, c’est Pétain ! », prononcée le 19 novembre 1940 à la primatiale Saint-Jean de Lyon en présence du maréchal, à la si belle messe du cardinal Suhard donnée à Notre-Dame de Paris, toujours avec le maréchal, le 26 avril 1944, ce furent quatre années de compromission entre les évêques et le régime de Vichy. La plupart de ces évêques étant restés fidèles au maréchal et à sa politique de « régénération morale ». N'est-ce pas Mgr Serrand, évêque de Saint-Brieuc, qui exhorta son clergé « Sans arrière-pensée aucune, apportons lui notre concours le plus total et le plus désintéressé » ? En février 1943, dans une note à ses doyens, il exigea l'obéissance du clergé au STO et s'emporta contre les « dissidents ». Si cette image d’un clergé maréchaliste perdure encore largement aujourd’hui, il convient toutefois de la nuancer en faisant une distinction, particulièrement en Bretagne, terre catholique et résistante, entre les représentants du haut clergé et ceux du bas clergé. Nombreux, en effet, furent ces humbles prêtres et fidèles anonymes à s’engager dans la Résistance avec, comme le montrent ces quelques exemples, un sens du sacrifice qui confine à l’héroïsme :

- Maurice Barré, prêtre à Dinan, officier de réserve, est mobilisé en 1939. Fait prisonnier, il s’évade et entre en résistance dès décembre 1940, « Organisation Civile et Militaire » (OCM). Il fournit à Maurice Halna du Fretay tous les renseignements qu’il a pu recueillir sur la présence allemande dans la région de Dinan et Saint-Malo. En 1942, il est agent du réseau « Delbos » puis, en 1943, avec son ami Jules Guéhéneuc, responsable régional du réseau « Centurie » de Dinan à Morlaix sous le pseudonyme « Beaumanoir ». Il participe également à l’évasion d’aviateurs alliés. Se sachant traqué, il doit se réfugier à Dinan dans la clinique de son ami le docteur Legrand qui l’hospitalise et s’oppose à son enlèvement par les Allemands qui l’avaient retrouvé. Mais le médecin allemand qui avait été dépêché pour l’examiner ne se laisse pas convaincre par le diagnostic du docteur Legrand. L’abbé qui aurait eu le temps de fuir avant que la police allemande ne revienne l’arrêter reste sur place et se laisse prendre, sachant que le docteur Legrand aurait été arrêté à sa place. Arrêté le 13 décembre 1943 il subit les interrogatoires sous les coups et la torture avant d’être interné au camp Margueritte à Rennes d’où il est déporté vers l’Allemagne à bord du fameux train de Langeais. Lors de l’attaque aérienne du convoi, le 6 août 1944, il aurait pu en profiter pour s’évader mais il choisit d’assister son camarade Jules Guéhéneuc, blessé par les Allemands alors qu’il tentait de s’enfuir, mais qui meurt dans ses bras. Parti de Rennes le 3 août, veille de la libération de la ville, le long convoi mettra 13 jours pour atteindre Belfort. Le 29 août, via Strasbourg, le train déverse sa cargaison humaine à la gare de Rothau sous les coups de crosse ou de cravaches des SS. « C’est la montée au calvaire qui commence, monsieur l’abbé » lui dit une femme à la sortie du bourg, alors qu’il se trouve en fin de la colonne qui mettra deux heures pour parcourir les 9 km qui mènent au camp de Natzwiller-Struthof. Les SS n’aiment pas les soutanes. Pliant sous les coups, l’abbé s’évanouit dès l’entrée du camp et doit être transporté au ravier. Après un court séjour, les troupes alliées s’approchant de Strasbourg, Maurice Barré est transféré sur le camp de Dachau : lever à 4 heures du matin, appels interminables dans le froid et la neige, les coups, le travail exténuant sans nourriture, les kommandos dans les carrières, etc. En tant que prêtre catholique, l’abbé est logé dans un bloc spécial avec plusieurs autres religieux de nationalités différentes. Là, les SS leur font subir des persécutions les plus raffinées. Sa santé décline, congestion pulmonaire puis typhoïde. L’abbé n’en continue pas moins d’apporter aux mourants les secours de son ministère. Le 29 avril1945, le drapeau blanc flotte sur le camp. L’abbé et deux de ses camarades se faufilent à travers les barbelés électrifiés pour joindre les troupes américaines. « Le premier soldat que je vis était une femme. Une jeune femme en pantalon, blouson, avec casque et … un appareil photographique. Nous lui fîmes visiter l’infirmerie, les blocs 11, 13, 28 où se mouraient des hommes pesant de 40 à 45 kilos, je pesais moi-même 43 kilos ». Maurice Barré ne le savait pas. Cette jeune femme n’était autre que la célèbre photographe Lee Miller.

Pierre Cariou
- Pierre Cariou, vicaire de Douarnenez, est soupçonné depuis longtemps par les Allemands de prendre
une part active dans l’organisation des départs clandestins pour l’Angleterre et l’évacuation des aviateurs alliés abattus. J’ai raconté dans l’article précédent le piège que lui avait tendu Maurice Zeller qui voulait faire passer en Angleterre son fils recherché par les Allemands « Il paraissait si sincère, il était si persuasif, que je lui indiquai le nom de M. Salaün, directeur du Likès à Quimper, comme étant susceptible de lui rendre service ». On sait ce qu’il adviendra des deux hommes, arrêtés le 26 avril 1944. C’est le lendemain de son arrestation que l’abbé Cariou rencontre pour la première fois le frère Joseph Salaün, alias « Sup » du réseau « Turma-Vengeance », « Soldat de France et soldat du Christ » à la prison Saint-Charles de Quimper. Les deux hommes sont ensuite conduits à la Kommandantur de Carhaix où interrogatoires et tortures vont se succéder dans les caves pendant une semaine avant le retour à Saint-Charles et le départ pour le camp Margueritte « A Rennes, ce fut la faim, un dur apprentissage et combien humiliant car « Frère âne » (1) proteste d’être maltraité à l’excès ». Puis, au mois de juin, c’est un nouveau transfert au camp de Compiègne, qu’ils atteindront en 13 jours. Compiègne n’était qu’une halte. Le 28 juillet 1944, part le dernier convoi de 1 652 hommes pour Neuengamme, le bagne immonde et son four crématoire qui crache sa fumée jour et nuit. Chapelets, médailles, insignes religieux, tout leur est enlevé. Dénudé, l’abbé Cariou, 34 ans, est reconnu apte à la mine de fer ; le frère Salaün, 48 ans, grand blessé de l’autre guerre, reste sur place. Ils ne se reverront plus. Joseph Salaün décèdera le 17 décembre 1944. Après Neuengamme, l’abbé Cariou est déporté au camp de Dachau « Là-bas c’était l’enfer. Les nazis n’avaient pas besoin de nous exécuter : l’environnement était malsain, la nourriture si inconsistante que la tuberculose et la dysenterie se chargeaient d’emporter les prisonniers ». A son retour du camp, au mois de mai 1945, l’abbé Cariou ne pesait plus que 40 kg.

(1) Allusion à Saint François d’Assise ?

Jean-Baptiste Legeay

- Jean-Baptiste Legeay, frère de l’Instruction chrétienne de Ploërmel, entre en résistance dès 1940 à Nantes. Au mois de septembre, repéré, il est affecté au postulat de Roscoat à Pléhédel (22). Il entre alors en contact avec le réseau « La bande à Sidonie ». Sa mission consiste à surveiller les mouvements de troupes et les installations de l’armée allemande sur la côte. Avec son réseau il héberge les premiers parachutistes alliés tombés en Bretagne pour les évacuer ensuite en Angleterre. C’est ainsi que le 28 décembre 1940, un bombardier de la RAF s’écrase aux environs de Lanvollon. Récupérés, les aviateurs britanniques sont cachés au Roscoat. L’abbé, qui parle parfaitement l’anglais, se charge de leur fournir des faux papiers et les faire passer en zone libre. L’opération sera renouvelée en septembre 1941 avec la chute d’un nouvel appareil sur la grève de Saint-Efflam. Jean Flouriot, un jeune homme de Plourivo, m’a raconté comment, désireux de rejoindre le général de Gaulle en Angleterre, il voulait rencontrer Legeay. Trop tard. Le 13 novembre 1941, alors qu’il se dirige vers le Roscoat, une voisine lui apprend que l’abbé vient d’être arrêté dans l’allée du Roscoat alors qu’il se rendait à la poste de Pléhérel. La filière sera entièrement démantelée. Condamné à la peine de mort « pour espionnage et aide à l’ennemi », l’abbé est interné à la forteresse de Rheinbach en Rhénanie puis décapité à la hache à Cologne le 10 février 1943, à 46 ans, jour de son anniversaire. (1)

(1) « Le délinquant écoute dans un petit hall le jugement suprême par le procureur de l’Etat. L’ecclésiastique donne l’absolution. Le bourreau habillé de noir avec gants blancs lui fixe ensuite les pieds et les mains sur une porte avec des courroies ; et lorsque le procureur de l’Etat brise le bâton en bois représentant la vie, le bourreau appuie sur un bouton semblable à celui d’une sonnette électrique, la porte tombe à la manière d’une bascule et, dans le même moment la hache, d’une dimension de quatre-vingts centimètres de long sur quarante de large, décapite le condamné. La hache est ajustée de telle façon que la vertèbre est tranchée avec une précision qu’on ne peut jamais égaler avec la guillotine. L’exécution dure environ quatre secondes ; le bourreau prend ensuite la tête par les oreilles et la montre au tribunal. Cinq minutes avant l’exécution le délinquant reçoit une piqure qui lui paralyse les cordes vocales. D’ordinaire, ce châtiment exemplaire était réservé à des Allemands traîtres à la « communauté populaire » national-socialiste. Pendant la guerre, il est arrivé qu’on l’appliquât à des prisonniers ou déportés des nations vaincues ».

Armand Vallée. Lieux de mémoire
dans les Côtes-du-Nord

Armand Vallée, surnommé le « prêtre rouge » de Saint-Brieuc, s’engage comme aumônier et brancardier au 271e Régiment d’Infanterie à la déclaration de la guerre. Fait prisonnier, Offlag IV D, il est libéré comme aumônier militaire. Dès son retour, en 1941, il rejoint le mouvement de résistance « Combat Zone Nord ». Tant à Paris qu’à Saint-Brieuc, il organise tout un réseau de renseignements et d’établissement de faux papiers dans les milieux démocrates-chrétiens. Il fait également passer en zone libre des aviateurs alliés. Dénoncé, il est arrêté le 2 février 1942 et interné à la prison de Fresnes. Le 9 juillet suivant il est déporté à la prison de Sarrebruck. Le 15 octobre 1943, il est condamné à 5 ans de travaux forcés. Le 8 novembre 1943 il est transféré au bagne de Sonnenburg, puis le 14 novembre 1944 au camp de Sachsenhausen. Le 13 février 1945, l’abbé Vallée est à nouveau transféré au camp de Mauthausen, où il meurt d’épuisement le 29 mars 1945, à 36 ans, n’ayant jamais cessé d’exercer son sacerdoce.

Abbés Tanguy

- Joseph Tanguy, recteur de Pont-Aven, et son jeune vicaire Francis Tanguy ne faisaient pas mystère de leurs sympathies gaullistes. N’hésitant pas à dénoncer la collaboration, même en chaire, Joseph Tanguy incitait ses jeunes paroissiens requis par le STO à se cacher pour y échapper. Le 1er janvier 1944, il accepte d’héberger provisoirement deux aviateurs américains dont le bombardier B 17 « Black Swan » fut abattu la veille par deux avions de la Luftwaffe lors d’un combat aérien au-dessus de Bannalec et recherchés par les Allemands. Le 3 janvier, suite à une dénonciation, les deux prêtres sont arrêtés puis emmenés à la prison Saint-Charles de Quimper. Joseph Tanguy se déclare seul responsable et tente vigoureusement de convaincre les Allemands de relâcher son vicaire, mais Francis Tanguy se déclare solidaire de son recteur dont il tient à partager le sort. Le 27 mars, les deux prêtres sont transférés à Compiègne puis, le 27 avril, à bord du « convoi de la mort » de 1 700 hommes, ils prennent la destination d’Auschwitz-Birkenau où ils sont frappés dès leur descente du wagon « Les soutanes attisaient la haine des SS ». Le 14 mai, c’est un nouveau transfert sur le camp de Buchenwald où Joseph Tanguy arrive très diminué par les mauvais traitements et la faim. Laissé nu pendant deux jours, il contracte une pneumonie et doit être conduit au revier où il décède le 21 mai 1944, à 62 ans. Francis Tanguy, 48 ans, qui n’a jamais pu revoir son recteur est transféré au camp de Flossenburg, où il est affecté au terrible Kommando des carrières. La dysenterie et les sévices des kapos finiront par le tuer le 15 septembre 1944.

- Louis Didier, recteur d’Ambon, est arrêté le 18 mars 1944 puis dirigé sur Compiègne, où il rencontre le père Guénaël, de l’abbaye de Thymadeuc, qui avait été arrêté le 14 juin 1943 puis emprisonné à Rennes pour y être durement interrogé. Il décèdera à Neuengamme le 3 janvier 1945. A Compiègne, l’abbé Didier célèbre sa dernière messe avant l’Allemagne « Car si nous avions bien été munis tous officiellement et avec autorisation en règle, d’autels portatifs (hypocrisie supérieure de ces messieurs) nous n’avons pu nous en servir pour la bonne raison qu’ils nous ont été enlevés dès notre arrivée en Allemagne ». Le convoi qui quitte Compiègne le 4 juin 1944, emportant 2 062 hommes dont près de la moitié ne reviendra jamais. Trois jours et trois nuits d’un voyage épouvantable vers Neuengamme sans eau, avec plusieurs morts et cas de folie. L’arrivée au camp se fait sous les coups de trique des SS « La vue d’une soutane les rend enragés et ils s’acharnent ». Deux jours plus tard, ils apprennent, Dieu sait comment, l’heureux débarquement des Alliés. Puis c’est le tri pour les kommandos de travail « Au début, juifs, prêtres et médecins sont éliminés de ces transports ». L’interdiction ayant été levée, Louis Didier part à son tour, seul prêtre du kommando de travail à Porta Wesphalica, près de Minden. 12 heures de travail de comme de nuit pour l’évacuation des pierres du creusement d’une galerie pour une usine souterraine à flanc de colline, et cela jusqu’au 21 novembre. Puis, au mois de décembre, c’est le transfert à Dachau « Ici nous n’avons plus travaillé, nous n’avons plus été frappés, surtout nous étions unis entre prêtres en deux blocs spéciaux. En janvier, nous étions environ 1 400 prêtres, dont la moitié de Polonais » (1). Le camp étant ravagé par une épidémie de typhus, l’abbé est volontaire pour s’occuper des malades dans les blocks contaminés. Atteint à son tour, il est entre la vie et la mort pendant un mois, recevant même l’extrême onction d’un prêtre polonais. Lors de la libération du camp par les Américains, il ne pesait plus que 42 kilos.

(1) A la suite d’une convention signée entre le IIIe Reich et le Vatican, les prêtres de toutes nationalités, initialement dispersés dans les autres camps de concentration, devaient être regroupés à Dachau fin 1940. La mesure ne sera systématique qu’à partir de novembre 1944. 2 271 religieux ont été comptabilisés à Dachau. 700 y sont morts et 300 disparus au cours de transports d’évacuation. 156 prêtres français y ont été déportés, dont Monseigneur Piguet, le seul évêque à avoir été déporté par les Allemands.

Joseph Martin

- L’abbé Joseph Martin, originaire d’Auray, reprend ses fonctions comme professeur au collège Saint-Ivy de Pontivy fin 1940, après avoir été mobilisé. En juillet 1942, la totalité du collège étant réquisitionnée par l’armée allemande, l’abbé Martin est logé chez Pierre Ropert, un commerçant qui accueille également une trentaine de collégiens. Cette même année, les Alliés décident de mettre en place des réseaux d’évacuations pour les aviateurs tombés en territoire occupé. Une mission est constituée avec à sa tête le docteur belge Albert Guérisse, alias « Pat O’Leary », assisté de Louis-Henri Nouveau, alias « Saint-Jean ». Nouveau prospecte en Bretagne, dans la région de Pontivy, au mois de janvier 1943, et recrute Pierre Ropert qui est chargé de mettre sur pied une antenne locale de ce réseau, « Pat O’Leary », que l’abbé Martin rejoint aussitôt. Malheureusement, le réseau était infiltré à Paris par un des plus redoutables agents de l’Abwehr, Roger Le Neveu, dit « Le Légionnaire », et « Saint-Jean » est arrêté le 13 février 1943. Quelques jours plus tard, à Toulouse, c’est au tour de « Pat O’Leary » d’être à son tour capturé. Le réseau est décapité mais continue son activité en Bretagne, ses membres ignorant l’arrestation de leurs chefs.
Roger Le Neveu

Aussi, quand Le Neveu se présente en Bretagne comme envoyé de « Saint-Jean », personne ne se méfie. Jusqu’à la fin juin, les dégâts vont être considérables et le réseau totalement anéanti. Le 11 juin, lorsque les Allemands se présentent chez Ropert, qui est absent, ils arrêtent l’abbé Martin. Emmené à Rennes puis transféré à Compiègne, il est déporté à Auschwitz le 27 avril 1944 à bord de ce que l’on a appelé le « convoi des tatoués ». L’abbé est dépouillé de sa soutane et de ses chapelets. Transféré à Buchenwald quelques jours plus tard, il est ensuite conduit au camp de travail de Flossenburg et affecté de juin 1944 à avril 1945 au kommando de Mulsen où il endure les pires traitements tout en continuant son rôle de prêtre, baptisant même un camarade. Le 13 avril 1945, face à l’avancée de l’armée américaine, les nazis évacuent le camp, ce sont les « marches de la mort ». Le 4 mai 1945, Joseph Martin, 41 ans, à bout de force, meurt sous la balle d’un SS.

Eugène Fleury

- Eugène Fleury
, vicaire, Saint-Brieuc, entre en résistance dès le début de l’Occupation et devient chef départemental du mouvement « Défense de la France ». Depuis un moment, l’abbé et son voisin résistant Jean Métairie se savaient repérés. Des précautions avaient pourtant été prises, mais trop tard. Le 1er juillet, vers midi, ils sont arrêtés au domicile de M. Métairie. Quelques instants plus tard, alors qu’il se présente au domicile de la famille, Pierre Kerautret, agent de liaison de Jean Métairie, est à son tour arrêté. Tous sont emmenés au siège du SD, Bd Lamartine pour y être martyrisés sans relâche à coups de nerfs de bœuf. Le dimanche 9 juillet, le SD au complet se réunit en cour martiale. Kerautret est amené « Krawl (lire plutôt Kroll) tape à la machine, Rudolf est accoudé au lit, l’interprète fait face à la fenêtre (Roger Elophe ?), Muller et un quatrième Gestapo sont assis près de la TSF. Emile garde la porte. Rudolf, cravache en main, commence l’interrogatoire : Kerautret s’entend accuser d’avoir donné des renseignements sur les mouvements de troupes, d’être le chef d’un groupe de résistance ; il nie et reçoit une volée de coups. M. Métairie entre péniblement « un vrai cadavre ambulant ». Puis l’abbé est introduit ; par deux fois Rudolf lui demande s’il connaît Kerautret : « Non, jamais ce jeune homme n’est venu chez moi. » Deux coups de cravache que M. Fleury esquive du bras gauche. Kerautret déclare qu’il ne connaît ce prêtre que « comme vicaire de sa paroisse ». Fleury est emmené à ce moment, il devait déjà être avisé de sa condamnation. Rudolf annonce à Kerautret : « Vous êtes condamnés aux travaux forcés en Allemagne. » (Les dénégations du prêtre lui sauvaient la vie) ». Emmené à Rennes pour être déporté à bord du dernier convoi, Kerautret réussira à s’évader lors du mitraillage du train à Langeais. Le 10 juillet, à l’heure du laitier, un camion bâché pénètre dans la cour de la prison. Un policier du SD fait l’appel des condamnés qu’un gardien allemand amène immédiatement : « Métairie Jean père, Métairie Jean fils, Fleury Eugène ». Les suppliciés sont fouillés, dépouillés de tout, les gardiens arrachent à l’abbé Fleury sa soutane, son chapelet. Le camion démarre, précédé d’une voiture du SD, jusqu’au lieu de l’exécution, le bois de Malaunay. Muller et Rudolf avaient été vus le samedi, repérant les lieux probablement. Mode opératoire habituel du SD, les victimes furent probablement extraites une à une du camion puis abattues à coups de mitraillettes. Du sang coulait dans la fosse commune sommaire lorsque les 17 corps furent découverts le lendemain par un garçon de passage. Parmi ceux-ci, celui de l’abbé Fleury, 41 ans.

Roger Elophe

Parmi les membres du SD de Saint-Brieuc, le jeune Roger Elophe, qui parlait parfaitement l’allemand, s’était mis au service de l’occupant comme interprète. D’abord à Quimper, puis au SD de Saint-Brieuc. Si l’on en croit son dossier d’instruction, de sa fonction d’interprète à celle d’agent participant activement aux missions et interrogatoires, le pas était vite franchi. Interrogé sur cette affaire de Malaunay le 7 octobre 1944 à la prison de Saint-Brieuc, il sait qu’il doit sauver sa tête : « Je suis complètement étranger à l’arrestation de Métairie et Fleury. En rentrant au service, j’ai aperçu M. Métairie, que je ne connaissais d’ailleurs pas, assis dans le bureau d’attente. Je lui ai parlé pour lui demander ce qu’il désirait, car je supposais qu’il désirait avoir un entretien avec quelqu’un du service. Ce n’est que dans l’après-midi que j’ai appris, en ville par la rumeur publique, qu’il devait être arrêté ainsi que l’abbé Fleury. Je n’ai aperçu ce dernier, qu’une seule fois, alors qu’il sortait d’une salle d’interrogatoire pour être reconduit à la prison. Je ne lui ai jamais parlé. J’affirme n’avoir pas participé à l’interrogatoire des sus nommés et j’ignore s’ils ont été torturés (…) Le 5 juillet, je crois, je me suis rendu à Guingamp avec l’inspecteur Thurau de la SD, qui voulait s’entretenir avec le sous-préfet de cette ville et le procureur de la République au sujet d’une découverte de cadavres dans le bois en question. Le sous-préfet a exposé à Thurau dans quelles circonstances la découverte avait eu lieu, que le Procureur de la République s’était rendu sur place pour y faire les constatations réglementaires et que parmi les corps identifiés se trouvaient ceux de M. Métairie et de l’abbé Fleury. L’inspecteur allemand a fait semblant de tout ignorer au sujet des exécutions et a déclaré qu’il allait faire effectuer une enquête à ce sujet. Je me suis entretenu à part avec le procureur et je lui ai fait connaître que les membres de la SD étaient parfaitement au courant de ces exécutions car l’abbé Fleury et M. Métairie avaient été arrêtés par ses services et n’avaient donc pas pu quitter la maison d’arrêt sans que la SD ne soit avisée de leur sortie. Cette idée s’est trouvée confirmée par la conversation que j’ai surprise au retour dans la voiture entre l’inspecteur Thurau et le chauffeur Adam. J’ai mis au courant 3 ou 4 jours plus tard le sous-préfet de Guingamp, que j’ai rencontré par hasard à la sous-préfecture, ainsi que M. Bonafous, secrétaire général de la préfecture (…) L’expédition de Saint-Nicolas-du-Pélem a été organisée par un Kommando SD de Rennes, auquel s’était joint un fort contingent de la formation Perrot (Waffen SS bretonne). Après les opérations cette formation a cantonné, durant 2 ou 3 jours, au SD de Saint-Brieuc et c’est ainsi que j’ai pu reconnaître, parmi ses membres, le nommé Le Bourhis, ancien élève de l’Ecole Normale d’Instituteurs de Quimper (Jean Bourhis, alias « Guével », violent, condamné à mort, en fuite en Allemagne, s’engage dans la Waffen SS). Un autre individu appartenant à cette organisation, participait à l’enlèvement des marchandises de la maison Métairie et m’a déclaré être originaire de Baud, sans autres précisions (Louis Nogues, alias « Kémeneur », déserte à Paris). L’expédition de Moncontour a été dirigée par l’Inspecteur Kiekhafer Rudolphe, de la SD, avec le Dr Maschke et la Feldgendarmerie ».

Wilhelm Funke
Arnold Thurau
Rudolf Kieckhaefer








A partir du mois de mai 1944, le chef du SD de Saint-Brieuc est Georges Kupper, SS Hauptscharführer, venant du SD de Rennes, ne parle pas français, très dur avec son personnel ; son second, Arnold Thurau, SS Hauptscharfürher, ne parle pas français, dur et brutal ; Wilhelm Funke, SS Hauptscharführer, parle peu le français ; Rudolf Kieckhaefer, SS Sturmscharführer, ancien des SA, parle très bien le français, s’occupe des affaires politiques importantes, très brutal avec les détenus ; Friedrich Wierse, SS Scharführer, parle assez bien le français, s’occupe des affaires de résistance, très nerveux ; Ernst Adam, SS Rottenführer, chauffeur, très dur et brutal avec les Français, torture les détenus ; Kroll, SS Rottenführer, ancien des SA, ne parle pas français, aucune activité policière. Il est cité également
un certain Muller, il doit s’agir de Robert Muller, sergent-chef, originaire de Dantzig et venant du SD de Rennes. Le capitaine Maschke, de la FK 665 de Saint-Brieuc, qui travaillait beaucoup avec le SD et était en relations avec le PNB, donnait des renseignements.



vendredi 26 avril 2024

26 avril 1944, l'arrestation de l'abbé Cariou à Douarnenez



Maurice Zeller
Parmi les agents français du Sicherheitsdienst (SD), le Service de sûreté de la SS en Bretagne, Maurice Zeller, né en 1895 à Menton, était sans aucun doute le plus rusé et le plus redoutable. Ancien officier de marine, puis pilote de chasse dans l’Aéronavale, blessé au cours d’une mission, il est titulaire de la Croix de guerre 14-18. Membre des Croix de Feu et du PSF du colonel de La Roque, comme beaucoup d’anciens combattants, il sera rayé des cadres d’active à la suite d’une affaire de consommation d’opium. Ce qui aura pour conséquence, en 1939, d’être refusé alors qu’il voulait s’engager dans la marine pour la durée de la guerre. Qu’en aurait-il été de son destin dans le cas contraire ? Par dépit sans doute, il entre à la Croix-Rouge comme convoyeur d'un camion sanitaire pendant la campagne de France. Fait prisonnier dans la région de Nancy, il est ensuite libéré et vient s'installer dans la villa "A Dieu Vat" de sa belle-mère à Erquy (22). Fin septembre 1940, alors qu'il fait une sortie en mer, son canoé se retourne à une centaine de mètres de la côte. Victime d'une hydrocution, il est sauvé de la noyade


La LVF dans Smolensk
par deux jeunes soldats allemands avec qui il va se lier d’amitié. Au mois d’août 1941, Zeller, qui ne s’entend pas avec son épouse, s’engage dans la LVF, la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme. La précision est importante car contrairement aux Bretons de la Bezen Perrot, qui ont eux aussi endossé l'uniforme allemand, les volontaires de la LVF, et c'était spécifié dans leur contrat d'engagement, n'ont jamais fait le coup de feu contre leurs compatriotes mais ont été envoyés sur le front russe. Un mois plus tard, il est dirigé sur le camp de Deba, en Pologne, où il est nommé capitaine avec une tenue de la Wehrmacht et fait la connaissance de Doriot. Fin octobre 1941, son bataillon quitte Deba pour Smolensk avant de monter en ligne. Le bataillon prend ensuite la direction de Moscou. Mais, le 28 novembre à Novonicolaïevsk, il tombe malade et est évacué sans avoir combattu ! A Smolensk, il avait adhéré au PPF par sympathie pour Doriot qu’il vient de connaître. Evacué sur Breslau, il est rapatrié en France jusqu’en janvier 1942. Renvoyé sur Breslau, où se trouvait une compagnie de la LVF, il est de nouveau reconnu inapte au combat.

21 juin 1943 salle Wagram à Paris

Dégagé de toutes obligations militaires, il est alors nommé délégué de la LVF à Saint-Brieuc, où les recrues ne se précipitent pas.  La LVF étant devenue « Légion Tricolore », il est relevé de ses fonctions et se retrouve sans ressource. C’est alors qu’il rencontre le capitaine Maschke, de la Feldkommandantur de Saint-Brieuc, qui promet d’intervenir en sa faveur, moyennant quelques services, et qui le met en contact avec un certain Fischer, du SD, qui lui propose de faire du renseignement.

Commence alors l’engrenage, avec une première mission à Saint-Quay-Portrieux, où Zeller réussit à identifier les auteurs de bris de vitrines sur les commerces des « collabos » du port, des jeunes gens de la société Saint-Quay-Sport, et rédige un rapport pour Fischer. Ce sera la tragédie du « Viking », ce bateau à bord duquel une vingtaine de jeunes Quinocéens, se sachant recherchés par le SD, vont tenter de rejoindre l’Angleterre. Arraisonnés au large de Guernesey par une vedette allemande le 5 avril 1943, tous seront déportés en Allemagne. 13 d’entre eux ne reviendront jamais. Jusqu’à la fin de l’année, les missions vont s’enchaîner dans les Côtes-du-Nord, avec à chaque fois leurs lots d’arrestations et de déportations, jusqu’au jour où, alors qu’il est sur sa bicyclette, il va essuyer des coups de feu tirés par un homme caché derrière un talus à l’entrée de Plouha. Fischer fait alors comprendre à Zeller qu’il est « grillé » sur le département et lui propose d’exercer désormais ses talents sur le Finistère.

Fin février 1944, Zeller occupe à Quimper dans une chambre réquisitionnée par le SD rue Saint-François, chez… Adolphe Le Goaziou, le libraire résistant, sous le nom de Georges Évrard, ingénieur à l’organisation Todt. Il se présente ensuite à la villa « Mimosa », siège du SD, où il reçoit les instructions de l’Obergefreiter Henry Armand, de son vrai nom Huschtebrock, 35 ans, un Allemand parlant parfaitement le français, plusieurs langues et, d’après certains témoins, un peu le breton. Avant-guerre, il avait fait l’objet d’une condamnation à mort pour espionnage à la poudrerie de Pont-de-Buis.

Parmi les missions que lui confie aussitôt Henry Armand, il y a celle de l’abbé Cariou, soupçonné depuis longtemps d’être un agent actif de la Résistance et peut-être même de l’Intelligence Service et de prendre une part active à l’organisation des départs clandestins pour l’Angleterre et l’évacuation des aviateurs abattus. Henry Armand dit à Zeller qu’il avait déjà envoyé plusieurs de ses agents sans me les nommer, mais qu’aucun d’eux n’avait réussi à obtenir la moindre précision au sujet de son activité. Lorsqu’il opérait dans les Côtes-du-Nord, Zeller avait mis au point un stratagème particulièrement efficace pour s’attirer la confiance des résistants. Essentiellement des membres de réseaux de renseignement ou de filière d’évasion vers l’Angleterre. Il s’était fait imprimer des papiers à lettre à en-tête « République Française – Comité National de Libération – Sous-Secrétariat à l’Organisation », avec un ordre de mission pour organiser des Comités composés de personnalités sûres destinées à assurer l’administration locale lors de la Libération. C'est ainsi qu'il avait fait arrêter le notaire Le Verger à Loudéac. Soucieux de renforcer l’effet que pourrait produire ce papier à en-tête CLN auprès de l’abbé, Zeller se fit établir des cartes d’identité de chargé de mission avec un cachet portant les mentions « Liberté – Egalité – Fraternité » et, dans le milieu, « CLN secrétariat à l’Organisation », ainsi qu’un autre cachet rectangulaire portant sut trois lignes la mention « British Expéditionary Forces ».

Après avoir réfléchi sur les moyens à employer pour entrer en relation avec l’abbé Cariou, Zeller met sur pied une histoire qui devrait lui permettre d’obtenir les résultats escomptés. Toujours à l’aide de son papier à en-tête du CLN, il rédige une lettre « Mon cher ami. Il ne m’est pas possible de vous rendre moi-même le service que vous me demandez mais adressez vous pour cela à l’abbé Cariou de Douarnenez. Signé : Coffec ».

Interrogatoire de Maurice Zeller. PV du 16 novembre 1945 (80 pages) :

abbé Cariou

« Je me suis donc rendu à Douarnenez et je me suis présenté au presbytère où j’ai été reçu par l’abbé Cariou. J’ai commencé par lui exhiber la lettre en question en lui disant qu’un de mes amis, sans précision, m’envoyait à lui. Il a examiné minutieusement la lettre et après avoir réfléchi un instant il m’a dit qu’il avait connu autrefois un Coffec qui était devenu officier de marine. Je lui ai répondu qu’il s’agissait certainement du même car celui qui m’avait écrit était également officier de marine. L’abbé Cariou n’insista pas sur ce point et me pria de lui dire en quoi consistait le service que j’avais à lui demander.
Je lui ai alors expliqué que mon fils étudiant à Paris avait été mêlé quelque temps auparavant à une rixe au quartier Latin au cours de laquelle un soldat allemand avait été tué. Deux de ses camarades ayant été arrêtés et l’un d’eux fusillé depuis, mon fils craignait d’avoir été signalé par ses camarades et d’être arrêté à son tour.

Pour échapper aux recherches mon fils qui résidait avec moi à Paris, avait dû aller se réfugier dans une ferme située dans une localité des environs de Dinan. Là, d’autres jeunes faisant pression sur lui pour l’incorporer dans un maquis, mon fils m’avait fait savoir qu’il craignait d’être embrigadé dans des équipes se livrant plutôt au pillage qu’à une véritable résistance.

L’abbé Cariou a été de mon avis pour reconnaître que malheureusement beaucoup de jeunes sous couvert de patriotisme passaient leur temps à faire des attaques à main armée qui n’avaient rien à voir avec la lutte contre l’occupant. En conclusion de cela j’ai déclaré à l’abbé Cariou que mon fils et moi-même désirions qu’il parte en Angleterre afin de contracter un engagement dans l’armée française.

Après avoir terminé mon exposé, l’abbé Cariou réfléchit un bon moment puis me déclara qu’il s’était tout d’abord méfié de moi mais qu’à présent il voyait à qui il avait à faire et qu’il allait s’occuper de ce que je lui demandais. Je pris donc congé de lui en lui déclarant que je reviendrais le voir dans quelques temps.

Au cours de ma visite suivante, l’abbé Cariou me dit qu’il s’était occupé de mon fils mais que pour le moment en ce qui le concernait, son passage en Angleterre se heurtait à quelques difficultés. D’abord le départ d’un bateau clandestin de la région de Douarnenez était à peu près impossible car depuis un certain temps la côte était extrêmement surveillée, car en février un bateau de pêche ayant à son bord une trentaine de personnes s’était échoué dans le raz de Sein et une bonne partie de son équipage avait été fait prisonnier.

Ensuite, entre ma première visite et celle-ci, il avait reçu des instructions pour ne plus faire passer en Angleterre de Français s’ils n’étaient nominativement désignés ou autorisés. Il ne précisa d’ailleurs pas de qui et comment il avait reçu ces instructions. Sur le moment, je n’ai pas insisté pour essayer de savoir car cela ne rentrait pas dans la personne que je représentais. Il ajouta qu’il avait reçu des ordres pour ne rapatrier uniquement que des aviateurs abattus dans la région. Je fis semblant d’être très ennuyé de cette mesure et je lui ai demandé s’il ne pouvait pas obtenir pour mon fils l’autorisation exigée. L’abbé Cariou me répondit que cela ne lui était pas possible et il me suggéra que M. Coffec était bien placé pour cela.

Je suis resté en relation avec l’abbé Cariou pendant deux mois environ et en tout j’ai eu cinq ou six entretiens avec lui. Au cours de l’une de ces entrevues je me suis rendu chez lui avec un jeune homme du service d’Henry Armand, que j’ai présenté à l’abbé comme étant mon fils. L’abbé l’a fortement encouragé de persévérer dans sa résolution d’aller s’engager dans les troupes françaises.


Il m’indiqua une personne à qui je devais m’adresser pour obtenir satisfaction. Il s’agissait de M. Salaün, directeur de l’école du Likès à Quimper. Sur ma demande il me donna un mot m’introduisant près de M. Salaün lui disant que j’avais un service à lui demander. Il authentifia le mot en y apposant le cachet de sa paroisse.

A Quimper, je me suis présenté à M. Salaün à qui je remis le billet de Cariou. La première fois je n’eus avec lui qu’un très court entretien et je n’ai fait que lui exposer l’intention de mon prétendu fils. J’ai eu l’impression que Salaün était habitué à recevoir des visites analogues à la mienne car dès que je lui ai montré le mot de Cariou il me dit : Je me doute du service que vous avez à me demander.

A la seconde visite il me dit qu’il avait rencontré la personne qui s’en occupait et que d’ici quelques jours il pourrait me fixer le rendez-vous auquel mon fils devait se rendre.

Je suis revenu le voir assez rapidement durant sa classe mais j’ai eu l’impression que son attitude n’était plus la même. Je me suis donc demandé si ce changement provenait du dérangement que lui causait ma visite ou des soupçons qu’il avait pu avoir à mon égard pour une raison ou pour une autre.

De toutes ces affaires, j’avais établi après chaque entretien un rapport détaillé au nommé Henry Armand. L’abbé Cariou a été arrêté à une époque que j’ignore, quant à M. Salaün il a été appréhendé peu de jours après ma dernière visite par Henry Armand, un nommé Alex et moi-même. En même temps que M. Salaün, un professeur du Likès, le père Flochlay a été arrêté par la même équipe, mais en allant se changer dans sa chambre, accompagné d’Henry Armand, il a réussi à se sauver. Quelques jours après nous avons effectué des perquisitions dans tout le collège du Likès. »

Arrêté le 26 avril 1944, l’abbé Cariou sera déporté à Neuengamme puis à Dachau à la fin de l’année 1944. Il reviendra des camps au mois de mai 1945.

Zeller va continuer ses « missions » au service du SD jusqu’au mois de juillet 1944, cette fois-ci dans le Morbihan, avec la capture du lieutenant Marienne à Plumelec. J’y reviendrai plus tard.

vendredi 19 avril 2024

Mathurin Morvan, un résistant breton rescapé de Natzwiller-Struthof

La Résistance française aurait-elle commencé le 3 septembre 1939, comme l'affirma le général de Gaulle lors de son célèbre discours du 30 mars 1947 à Bruneval, le combat sous l'uniforme précédent la lutte clandestine ? Dans ce cas, Mathurin Morvan, né le 22 juillet 1911 à Plérin, marié, un enfant, en serait un parfait exemple.

Mathurin Morvan

Engagé volontaire pour 5 ans dans la marine, sorti quartier-maître de seconde classe, puis agent de la SNCF depuis 1937, il est mobilisé comme second maître fusilier dès l'entrée en guerre de la France, puis affecté au 2e dépôt de la flotte à Brest. Le 22 janvier 1940, il se voit confié la conduite vers Dunkerque d'un détachement de 150 marins pour les mettre aux ordres de "l'amiral Nord" Jean-Marie Abrial. C'est ainsi qu'il participa au "bastion 32", ces casemates qui servaient de QG aux forces françaises et alliées lors de la "bataille de Dunkerque" pour permettre le rapatriement du corps expéditionnaire britannique. Ce qui lui valut la Croix de guerre (1er juin 1940). Evacué vers l'Angleterre puis rapatrié en France, il est dirigé sur Cherbourg où l'amiral Abrial (qui rejoindra le régime de Vichy) avait replié son QG. 

Fait prisonnier par les Allemands, Mathurin Morvan va s'évader et regagner Saint-Brieuc à pied, pour être une des premières recrues de Maurice Poge, alias "Godin", chef du réseau de renseignement Confrérie Notre-Dame, CND-Castille, créé par le colonel Rémy, couvrant le secteur du littoral allant de Saint-Malo à Lannion. Une trentaine d'agents sur cette zone. Le groupe est démantelé au mois de mai 1942, probablement sur dénonciation. Poge est déporté en Allemagne, d'où il ne reviendra pas. Déporté lui aussi, Yvon Pageot reviendra. Mathurin Morvan, qui s'était réfugié à Paris, sera arrêté à la sortie de sa chambre pour être interné à Fresnes, 3ème division, cellule 253.

Le 9 juillet 1943, avec 54 autres prisonniers, il quitte la prison pour être transféré au camp de Natzwiller, où il arrive le soir-même. Il y restera jusqu'au 3 septembre 1944, date à laquelle les déportés ont été évacués sur le camp de Dachau. Le 6 janvier 1951, il a témoigné sur les conditions de détention endurées par lui-même et ses camarades :

"En arrivant au camp j'ai été employé comme terrassier à la grande carrière puis au service de désinfection du four crématoire. J'ai encore été employé peu de temps à l'épluchage des légumes de la cuisine. Le lendemain de notre arrivée au camp, mes camarades et moi, avons été employés à la corvée de cailloux au cours de laquelle de nombreux camarades disparurent. Cette corvée dura deux jours. Nous avons été conduits au sommet d'une côte située à proximité du camp, puis on nous a obligés à dévaler la côte à toute allure. Les SS et les kapos nous poursuivaient à coups de matraques et les chiens nous mordaient. En bas de la côte nous devions charger nos bras de cailloux et remonter la pente dans les mêmes conditions. Ces allées et venues étaient continuelles et certains d'entre nous, ne pouvant supporter la fatigue et les coups, moururent. En outre, lorsque nous étions arrivés presqu'au sommet de la côte, le nommé Seuss, dit "Créature" lançait sur nous un genre de civière à claire-voie. Cette civière tombait à chaque fois sur l'un de nous qui était assommé. Les autres camarades devaient prendre celui qui était assommé et le transporter en haut d'un talus d'où il était projeté dans un bas-fond. Le soir les Allemands venaient faire le tri. Ceux qui pouvaient se relever sous les coups de matraques partaient vers le baraquement, mais les autres étaient dirigés vers le four crématoire. Les camarades qui avaient pu rejoindre le baraquement étaient astreints à une douche froide. J'ai été témoin oculaire et direct de tous ces sévices pour les avoir personnellement supportés. Nos gardiens profitaient de toutes les occasions pour que les coups pleuvent sur nous. Ces faits ont duré deux jours. Le lendemain et le surlendemain de notre arrivée au camp. Je ne me rappelle plus le nom des victimes. La corvée de cailloux terminée, nous avons été conduits à la carrière de Kartofvelnkeller où les mauvais traitements ont encore été plus pénibles. Nous avions constamment un matraqueur, un SS et un chien derrière nous. Lorsqu'un camarade ne pouvait plus se trainer il était transporté par les autres sur la place où se faisait l'appel. Du fait qu'il ne pouvait plus travailler, il ne recevait aucune nourriture. Le lendemain il était transporté dans les mêmes conditions sur les lieux de travail. S'il ne pouvait pas travailler il était noyé dans une mare d'eau. On lui mettait dessus un gros caillou pour l'empêcher de sortir de la mare. Le soir, les survivants devaient transporter les morts sur la place où se faisait l'appel et les tenir debout pendant l'appel qui durait parfois deux heures. Ensuite ils les transportaient jusqu'au four crématoire crématoire. Je suis resté dans ce camp jusqu'au 3 septembre 1944. Là encore j'ai été témoin direct et oculaire des sévices exercés et des assassinats perpétrés. Tous les moyens étaient bons pour nous exterminer. Nous avons été prévenus en arrivant au camp qu'aucun d'entre nous n'en sortirait. Comme victimes des atrocités, je peux citer :

Menute, économe dans un hôpital de la région normande. Le secrétaire de la mairie de Broons je crois. Comme survivants je me rappelle l'abbé Bidault qui doit être professeur dans un collège d'Alençon (1). Roger Chanteloup, chef de brigade à la surveillance de la gare Saint-Lazare. François Tanguy, pont de l'hôpital à Pontivy (2). 

Les faits se sont passés au camp de Natzwiller entre le 9 juillet 1943 et le 3 septembre 1944. La corvée était commandée par Kramer assisté du nommé Seuss, dit "Créature", Hermann Traut, dit "Fernandel", le kapo Koln était le matraqueur. J'ajoute aussi qu'une centaine environ de déportés passaient journellement au four crématoire. François Tanguy, je me rappelle la mort de Joseph Laboureau, de Messac ? Isidore Le Corre de Kergrist (3). Raymond Devos, arrêté le 22 mai 1942 à Saint-Brieuc, déporté au Struthof du 8 juillet 1943 au 1er février 1944 (4). Maurice Poge de Saint-Brieuc, décédé aussitôt (5). Louis Le Deuff de Rennes (6). Louis Turban, SNCF à Rennes (7). Ernest Delaunay, de Brélévenez. Arrêté à Lannion le 22 mai 1942, déporté au Struthof du 9 juillet 1943 au 4 septembre 1944 (8). Morts : Louis Le Deuff de Rennes. Un prénommé Etienne de Montfort-sur-Meu (9). Turban de Rennes."

Mathurin Morvan sera libéré par les Russes dans le village de Röbel, après l'évacuation du camp de Ravensbrück. On peut remarquer que les déportés qu'il cite sont tous des agents de réseaux de renseignement ou de filières d'évasion vers l'Angleterre, CND-Castille étant particulièrement bien implanté en Bretagne. Ces réseaux vont subir une implacable répression et être démantelés en 1942 et 1943. D'où une moyenne d'âge de ces déportés plus élevée que celle des jeunes maquisards.

(1) Il doit s'agir de l'abbé Paul Bidault, surnommé "le curé rouge", né en 1904, membre du réseau Alliance au Mans.

(2) François Tanguy, né en 1907 à Cléguérec, déporté le 11 novembre 1943 à Natzwiller puis transféré à Dachau où il est libéré  le 29 avril 1945.

(3) Isidore Le Corre, né en 1910 à Croixanvec (56). Son crime fut d'avoir recueilli des aviateurs américains après que leur appareil avait été contraint d'effectuer un atterrissage forcé près de Saint-Caradec le 29 mai 1943. Arrêté le 7 septembre 1943 puis déporté, il décède le 5 avril 1944.

(4) Raymond Devos, né en 1901 à Tourcoing, alias "Visseaux", réseau CND-Castille à Saint-Brieuc. Arrêté le 22 mai 1942, revient des camps le 22 mai 1945.

(5) Maurice Poge, né en 1888 au Mans, alias "Godin", chef du réseau CND-Castille à Saint-Brieuc. Arrêté le 22 mai 1942, décède au Struthof le 19 juillet 1943.

(6) Louis Le Deuff, né en 1894 à Saint-Caradec (22), agent du réseau Overcloud, sous les ordres de Louis Turban. Arrêté le 13 mars 1942 à Rennes. Déporté le 8 juillet 1943 à Natzwiller où il décède le 21 février 1944.

(7) Louis Turban, né en 1901 à Villeneuve-sur-Seine, ingénieur principal SNCF. Membre du réseau Overcloud. Arrêté le 3 février 1942. Déporté le 8 juillet 1943 à Natzwiller où il décède le 10 mai 1944.

(8) Ernest Delaunay, né en 1907 à Ploubazlanec, revient des camps le 13 mai 1945.

(9) Il doit s'agit d'Etienne Maurel, né en 1915 à Bollène (84). Secrétaire de mairie, membre du réseau Overcloud. Il est arrêté le 12 février 1942 à Montfort-sur-Meu puis interné à Fresnes le 20 mars 1942. Déporté à Natzwiller le 8 juillet 1943 où il décède le 23 août 1943.

Maurice Poge

Raymond Devos






Louis Turban

samedi 17 février 2024

Capitaine Crochet

Sur l'air de Joyeux anniversaire, avec un chœur de bougies. 

Pour JRLN

Il est des anniversaires qui se suivent et se ressemblent. Notre-Dame attendra encore un peu, mais comment ne pas y penser en ce lendemain de nuit du 4 au 5 février ? Même si certains, qui préfèrent la nommer Votre-Dame, rappellent que ce sanctuaire "de la sacralité d'Etat" (Frédéric Le Moigne, "1944-1951 : Les deux corps de Notre-Dame de Paris" (1) fut un temps la maison du cardinal Suhard, qui y donna en si belle compagnie la si belle messe du 26 avril 1944.

L'événement commémoré, qui s'est produit il y a trente ans, n'est pas une messe, mais une émeute, ou plutôt, sa conséquence immédiate, l'incendie du parlement de Bretagne. Pourtant à l'époque, personne ne parlait de parlement mais on disait palais de justice, ce qu'il est encore, quoique à l'échelon supérieur de cour d'appel. A l'époque, on n'entrait pas dans un monument historique, on ne béait pas sous du Coypel, ce n'étaient pas les explications des guides du patrimoine qui résonnaient dans la salle des pas tordus. Les marches du palais, le perron, privé depuis 1960 de ses statues du XVIIe, menaient à des salles d'audience au sols froids, aux murs froids, aux voix roides de la justice qui se rend. Et au faîte du toit, l'hermine ne faisait pas soldat de plomb entre deux lys d'or. 



Un beau jour de 1972, passé les cordons casqués avec nos tracts sous des poireaux, nous envahîmes les lieux en solidarité avec les accusés qui passaient devant la cour de sûreté de l'Etat à Paris. Comme du haut des falaises de la Cinquième Avenue, il pleuvait des confettis FLB sur le perron que reconquéraient les crosses des brigades de l'ordre public. 

Un autre beau jour de 1974, en compagnie d'un copain mineur, je comparaissais à huis-clos pour dégradation d'édifice public. Le troisième larron, majeur de peu, eut droit aux feux de la rampe en ces temps où les murs étaient feuilles de poèmes. C'est une collègue de maître Yann Choucq que nous avions chargée de tempérer les ardeurs du procureur, ce qu'elle fit en grand costume et sans frais. On écopa quand même un peu. 



Bien sûr, personne n'avait oublié que l'hermine n'y figurait pas à l'origine pour border l'épitoge des magistrats. Manif bretonne à l'angélus, défilé devant le palais de justice. Les portes étaient grandes ouvertes, ça avait l'air vide. Flottait un drapeau tricolore sur le balcon central. C'est alors que Guy Caro dit à Kristian : "On monte le décrocher pour mettre un gwenn ha du !" Aussitôt dit, aussitôt fait. On grimpe les marches, se retrouve dans la grande salle des pas perdus, personne, "j'ouvre la porte-fenêtre et tente de décrocher le drapeau de sa hampe sous les applaudissements des gugusses de la rue Victor Hugo, quand tout à coup les lumières s'allument et deux gendarmes sortent d'une salle d'audience ! Je me fais embarquer, évidemment. En bas ça crie : "Libérez nos camarades !" Caro a réussi à s'échapper pendant que les pandores m'emmènent par une porte arrière vers la cour intérieure et me conduisent au poste de police où j'ai passé la nuit. Il n'y avait rien de méchant, ni effraction, ni dégâts, le drapeau restitué..."

Tout ceci avait eu lieu au palais de justice de Rennes. Comme c'est le palais de justice que, ce jour de 1994, encerclent les marins-pêcheurs bretons et manifestants venus les soutenir. "J'en ai encore l'odeur des lacrymo dans ma tête. Avec un copain nous nous étions réfugiés dans le bar La Cité d'Ys, rue Vasselot, le bar des militants bretons à l'époque. Les CRS chargeaient pour repousser les marins-pêcheurs au sud de la Vilaine, de l'autre côté des quais. L'air était irrespirable. Les manifestants venaient dans le bar pour respirer un peu et Pedro, le patron, avait organisé une cagnotte pour leur payer une bière avant qu'ils ne retournent au combat. Les CRS en ont pris plein la gueule, ou plutôt les jambes, avec les fusées de détresse en tir tendu. Puis dans la nuit, de mon quartier en hauteur, j'ai vu cette lueur étrange au dessus du centre-ville. Nous avons vite compris. Le spectacle était dantesque, entre les dégâts laissés par la manif, il y avait même un bus encastré dans l'angle de la bijouterie Prieur au bas de la place, et les pompiers."

Certains se sont alors peut-être rappelé cette phrase de la marquise de Sévigné demandant, le 10 novembre 1675, si "l'armée de Catalogne s'en va punir Bordeaux comme on a puni Rennes" durant l'insurrection des Bonnets rouges. 

Jean-Bernard Chalette, Allégorie de la révolte du papier timbré, 1676, Rennes, musée des Beaux-Arts


Somme toute, palais de justice, parlement, la différence ? Sis à Rennes, il avait été instauré par le pouvoir royal deux décennies après l'édit du Plessis, dit d'Union. Mettant fin à l'indépendance du duché, il avait institué les libertés de la province nouvellement rattachée à la couronne capétienne. Tous les députés n'en étaient pas originaires, un principe du fonctionnariat s'appliquant déjà en ce qu'on ne recrutait pas que local.

Bonnets rouges ou bleus, le palais-parlement est donc un de ces lieux où souffle l'esprit de révolte. 

4 février 1994, ça pète de partout dans le centre-ville. La colère enfle dans le goulot d'étranglement de la rue Edith-Cavell. Juge instructeur, Van Ruymbeke entend la marée gronder. Le garrot policier ne suffit pas à l'étancher et la place du palais est inondée. Le vent était à l'ouest sud-ouest. Mais les gars de la Turballe ou du Diben s'en fichent : le pavé fait d'autres remous. La pluie n'est pas d'eau, le brouillard attaque les yeux et la gorge et les détonations ne viennent pas de la coque. A un moment, une détresse fusa, des heures couva, enfin embrasa. Passé minuit, la justice de bois et de papier partit en fumée : nuit de pluviôse où "il pleuvait du feu" (un pompier).

A quelque chose malheur est bon. Une fois passée la gueule de bois (calciné), ce fut la divine surprise. Un "phénix" renaquit de ses cendres, entend-on-dire. Le Vésuve n'a-t-il pas embaumé de lave des bibliothèques à présent lisibles par spectrographie ? Le réchauffement climatique ne résout-il pas bien des énigmes suite à la fonte des glaciers ? Haro, donc, sur les repeints de la République : voici le Grand Siècle et celui des Lumières ! Le feu a révélé des fresques de la splendeur du parlement ! Résultat de la grande marée de la veille, des angelots tendant leurs doigts potelés et exhibant leurs fesses rebondies aux députés de la province domptée. On restaure ce qui peut l'être, avec, cerise sur le kouign-amann, le carton du (second) mariage d'Anne de Bretagne, l'ado résignée, comme l'a qualifiée l'historien non autonomiste, celui-là, Georges Minois, avec le roi de France Charles VIII (Georges Minois, Anne de Bretagne, Fayard, 1999, p. 275-292). 

Carton de la tapisserie représentant le (second) mariage d'Anne de Bretagne, dévoilé le 13/09/2017. (6x5 m, parlement de Bretagne. Rennes)


Il n'y a ni grande ni petite histoire. A quelqu'un malheur fut grand en cette nuit de pluviôse de 1994. Trente ans en deçà. Son souvenir me hante dès que le parlement rayonne de l'après-minuit toutes flammes de détresse. On ne saura jamais quelle main brandit la fusée qui mit le feu aux poutres. Moi, je vois un corps courbé, une main qui frôle le pavé et saisissant une lacrymo se fait pulvériser avant d'avoir pu la renvoyer à l'expéditeur. Rien à faire à Pontchaillou, plus rien à recoller dans cette chair en charpie, tandis que, là-bas, la charpente s'effondrait et que fondait l'armoire métallique de van Ruymbeke.

Des mois plus tard, le Finistérien reprenait la mer, mais c'était capitaine Crochet. Il n'a cessé de naviguer, de débusquer le poisson jusque dans l'océan Indien, tenant son palais de peine contre vents et marées d'une main de fer. "Déjà trente ans, j'arrose ça tous les jours et ça repousse pas... vive la révolution".

1 - LE MOIGNE Frédéric, 1944-1951 : les deux corps de Notre-Dame de Paris, Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n° 78, avril-juin 2003, p. 75-88.

Hervé ha Kristian




samedi 2 décembre 2023

Quiquengrogne ou les gardiens de la Constitution

    Alerte ! Alerte ! (sur l’air du Trouvère de Verdi). Téléspectateurs, sachez qu’une sorcière envoûte la chaîne et déchaîne l’unité républicaine. La France prend fin à grands feux ! Mais, ne perdons pas espoir, ça résiste. Trois semaines de grève, des journaux miniature, privés de direct : voilà le prix à payer pour que la France ne périsse pas. 
    «France Télévisions a l’idée derrière de supprimer l’info nationale et internationale sur France 3.» (Le Télégramme, 22.11.23) Plus de nation : que des régions. Mais quelles régions ? 
    Et, comme par hasard, «toutes les régions, sauf la Corse, ont déjà été touchées» par la grève (Le Monde, 21.11.23). 
    La Grande Sorcière s’est penchée sur le berceau d’Ici, a effleuré l’enfant de sa baguette infernale. Qui donc serait aveugle pour ne pas comprendre de quoi il retourne (et ce dont elle détourne) ? Trève de naïveté : la patronne des chaînes est devenue la meilleure alliée des dépeceurs de République, de ceux qui n’aiment pas la France. Redisons-le : «all’erta ! all’erta !» (Il trovatore, acte 1, scène 1)
    Chaque région en prend pour son grade. La Bretagne résiste, mais jusqu’à quand pourra-t-elle tenir ? Par bonheur, la Corse demeure une exception, après tout c’est une île, et les îles ont l’habitude des port(e)s de sortie, exit en anglais. Mais la Bretagne ? ces trois doigts plein ouest avec le pouce normand en arrière-garde, péninsule vigile de l’Hexagone, que dis-je, de l’Europe, du continent eurasiatique, un cap, comme le nez de Cyrano. Allons- nous vers un Breizhxit à la mode écossaise ou catalane ? 
    Heureusement, il y a une constitution. Le meilleur rempart contre l’émiettement de la France. Du haut de ses créneaux se profilent une gardienne et un gardien, regard à l’affût et doigts sur clavier, qui placent l’amour de la France bien au-dessus des tours de la citadelle sur laquelle ils veillent sans relâche, prêts à tirer sur tout ce qui bouge. Hélas, la tâche est ample, longue, exténuante, et l’ennemi passe quand même. Cette grève, qui n’est pas sans effets, n’emporte pas l’adhésion de tous. Et la gardienne et le gardien n’ont pas vu se faufiler la sorcière, déjà ils manquent de voix, leurs mousquets sont encrassés. Nous parlerons pour eux. 
    Autonomiste, séparatiste, indépendantiste, régionaliste, ethnorégionaliste : voilà les ASIRE! Leur meilleur soutien est cette ancienne élève de grande école, elle aussi, (Centrale), et née en périphérie. Encore voit-on que ce n’est pas n’importe laquelle. 

    ASIRE : le sigle qui recouvre la machine dépeceuse, marque de la tronçonneuse qui entame, ampute et gangrène l’Une-et-indivisible. Il ne faut pas faire comme si : ça y est, c’est en marche, ici, là, là-bas. La peste ASIRE. La gardienne et le gardien savent de quoi ils parlent. ASIRE ce n’est pas une révolution, mais une destruction. D’Écosse en Corse, l’Europe est transformée en un puzzle mortel qui, à mesure qu’on ôte l’une de ses pièces, révèle la couleur de fond : le brun ! Car, en effet, pour la fine bouche, ASIRE cache deux I : indépendantiste, identitaire ! 
    La démonstration pourrait s’enrichir du cas irlandais, mais c’est un peu tard : les armes allemandes débarquées sur le solitaire rivage de Banna (comté de Kerry) avaient été livrées par le Deuxième Reich. 
U-boot 19. Roger Casement, marqué par une croix, avant la livraison d'armes du Vendredi Saint 1916 (Padraig Og O Ruairc, Revolution, Cork, 2011).


    La récente république d’Islande, avec sa population équivalant à celle de Rennes et de Brest réunies, c’est trop loin. On laissera aussi de côté ces confettis qui mouchettent d’exotique archaïsme le visage de l’Europe, San Marino, Liechtenstein, Città del Vaticano ; Andorra et Monaco restent sous bénéfice de doute grâce au partage. Mais surtout, ne rentrons pas dans les Balkans, ne remontons pas dans le temps si plastique des cartographies, des dessinateurs de frontières avec leur poker menteur. Mieux vaut rester entre nous, ici, en France. Que serait un Hexagone à cinq côtés ? quatre, comme un cercueil ? on n’ose poursuivre l’émiettement, si semblable à celui de l’Europe, qui à ce titre rejoue à grande échelle l’opposition Jacobins/Girondins (pour ne pas parler des Blancs).          ASIIRE, donc. Le second I, pour identitaire, fait mal. C’est sa raison d’être. Jadis et naguère, on disait facho. Mais l’emploi s’est oralisé. Par écrit, on est censé prendre le temps de penser, de tourner sept fois en l’air ses doigts avant de taper sur le clavier. Mais faut-il entendre : identitaires comme l’antonyme d’altéritaires ? Doit-on postuler, dans un argumentaire bien ficelé, deux grands partis, deux grandes postures, ceux qui défendent le même, et leurs opposés ? La question mérite d’être posée car elle montre qu’«identitaire» est une insulte plus qu’un concept. Son emploi fait l’économie d’une pesée dialectique. C’est un terme cartouche. Je préfère celui de facho : les «identitaires» sont des fachos, point barre. Comme en cuisine, réservons le terme potentiellement dialectique en soi pour des plats plus fins. 
    Donc, fachos et identitaires mis à part, de quoi (et non de qui) parlons-nous ? De ce qui agite les méninges des catastrophistes de toujours ? Chaque année suivant le grand tremblement de terre dit de Lisbonne (Fès aussi s’est écroulée), en 1755, des prophètes se levaient qui annonçaient, le jour anniversaire, la fin du monde. L’exemple est bon car il est ancien. Il illustre une attitude mentale courante, pour ainsi dire, une constante anthropologique, et non une position intellectuelle, de caractère idéologique ou politique. À la rigueur, on insistera sur le caractère religieux de tels phénomènes, mais la notion de religiosité s’applique à toute conduite de type rituel, gestes et pensées profanes inclus : on peut respecter religieusement la constitution laïque de la République française. En latin, relegere est l’antonyme de neglegere
    Restons donc entre nous. La France d’outre-Loire et Couesnon est notre objet. Notre objet chéri : n’avons-nous pas quelques attaches profondes, disons des liens, pour ne pas tomber dans le racinaire qui, par étymologie, tombe dans le radical, ni l’identitaire, dont nous savons à quoi nous en tenir. C’est ce chérissement qui importe : jusqu’où peut-on aller par empathie, par adhésion spontanée, ou encore, pour parler comme les moralistes vieille France, par le cœur, la passion ? Certes, il faut tête froide garder : la constitution est là pour mettre un frein aux passions désordonnées du citoyen tel qu’en lui-même et de la communauté à laquelle il appartient. Mais que faire lorsque le cœur d’un habitant d’une région lui dicte un amour, non pas forcément supérieur, mais plus intense pour celle-ci à l’amour qu’il doit porter à l’ensemble des régions dont l’État est formé ? Un amour à deux étages est-il la seule solution ? Le principe de subsidiarité peut-il dicter des attitudes affectives ? Car c’est bien cet ordre de phénomènes qui affleure, par en dessous donc, et dont il s’agit dans nos positions assumées, raisonnées, ouvertes au débat. Le primum mobile du politique, c’est la passion, mais elle n’en est pas le dernier mot, sinon il n’y aurait pas de politique. Le calcul vient toujours après. Dès lors une passion n’est pas ethnique. La gardienne et le gardien voient mal dans cette nuit entre chiens et loups et où tous les chats sont plus que gris. 
    L’ethno-régionalisme n’est pas une variante du régionalisme. C’est un concept formé par des géographes des années 1960. C’est une approche géocentrée sur le niveau micro de la région. Ainsi les recherches de David Maynard, un New Yorkais devenu Rennais pendant deux ans, portent sur le «mouvement social ethnorégionaliste breton». Compte rendu de sa thèse de 1991, Ideology, collective action and cultural identity in the Breton movement, western France, (Faculté d’anthropologie de l’université de la ville de New York) : «Sur la base d'un travail anthropologique de terrain mené en 1985-1987, les interconnexions entre la production d'idéologie, l'action collective et les expériences de vie des participants au mouvement sont examinées afin de construire un récit holistique d'une culture de résistance contre-hégémonique.» Trente ans plus tard, l’ethnorégionalisme, de catégorie anthropologique, est traité sous la plume du gardien de la forteresse de l’Une-et-indivisible comme une catégorie politique dépréciative. C’est la jonction de l’ethnique et du régional qui fait plaie : ethnie égale identité, région égale anti-nation. Un juriste qui clame sa spécialisation en droit constitutionnel se doit d’éviter les amalgames. Chaque mot simple compte, chaque mot composé se décompte. Faisons comme Stendhal : lire le Code civil avant de s’endormir. L’ennemi, c’est la boursouflure sémantique. 
    Back to fundamentals : la préférence pour le local. Pour Miguel Torga, l’universel, c’était le local moins les murs. 



    Quand ce local est à forte détermination culturelle, dont l’existence de pratiques linguistiques différenciées, menacées ou non, avec la richesse expressive que cela entraîne dans tous les domaines de la vie, il ne faut pas s’étonner que fleurissent des formes d’expression, de reconnaissance et de revendication tout aussi différenciées. Le politique étant le niveau conceptuel ultime par lequel se débattent et se décident les destinées collectives, il ne faut pas non plus s’étonner, voire à crier au loup, que les passions de cet ordre prennent place, cherchent à se faire entendre et à influencer le cours des choses, à l’évidence, démocratiquement. 

    Le gardien et la gardienne aiment à faire rimer leur rôle avec historien et historienne. L’historien (masculin de généralité) est comme le poète, il a toujours raison. En revanche, sa raison n’est pas dans les mots, mais dans les faits. Et le fait est que l’ethnorégion Bretagne a donné dans la peste brune. Mais est-ce la couleur de fond du puzzle ? en a-t-il toujours été ainsi ? 



    Oui, les fachos sont là, en 2023, oui, une marée brune s’observe, qui incruste ses dépôts quand elle semble se retirer pour un moment. Oui, des Bretons ont collaboré avec les nazis, les uns, par la plume, les autres, une centaine, la mitraillette. Et avant de collaborer, ils ont tenu des propos aujourd’hui inacceptables et impardonnables. Oui, ceux-là ont franchi le Rubicon, prenant pied sur le territoires des papes de la haine et de la violence. Oui encore, et toujours, les non-assez-épurés (avec Pierre Hervé, on se rappelle que la Libération a été trahie (1) ont repointé le bout de leur nez, plume et mitraillette en moins. Les uns, responsables de leurs paroles, les autres, de leurs actes. Mais sont-ce ces paroles et ces actes qui donnent leur couleur aux paroles et aux actes de la génération suivante ? Les enfants, petits-enfants, redevables à leurs pères et mères (des femmes aussi ont surfé sur la marée brune de la Seconde Guerre mondiale) ? Les inquisitions ibériques ont condamné des chrétiens, dits alors chrétiens nouveaux, parce que leurs arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents avaient été juifs. Comme si (une locution peu historienne) la génération des lendemains de guerre avait été élevée dans l’entre-deux-guerres. 
    Mais cette histoire-là ne date pas d’hier. Elle est précisément l’histoire qu’ont commencé à écrire ceux de cette génération, et ce, bien avant le gardien et la gardienne. Pour faire bref, Alain Déniel l’avait prévu dans son livre édité chez Maspero voilà presque un demi-siècle : «Bien des esprits se trouvèrent portés à assimiler le mouvement breton à la collaboration ou même à ne voir dans l’Emsav qu’une création de l’Allemagne hitlérienne […], une séquelle du nazisme.» 
    La Bretagne a droit à une mémoire un peu plus longue, étoffée, et débarrassée des hardes de ces soldats de néant. Juste deux exemples. Ce ne sont pas forcément des Bretons dits de souche (gardons les racines pour les mots) qui ont porté haut son particularisme. Dans les années 1570, un médecin normand, Roch Le Baillif, y croyait dur comme fer et, pour honorer la jeune province, il l’a dotée d’un fondateur nommé Armoreus, fils d’Énée, celui de Rome, tout en épousant la thèse du breton comme langue d’origine grecque défendue par l’historien de la Bretagne, Alain Bouchart. Ce cocktail bien à la mode de l’époque reflète et l’absence des murs et le choix du local. Ça n’empêche pas l’amour des vieilles pierres : «Ce sont les gens de boutique qui corrompent le plus la Bretagne. […] On fait sauter les rocs un peu partout. […] C’est à présent, de tous côtés, les hôtels, les hangars, les bicoques d’Asnières et d’Ostende.» André Suarès à Albert Chapon, 5 septembre 1911. Pour un peu, en 1970, le juif breton de Marseille aurait plastiqué un bulldozer à remembrement. 

André Suarès, "L'adieu", Le livre de l'émeraude (Calman-Lévy, 1902) ; eau-forte gravée par Auguste Brouet dans l'édition de 1927.


    Mais de tous ces chansonniers et plumitifs, qu’est-ce qu’on va en faire ? De l’auteur du Recit var ar victor glorius gounezet gant ar bobl a Baris e mis c'hoevrer 1848, evit souten hon liberte hac hor guirion legitim [Récit de la victoire remportée par le peuple à Paris en février 1848 en soutien de nos liberté et légitime vérité] imprimé à Morlaix cette année-là ? ou des chants des sardinières de 1926 ? ou encore, où fourrer Louis Guilloux ? et ceux-ci, les porteurs de gwenn ha du enrubannés de rouge, rue de Siam ou Le Bastard ? Mais ce ne sont là qu’individus et groupuscules. Que faire de la masse qui agite le fanion bicolore, écrase le pied du voisin dans une fisel ? Entonnons un Bro yaouank ma bugale et laissons donc le gardien et la gardienne à leur affût. Tant qu’elle fait de l’histoire, nul mal à cela, encore faut-il apporter du nouveau, pas seulement une rage généralisatrice supra-générationnelle. Bah, on comprend le meurtre du Per, il y avait bien de quoi ester en justice. Mais de là à finir par railler les exilés de Paris, ces faux Bretons, et puis quoi encore ? Déjà que les Français de l’étranger, comme la main, n’ont jamais eu bonne presse. Et puis il y a tous ceux que la gardienne affuble du sobriquet de «barde» (les Gallois respectent les leurs) – des Bretons nouveaux, comme il y eut des chrétiens nouveaux ? –, grossissant, dans la meilleure tradition du pamphlet, silhouettes et poils de barbe, la génération des chanteurs qu’applaudissaient grévistes du Joint français et marcheurs du Trégor en défense de la langue de leurs pères et mères ? En définitive, côté fachos, l’état d’alerte subsiste, s’intensifie même. Mais côté histoire, le gros du travail n’est pas venu de leur tour Quiquengrogne. Il y a des comptines à raconter e brezhoneg ivez, et c’est ce qui devrait fuser des mâchicoulis plutôt que des boulets sur les alliés objectifs. 

"C'est une rapsodie foraine / Qui donne aux gens pour un liard / L'Istoyre de la Magdalayne, / Du Juif-Errant ou d'Abaylar." (Tristan Corbière, Le Pardon de Saint-Anne, bois de Malo Renault, 1920.)

1 - Hervé, Pierre, La Libération trahie, Grasset, 1945.

Yeun Sterneñv, 1.12.2023