« L'histoire est une manière de nous libérer du passé, ce n'est pas une manière de tirer des leçons du passé du point de vue moral, du point de vue d'une division entre bons et méchants »
« A história é uma forma de nos libertarmos do passado, não é uma forma de retirar lições do passado do ponto de vista moral, do ponto de vista de uma divisão entre bons e maus » (Diogo Ramada Curto, « Comment parler de l'esclavage sans être antiportugais », Público, 24.9.15)

mercredi 25 avril 2018

La police nazie en Bretagne occupée


Depuis sa création, en 1925, au sein de chaque unité de la Schutzstaffel (SS), quelques hommes étaient chargés de la « sécurité », autrement dit du renseignement. En 1931, Himmler détache ces agents de renseignement de la troupe SS et constitue un service de sécurité totalement étanche qu’il dénomme le Sicherheistdienst (SD), traduit généralement en français par « service de sécurité » de la SS en général. Il en confie la responsabilité au Standartenführer Heydrich, également chef de la Gestapo, dont les fonctionnaires sont désormais soumis au contrôle politique du SD. Service de sécurité interne de la SS, le SD devient l’unique service de renseignement du parti nazi par un décret du 9 juin 1934. Il n’est cependant pas organisme d’État et, par conséquence, n’a de compétence qu’à l’intérieur du parti. A ce moment, le SD dispose d’environ 3 000 agents. Le recrutement est plutôt élitiste, avec toute une génération de jeunes intellectuels nationaux-socialistes et foncièrement antisémites. S’il a le monopole du renseignement politique, le SD n’a aucun pouvoir exécutif, qui est détenu par la Gestapo, qui procède aux arrestations, interrogatoires et internements dans les camps. Progressivement, le SD va devenir le service de renseignement le plus efficace du Reich, avec un système de fiches individuelles qui va atteindre la perfection. Le 17 juin 1936, un décret nomme Himmler chef suprême de toutes les polices allemandes, en civil comme en uniforme. Celui-ci divise alors ses services en deux branches : l’ORPO (Ordnungspolizei), police d’ordre, et la SIPO (Sicherheistpolizei), police de sûreté. Heydrich conserve toujours la direction du SD, qui reste un service du parti, indépendant des organismes étatiques. En 1938, un décret fait du SD le Service de renseignement pour le parti et l’État, devant assister la SIPO. Le 27 septembre 1939, Himmler décide de regrouper tous les organismes (SD, SIPO, ORPO, Gestapo) en un Reichssicherheitshauptamt (Office central de la sécurité du Reich), abrégé en RSHA, dirigé par Heydrich et sous contrôle SS, afin de lutter plus efficacement contre les ennemis du Reich. Particularité du SD : seuls les policiers de carrière qui appartenaient avant la guerre à la Gestapo peuvent devenir officiers. Les autres viennent pour la plupart de la GFP et restent sous-officiers, bien que souvent ils ont une grande influence et de grandes responsabilités. C’est le cas, par exemple, de l’adjudant Grimm, chef de la section VI du SD de Rennes, qui contrôle l’activité des autonomistes bretons, et qui était professeur dans le civil. Quant au médecin du poste, il n’est que sergent-chef.
Lors de l’entrée des troupes allemandes en Pologne, l’attitude des Einsatzkommandos, composés d’éléments de la Gestapo et du SD, à l’égard de la population et des juifs avait choqué certains généraux de la Wehrmacht. En conséquence, aucune unité de police ou du SD n’est autorisée à accompagner la Wehrmacht lors de son avance en France. Les pouvoirs de police sont alors classiquement confiés à la Geheime Feldpolizei(GFP), police secrète de sûreté, et à la Feldgendarmerie. Cependant, Heydrich va discrètement installer plusieurs petits groupes de Sonderkommando sur tout le territoire. Jusqu’en 1942, ces hommes se contentent de la recherche de renseignements, en concurrence avec l’Abwehr. Progressivement,devant l’incapacité de la GFP de contenir la montée en puissance de la Résistance, Gestapo et SD vont se voir confier la sécurité des arrières de l’armée. En avril 1942, l’État-major de la Wehrmacht se voit retirer les pouvoirs de police en France, au profit de Karl Oberg « Chef suprême des SS et de la police ». Dès lors, 23 groupes de la GFP sur 25 sont dissous et le personnel versé à la SIPO-SD. L’administration militaire garde toutefois la surveillance des prisons et des camps. Comme en Allemagne, Oberg va diviser les services de police en deux groupes : l’ORPO, et le SIPO-SD. De la direction centrale parisienne, avenue Foch et rue des Saussaies, dépendent 17 services régionaux, qui contrôlent eux-mêmes 45 sections extérieures. Le Kommando SIPO-SD d’Angers a la direction de l’ensemble du Sud-ouest de la France (Circonscription B). La collaboration entre le SD et le SRA (Abwehr) devient de plus en plus étroite. Le Kapitän zur See Bracht, qui fait la liaison entre l’Abwehrstelle (AST) d’Angers et celle de Rennes, dispose d’un bureau à la Maison des étudiantes.
Le SD s’installe à Rennes
Adjudant-chef Max Jacob
Le Kommando SIPO-SD de Rennes étend ses griffes sur les quatre départements bretons. Rennes ne communique avec Paris qu’après en avoir référé, ne serait-ce que téléphoniquement, à Angers. Les antennes du SIPO-SD de Rennes : Aussendienstselle ou Aussenkommando, sont dirigées par un officier ayant le titre de Dienststellenleiter. Le terme d’Einsatzkommando est réservé aux équipes toujours prêtes à intervenir en cas de besoin. En 1944, les « terroristes » multipliant les coups de main contre l’armée d’occupation, il est créé un Rollkommando, dont le chef est Adolf Breuer, de la section IV. Ce Rollkommando, toujours en état d’alerte, doit prêter main forte aux Aussenkommando qui demandent de l’aide. Pour ses opérations contre la Résistance, le SIPO-SD de Rennes peut également compter sur deux groupes de supplétifs qui lui sont directement rattachés. Le plus important est le Bezen Perrot, créé au mois de décembre 1943, avec un effectif de 75 à 80 jeunes Bretons. Le Bezen « Einheit Perrot », n’est pas une milice mais une unité Waffen SS, à laquelle les membres ont signé un engagement et dont ils endossent l’uniforme. Ils sont casernés au 19, rue Lesage, ancien hôtel particulier du doyen Charles Bodin, et au 19, boulevard de Sévigné. Le second groupe est celui de
Selbstschutzpolizei Rennes
la Selbstschutzpolizei (SSP) « Police d’autoprotection », dont trois Kommandos furent créés à Dijon, Toulouse et Rennes au mois de mai 1944. Celui de Rennes comprend 12 jeunes Français, commandés par l’adjudant-chef du SD Max Jacob. Installé dans une villa du boulevard de la Duchesse Anne, ces hommes endossent des anciens uniformes bleu marine de chasseurs alpins avec un brassard jaune SSP sur la manche gauche. Le tableau serait incomplet sans y ajouter les membres du Groupe d’action du PPF, véritables bandits de la pire espèce plutôt que soldats ou miliciens. Chargés de faire la chasse aux réfractaires du STO, ils vont rapidement faire le coup de feu contre les maquisards.
La présence du SIPO-SD à Rennes est attestée dès 1941, avec un poste de quelques agents au 92, rue de Fougères, sous le commandement du lieutenant SS Hollert. Les relations avec la GFP, rue de Robien, sont alors étroites et cordiales. Lors de l’absorption de la GFP en avril 1942, la plupart du personnel rejoindra le SD. Il n’en va pas de même avec la Wehrmacht. En effet, compte tenu du cloisonnement existant au point de vue commandement, les relations entre le SIPO-SD et la Feldkommandantur 748 sont uniquement de service et assez tendues. Rappelons que le feldkommandant, le lieutenant-colonel Freiherr von Gebsattel, était le cousin du colonel von Stauffenberg, qui exécuta l’attentat contre Hitler et désapprouvait souvent les actes du SD. Von Gebsattel soutenait le capitaine Kreutzberg, chef de la section I.c., qui lui aussi désapprouvait le SD. Les relations avec le tribunal militaire de la FK 748 restent des relations de service, sans réelle collaboration étroite, étant donné que les affaires d’armes ou de délits politiques sont presque toujours traitées par Paris.
La répression
1 - Affaires réglées par le SD lui-même
En règle générale le SD décide lui-même à Rennes de déporter les prévenus. Le transfert vers l’Allemagne se fait par voie ferrée à partir de la prison Jacques Cartier ou du camp Margueritte. Il est organisé par le sergent-chef Walter Teike et le sergent Paul Hinz. Tous les prisonniers transitent par Compiègne, d’où ils sont ensuite répartis dans les camps en Allemagne. Cette répartition se fait en cinq catégories ou Stufen (étapes, niveaux), suivant la gravité des actes reprochés :
- Stufe I. Concerne les personnes qui ont essayé de recueillir des renseignements sur l’armée allemande, ou qui sont en possession d’une fausse carte d’identité. Elles seront envoyées en Allemagne dans un camp spécial pour un « stage » de six semaines. Au bout de ce temps, tous les détenus sont en principe mis à la disposition du service du travail en Allemagne, sauf ceux dont la conduite amène comme sanction l’envoi au camp de concentration.
- Stufe II. Concerne les personnes ayant fait la collecte de renseignements militaires ou ayant fabriqué des fausses cartes d’identité. Elles sont astreintes à un travail sous surveillance militaire dans un camp.
- Stufe III. Concerne les personnes ayant une arme chez elles ou donné des vêtements à des parachutistes, des prisonniers, etc.
- Stufe IV. Concerne des personnes ayant caché chez elles des parachutistes, ayant accepté des dépôts d’armes parachutées, ayant chez elles un poste émetteur dont elles ne se servaient pas, ou ayant organisé la résistance contre les Allemands.
- Stufe V. Concerne des personnes ayant commis ou ayant l’intention de commettre des attentats contre les Allemands, de même que les possesseurs de postes radio. La sanction prévue est la peine de mort. Pour les radios, peine de mort seulement pour les Français et non pour les Anglais ou Américains.
Les personnes classées dans les Stufen II, III et IV sont envoyées dans des camps de travail, dont le régime est d’autant plus rigoureux que le fait reproché est grave.
2 – Les affaires transmises par le SD à un tribunal militaire
C’est le cas pour les personnes de la catégorie V et souvent aussi pour les cas graves des catégories précédentes. Le tribunal militaire de la FK 748 de Rennes, incompétent en matière d’affaires d’armes ou de politique, envoie les dossiers reçus du SD à Angers et Paris pour avis. En règle générale, ces affaires sont traitées par le tribunal du Befehlshaber pour le Sud-ouest à Angers ou par celui du Kommandant du Grand-Paris. Une seule fois en 1942, Paris a décidé que l’affaire « Hervé et autres » (attentats et sabotages) devait être jugée sur place. Sur les 30 inculpés, 25 inculpés sont condamnés à mort puis fusillés le 30 décembre 1942 à la butte de la Maltière. Vers la mi-mai 1944, est créée une section spéciale du tribunal de la FK 748, elle fonctionnera jusqu’en juillet, date de sa dissolution. Elle prononça environ 70 condamnation à mort. En pratique, trois cas sont à envisager : 1) Les affaires les moins graves sont sanctionnées par la déportation et la mise à disposition du Service de la main d’œuvre en Allemagne. 2) Les affaires plus graves aboutissent à la déportation dans un camp en Allemagne. 3) Les affaires les plus graves sont transmises à un tribunal qui, dans la plupart des cas, prononce la peine de mort.
L’organisation du SD de Rennes
Section 1 : Drechsler, Schmerling, Breuer, Schreir, Klein
Section 1 : Hubert, Scheerer, Anton
Après avoir absorbé la GFP, en avril 1942, le SD réquisitionne l’immeuble de la Maison des étudiantes, rue Jules Ferry. Calqué sur le schéma allemand, le Kommando de Rennes comporte sept sections, ayant elles-mêmes des sous-sections.
Section I. État du personnel, gestion, intendance, protection de l’immeuble (assurée par le Bezen Perrot).
Section II. Surveillance de la police française, service des laissez-passer, police des associations et des réunions, missions de surveillance, répression des grèves et de la résistance passive, mesures de représailles, police des étrangers, internements dans les camps.
Section III. Politique économique générale, renseignements économiques, agriculture, pêche, ravitaillement et réquisitions, circulation, transport, emploi des ouvriers français en Allemagne et main d’œuvre en France.
Section IV. C’est la section la plus importante et la plus redoutable avec une douzaine de sous-sections : communistes, émigrants, registres d’écrou, détenus, juifs, religions, francs-maçons, mesures de protection, missions spéciales, etc. Elle dispose d’un Kommando spécial. A partir de 1943, ses attributions sont considérablement augmentées, notamment en ce qui concerne le recrutement d’agents de renseignements.
Section V. Inspection des Aussenkommandos, répression du marché noir, trafic d’or. Section supprimée en 1944 et versée dans la section IV.
Section VI. Politique française, rapports sur le moral de la population, presse, propagande, culture, partis politiques mouvements de jeunesse, questions raciales.
Section VII. Écoles, universités, littérature et éditions.
Garage Caillard
Pour ses déplacements, le SD a réquisitionné le garage Caillard, situé à l’angle de la rue de la Borderie et de la place Hoche. Il dispose d’une dizaine de voitures de tourisme, dont un cabriolet Mercedes-Benz pour le colonel Pulmer, et un cabriolet Opel-Kapitan pour son second, plus trois ou quatre camions et un fourgon cellulaire.
Après avoir été « interrogés » rue Jules Ferry, les patriotes sont ensuite conduits à la maison d’arrêt du boulevard Jacques Cartier, divisée en un quartier « allemand » et un quartier « français », qui ne reçoit jamais de prévenus mais des condamnés dont la peine ne dépasse pas quatre mois. Le quartier allemand est surveillé par des soldats de la Wehrmacht sous les ordres de l’adjudant-chef Feiser, puis ensuite Rauch. Il reçoit tous les prévenus et les condamnés qui attendent leur transfert en Allemagne ou d’autres prisons françaises. Cette prison allemande est sous les ordres du capitaine Kreutzberg, de la FK 748. A cette prison, il convient d’ajouter le camp de détention « Margueritte », composé de baraques, qui était prévu à l’origine pour un camp de prisonniers de guerre. Le personnel de garde est exclusivement allemand.
Personnel du SD de Rennes
Le Kommando de Rennes est un poste important qui comprend environ 70 agents allemands et une quinzaine de secrétaires, tant Allemandes que Françaises. Parmi ces dernières, qui n’ont pas pris la fuite, quelques-unes seront arrêtées à la Libération. L’interrogatoire d’une de ces jeunes interprètes, d’origine alsacienne, révèle des informations intéressantes sur le fonctionnement du SD et la façon dont ces SS traitaient leurs victimes. Les notes de cette interprète seront citées en italique. Les grades sont ceux équivalent à la Wehrmacht.
Section de commandement
Colonel Pulmer
Le colonel Hartmut Pulmer, originaire de Nordhausen, commande l’ensemble SIPO-SD pour la Bretagne. Il a succédé au Dr Heerdt. Pulmer est un national-socialiste convaincu, très dur, qui déteste non seulement les Français, mais aussi ses compatriotes n’appartenant pas au parti nazi ou aux Waffen-SS. Il est craint de ses subordonnés dont il exige une obéissance totale « Sa fonction était Regierungsrat, lui seul avait droit de vie ou de mort sur les personnes arrêtées. » Il est secondé par le commandant Fritz Barnekow : « Barnekow était le chef adjoint de Pulmer. Il était au courant de la plupart des opérations effectuées par le service, mais il n’agissait pas directement dans ces affaires. Il était plutôt chargé de l’administration intérieure du service. Il avait la réputation d’être correct et il est également établi que ses relations avec Pulmer n’étaient pas des plus cordiales. Pulmer était un chef autoritaire qui n’entendait pas partager son autorité. »
 Section I
Sergent Walter section IV
Sergent-chef Strenger
Commandée par le lieutenant Otto Huebner, auparavant inspecteur de police à Stralsund, elle comporte 22 agents. Huebner est décrit comme : « Très méchant avec les Français ». Il est secondé par le sergent-chef Walter Legat : « Extrêmement méchant avec les Français, maltraitait les prisonniers politiques lorsqu’il avait ordre de les surveiller ». Le sergent Kurt Brendt administre les biens des prisonniers politiques : « Pas trop méchant ». Le sergent Otto Krune s’occupe de la trésorerie : « Rien à reprocher ». Le sergent-chef Willi Strenger est le chef du bureau du roulage : « Assez méchant ». Le sergent-chef Ferdinand Suess est le chef du garage de la rue de
Sergent-chef Suess
la Borderie : « Bon envers les mécaniciens français ». Le service compte une dizaine de chauffeurs, dont le sergent Walter, chauffeur du Kommandeur. Le sergent Josef Klein, originaire de Cologne, est le chef du poste de garde, situé dans l’entrée du hall de la Maison des étudiantes : « Renvoyait souvent méchamment les Français et les Françaises qui demandaient des renseignements au sujet des prisonniers politiques. » Le caporal Ernest Seng est soldat du poste de garde : « Très méchant envers les Français demandant des renseignements. Se moquait d’elles lorsque des mères ou des épouses désespérées pleuraient. » Le caporal Georg Schreier autre soldat du poste de garde est jugé : « Plus complaisant envers les Français que Klein et Seng. » Le sergent-chef Gerhard Zimmermann, originaire de Magdebourg, est le chef de cuisine, chargé du ravitaillement : « Il était en contact permanent avec les trafiquants du marché noir qui lui procuraient du ravitaillement. Fréquentait le café de l’Europe et le café de l’Époque. Faisait du marché noir avec la boucherie Vannier, rue du Pré-Botté. »

Section II
Grimm, Bredt et un chauffeur
Dirigée par le Dr Harald Bredt, adjudant originaire de Magdebourg, elle ne comporte que deux agents : Robert Muller, sergent-chef originaire de Dantzig, adjoint de Bredt, auparavant à la GFP, et le sergent-chef Kurt Latsch, originaire de Dessau.





Section III
Adjudant Froboese
Cette section est dirigée par l’adjudant Erich Froboese, originaire de Magdebourg. Il est également responsable du Bezen Perrot, dont il assure le casernement, l’habillement et le ravitaillement, ainsi que pour la Selbstschutzpolizei. Il est secondé par le sergent-chef Gerhard Hildebrandt, originaire lui aussi de Magdebourg, et du sergent Walter Scheerer : « C’est Froboese qui s’est occupé de la milice Perrot, il était à la tête d’un service économique et policier, et c’est lui qui a choisi le siège de la rue Lesage, N° 19. Les miliciens de cette formation se sont procuré leurs armes à la Gestapo. C’est en décembre 1943 que la milice Perrot à commencer à fonctionner. La milice Perrot, généralement en civil, faisait leurs arrestations en uniforme allemand. Les Allemands appréciaient beaucoup la milice Perrot et les considéraient comme de véritables français. Froboese a dit si tout le monde faisait comme eux, la guerre serait déjà terminée. Péresse a commis un meurtre, il a tué un français de la Résistance. J’ai vu le fait consigné dans un rapport, il aurait tué avec sang-froid (région de Martigné-Ferchaud) ».
Section IV.
Sous-lieutenant Lueck
Sergent Barthel
C’est la plus importante avec une trentaine d’agents, dont certains vont commettre de véritables crimes de guerre lors des opérations menées en juin et juillet 1944 contre les maquis du Morbihan et des Côtes-du-Nord. Elle est dirigée par le Sturmbannführer Fritz Barnekow : « Très méchant, voir cruel lorsqu’il prend une décision au sujet des prisonniers politiques. » Il a pour adjoint Hans Krüger, qui va quitter Rennes pour Dijon où il sera nommé chef de la police allemande : « Extrêmement cruel, torturait les prisonniers avec des raffinements de cruauté. » Krüger est remplacé par le lieutenant Helmut Walter, qui ne vaut pas mieux. Parmi les officiers, on trouve le sous-lieutenant Emil Lueck, arrivé à Rennes en 1940, issu de la GFP, très estimé de Pulmer. Un autre sous-lieutenant, Kurt Mannel est à Rennes depuis peu : « Très élégant ». Le sergent Paul Hinz, de Stettin, est responsable de l’organisation des convois de déportés vers l’Allemagne. L’adjudant Adolf Breuer, qui était commerçant à Cologne avant-
Adjudant Fischer
guerre, parlant couramment le français, est considéré comme l’un des meilleurs policiers du SD. C’est lui qui avait mené l’enquête aboutissant aux 25 fusillés du 30 décembre 1942 : « A beaucoup d’amis français, méchant. » Son secrétaire est le caporal Léon Mierzynski. Tout aussi réputé, l’adjudant Ferdinand Fischer, qui était commerçant à Magdebourg. Lui aussi parle parfaitement le français. Avant d’arriver à Rennes, Fischer était responsable de l’antenne de Saint-Brieuc, où sévissait l’agent Maurice Zeller, que l’on ne présente plus. Il loge à Rennes au 102, rue de Fougères, chez M. Rouault, où il se fait adresser son courrier sous le nom de Fernand Collin : « C’était le plus cruel de toute la Gestapo. Frappait les prisonniers jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance. On devait toujours faire appel au sanitaire pour les réanimer. Lorsqu’il les menait dans les cellules aménagées dans la cave, leur donnait des coups de pied pour les faire descendre l’escalier et torturait certainement des gens jusqu’à la mort. » Il est assisté du sergent Gerhard
Adjudant Karl
Kruegel, qui parle lui aussi parfaitement le français et l’anglais. L’adjudant Karl Alexander, qui était déjà avec Pulmer à Schrottersburg, dont il partage le domicile rue de Paris, est chargé des affaires importantes et délicates : « Très méchant avec les prisonniers, les torturait. » Autre agent, que l’on retrouvera aux côtés de Fischer à Quimper puis dans le Morbihan : le Dr Hermann Wenzel, chirurgien-dentiste à Magdebourg, qui parle parfaitement le français et fréquente les cafés de l’Europe et de l’Époque. Wenzel s’occupe des affaires de résistance, notamment sur la région de Pontivy : « Presque aussi méchant que Fischer. » On peut citer aussi le sergent-chef Kurt Lerch, qui était également au service de Pulmer à Schrottersburg : « Très cruel avec les prisonniers, les torturait avec un plaisir évident. » Signalons également le sergent-chef Éduard Mendrina, originaire de Styrie-Carinthie : « Torturait les prisonniers d’après des méthodes qu’il avait vues dans d’autres pays. Il attachait un prisonnier au mur par les bras, les pieds ne touchant pas terre,
Sergent-chef Grosse
et les frappait jusqu’à inanition
. » Un adjudant, Franz Pesentheimer, est aussi qualifié de « Très méchant ». Le sergent Karl Schaefer, qui parle très bien le français : « Était mal vu parce qu’il avait soi-disant trop bon cœur lorsqu’il interrogeait les prisonniers». C’est également le cas du caporal Max Ziegler, mis à la disposition du SD en qualité d’interprète par une unité de la Wehrmacht : « Très aimable avec les prisonniers. Les encourageaient et les soutenaient lorsqu’ils étaient fatigués. » Autre policier originaire de Magdebourg – on remarquera que cette ville semble avoir été un véritable vivier d’agents pour le SD de Rennes – le sergent-chef Gerhard Grosse, interprète du Kommandeur. Parlant couramment le français et l’anglais, Grosse a été envoyé à deux reprises à Jersey et Guernesey avec d’importantes sommes d’argent pour le service de renseignements. Le sergent-chef Walter Teike, qui vient de la GFP, s’occupe des convois de déportés pour l’Allemagne. Wilhelm
Sergent Ernser
Goering est également originaire de Magdebourg. Le sergent Josef Ernser s’occupe des affaires juives : « Un sous-officier nommé Ernser contrôlait Du Perron de Maurin au point de vue affaires juives. Les prisonniers qui venaient à la Gestapo étaient très nombreux. En attendant leur interrogatoire, ils étaient gardés par un membre du Bezen Perrot, au rez-de-chaussée. En me promenant dans les couloirs de la Gestapo, j’ai entendu fréquemment des cris des hommes que l’on torturait et que l’on frappait. » Le sergent Willi Barthel fréquente une Rennaise employée à la Kriegsmarine : « Qui a dénoncé un étudiant ».


Caporal-chef Edelkraut




Section V.
Cette petite section ne comporte que deux agents : le sergent Rudolf Wolf, qui s’occupe des affaires de droit commun, comme les vols dans les unités et service allemands, et de la répression du marché noir. Il est assisté du caporal-chef Edelkraut: « A tiré sur un prisonnier qui voulait s’évader ».



Section VI.
Adjudant Grimm
Sergent-chef Kerboth
Petite section là aussi avec seulement deux agents, mais dont l’activité est essentielle puisque c’est elle qui traite les informations fournies par les centaines d’agents de renseignement ou indicateurs français. La section est dirigée par l’adjudant Hans Grimm, un protestant de 45 ans, en poste à Rennes depuis 1942. C’est un des personnages les plus influents du SD, qui a été le bras droit de Pulmer. Grimm parle parfaitement le français. Avec sa maîtresse, il occupe un appartement au 26, rue Saint-Melaine, où il reçoit les indicateurs français et paye les dénonciateurs. Il a pour secrétaire le sergent-chef Otto Kerboth, originaire de Magdebourg.
Section VII.
Fraeulein Dr Langer
Sergent-chef Dr Block
La responsable de cette section est le Dr Langer collaboratrice directe de Grimm, en charge des questions universitaires et scolaires.
A ces sections, il faut ajouter un service médical, tenu par le Dr Hans Block : « Se cantonnait strictement dans son rôle de médecin ». Le sergent-chef Hermann Kaiser s’occupe des armes et de l’habillement. En charge également du service photographique. Le caporal Helmut Koebke, originaire de Stettin, est responsable du central téléphonique. Auparavant à la GFP, en poste au SD depuis 1942. Parle aussi bien le français que l’anglais. Curieusement, il n’a pas été membre des SA ou de la SS et n’est pas confirmé SIPO. Le breton Claude Geslin, adhérent du PNB dont il a été exclu, fait fonction d’interprète et accessoirement d’indicateur. 
Personnel féminin. Les postes de secrétaire les plus sensibles, comme le commandement et la section IV, sont occupés par des Allemandes, au nombre de huit. Quatre Françaises travaillent également comme secrétaires-dactylos ou secrétaires-interprètes. La plus jeune, une dactylo Alsacienne qui vient d’obtenir son diplôme à Strasbourg, est réfugiée à Rennes avec sa famille, dont le père travaille aux Tanneries de France. Maîtrisant la langue allemande, elle trouve sans difficulté un poste de secrétaire, rue d’Isly, dans un service de la Luftwaffe en 1940, alors qu’elle n’a que quinze ans. Elle est ensuite embauchée comme secrétaire-interprète par le SD : « Je croyais qu’il s’agissait d’une police ordinaire. A ce moment j’avais 17 ans et je ne me rendais pas compte de l’organisation du service de police. Quand j’ai demandé à partir il m’a été répondu que je serais envoyée en Allemagne », au mois de septembre 1942, avec un salaire de 3 200 F, ce qui n’est pas rien pour son âge. Inquiétée par le CDL à la Libération puis arrêtée, un membre de la Résistance va venir à son secours en expliquant qu’elle lui fournissait des renseignements : « J’étais chargée de taper quelques listes pour la Trésorerie. Il y avait beaucoup de gens qui allaient à la Gestapo. J’étais placée près de la fenêtre et je pouvais les voir. Nombreux étaient les civils qui venaient comme agents : ceux-là n’avaient pas besoin de montrer leurs papiers. J’ai réussi à me procurer la liste dans le bureau même où je travaillais. Le chef du service en 1943 était Heerdt, puis le colonel Pulmer. Beaucoup d’officiers et sous-officiers de la Gestapo étaient Waffen SS. Il y avait des soldats qui étaient également de la Waffen SS. Grimm, Fischer et Breuer étaient de la GFP et ils sont venus. J’ai vu souvent venir à la Gestapo les personnages que vous me montrez. C’est Grimm qui s’occupait surtout des dénonciations. Les adjoints de Pulmer étaient le Dr Schweinhalmer puis le Dr Weyse puis M. Barnekow (…) En décembre 1943, une cinquantaine de Bretons du PNB s’enrôlèrent volontairement dans la Gestapo. Ils portaient l’uniforme de la Gestapo et partaient très souvent en mission avec les Allemands. Ils gardaient les prisonniers devant être interrogés et assistaient sans doute aux tortures. Tous les mois j’étais chargée de préparer les feuilles de salaire de ces Bretons. Chaque fois je copiais deux ou trois noms que je glissais dans ma chaussure. »
Lorsqu’ils effectuent des arrestations ou perquisitions chez les résistants, ces policiers opèrent généralement en civil. Mais, après le débarquement, pratiquement tous sont en opération contre les maquis, revêtus de leurs uniformes avec un brassard portant les lettres SD sur la manche gauche, aux côtés d’unités de la Wehrmacht. Les secrétaires allemandes sont également en civil et ne portent pas l’uniforme des jeunes filles auxiliaires de la Wehrmacht. La plupart d’entre elles sont en fait des étudiantes en cours d’études dans les universités allemandes et ayant des connaissances de français. Elles font un stage de trois ou six mois au SD de Rennes et regagnent ensuite l’Allemagne, soi-disant pour reprendre leurs études.
Antennes du SD de Rennes en Bretagne
Aussenkommando I de Saint-Malo
Considérant Saint-Malo comme un point sensible, le SD de Rennes y installe une Aussenstelle, qui sera supprimée au printemps 1944. Elle est située villa des « Quatre Vents », chemin de la plage à Rochebonne. Ce poste, commandé par Émil Luck en 1943, comporte cinq agents : Roth, Landwehr, Schultz, Oeft, et Rudolf comme interprète. Le SD travaille avec la Feldgendarmerietrupp 511 de la Kreiskommandantur de Saint-Malo.
Aussenkommando II de Saint-Brieuc
Roger Elophe, SD Saint-Brieuc
Ce poste est en place depuis l’automne 1941 dans une villa au 5, boulevard Lamartine. Son activité s’étend sur tout le département et il est en relation directe avec Rennes, d’où des agents, notamment Fischer et Breuer, viennent constamment pour les opérations importantes. En juillet 1944, on dénombre huit agents et deux interprètes. Le chef est le sergent SS Georg Kuper, qui parle très mal le français, très actif. Il succède à Paul Hammer. Autres agents : Arno Thuro, Wilhelm Funke, Rudolf Kiekhaefer, Friedrich Wierse, Ernest Adam, Ernst Kroll. Une française, qui était auparavant à Brest, est interprète. Il y a également l’interprète français Roger Elophe, auparavant à Quimper, qui ne se contentait pas seulement de traduire mais donnait à l’occasion un « coup de main » aux tortionnaires.
Aussenkommando III de Brest
Cet Aussenkommando a son siège à l’école Bonne-Nouvelle, en Kérinon-Lambezellec, mais étant donné l’importance de la région, il y a également un poste à Morlaix au 14, quai de Tréguier, qui dépend administrativement de Brest et ne correspond pas directement avec Rennes. Il ne comporte que trois agents. Le poste de Brest est dirigé par le lieutenant Georg Roeder est le chef du poste de Brest. Début juillet 1944, Roeder prend le commandement du Bezen Perrot et de la SSP de Rennes qui, avec l’appui d’unités allemandes, mènent des opérations contre la Résistance dans la région Scrignac-Carhaix. Autres membres : sous-lieutenant Johannès Adams, sergent-chef Érich Dorendorf, sergent-chef Hermann Streuer, sergent Heinrich Kettenbeil, adjudant-chef Peter Schoemaker, sergent Weidmann, sergent-chef Schneider, caporal chauffeur Frank, caporal chauffeur Kaiser, caporal chauffeur Paul. Une certaine Alice, interprète, était la maîtresse d’Helmut Reick, du temps ou celui-ci était à Brest, avant de venir à Rennes. Il y a une autre interprète, prénommée Marie-Louise.
Aussenkommando IV de Quimper
Réunion du SD à Quimper : Huenebeck, Baumann, Fenske, Guenther, Wenzel, Wisberg
L’activité de ce poste, installé au 45, rue Laennec, s’étend sur la partie sud du Finistère. Il est commandé par le sous-lieutenant Paul Fenske, auparavant à Saint-Brieuc. Forte corpulence, ne parlant pas le français. Il est secondé par l’adjudant-chef Émile Guenther, parlant un peu le français, qui s’occupe des réfractaires au STO et des affaires juives. Participe aux interrogatoires. Hugo Thoelert, adjudant, parlant parfaitement le français, très nerveux, bégaie, s’occupe des affaires importantes de Résistance. Autres agents : Adjudant Lehmann, sergent Érich Weber, de Magdebourg, caporal-chef Nier, caporal-chef Ebel, caporal Schwarz, caporal Hans Wisberg, caporal Huenebeck, Roger Elophe, interprète originaire de Quimper, avant d’être nommé à Saint-Brieuc. Else Huelbring, dactylo, assiste aux interrogatoires.
Aussenkommandos du Morbihan
Le Morbihan étant l’un des départements bretons le plus actif et le mieux organisé au point de vue résistance, le SD y installe plusieurs postes qui, fait rare, travailleront en relation étroite avec la Feldgendarmerie et des unités de la Wehrmacht : Russes blancs, Ukrainiens et autres Géorgiens. C’est dans ce département, au mois de juillet 1944, que vont être commis les pires exactions et crimes de guerre commis par des policiers SD en provenance de Rennes et Quimper. Celui qui aura le plus marqué les esprits étant l’exécution, le 12 juillet à Plumelec, du capitaine Marienne et de ses parachutistes SAS en uniforme et désarmés, par Fischer et la bande à Zeller.
Aussenkommando de Vannes
Installé au 43, rue Jeanne d’Arc, ce poste est commandé jusqu’à Pâques 1944 par le lieutenant SS Kursawa, qui vient de la section IV de Rennes où il était très estimé de Pulmer. Le sous-lieutenant SS Baack lui succède jusqu’à la Libération. Autres agents : Stiller, Knaupf, Cruel, plus quatre autres membres non identifiés.
Einsatzkommando de Pontivy
Ce poste, créé au printemps 1943, période d’éclosion des maquis, est destiné à la surveillance d’un point sensible situé à peu près à mi-chemin de Vannes et Saint-Brieuc. Il est installé au 40 bis, rue Nationale à Pontivy. Il est dirigé par le sous-lieutenant Hammer, qui vient du poste de Saint-Brieuc, avec qui il maintient la liaison. Il est secondé par le capitaine Dobbler. Autres agents : sergent-chef Hedrich, sergent Schnauer, passé adjudant et muté à Locminé, caporal-chef Adler, caporal-chef Heide, Sonderführer Bariekers. La liaison avec Rennes est effectuée par Wenzel et Fischer. Wenzel semble avoir dirigé le poste en juin et juillet 1944, les deux mois les plus meurtriers pour la Résistance morbihannaise. Le groupe quitte Pontivy le 3 août vers 15 h 30 à bord de six Citroën noires.
Kommando de Locminé
Le poste de Locminé, ville tristement connue pour ses geôles où ont été torturés les résistants morbihannais, est commandé par le lieutenant Goy, parlant très bien le français, originaire de Stuttgart. Il est secondé par l’adjudant Schnauer, qui était à Pontivy, originaire de Hambourg, ne parle pas français. Autres agents : caporal-chef Schulze, sergent-chef Pesentheimer, vient de la section IV de Rennes, sergent-chef Gewicke, capitaine Wolf, arrivé début juillet de la section V de Rennes, sergent-chef Heindrick, s’occupe du ravitaillement, Bruser, sous-officier de la GFP, interprète de Schnauer.
Kommando de Lorient
Ce poste a été supprimé après les bombardements qui ont causé l’évacuation de la ville. Il était dirigé en 1941 et 1942 par l’adjudant SS Wenzel. Le seul membre identifié est Paul Hammer, du SD de Saint-Brieuc.
L’Ordnungspolizei (ORPO)
Moins connue que la Gestapo ou le SIPO-SD, l’Ordnungspolizei (ORPO), sous les ordres de Karl Oberg, est composée de bataillons de police essentiellement stationnés à Paris, où se trouve le siège, rue de la Faisanderie, avec quelques kommandos régionaux. Le seul poste de l’ORPO en Bretagne se trouve à Rennes, au 8, Bd Volney. Il est dirigé depuis 1942 par le commandant Eichmann, qui vient de la Schupo. Il est assisté par le capitaine Eckert, venu d’une unité d’infanterie après avoir été blessé sur le front de l’Est. Il y a également un interprète, Lucke, deux plantons plus une dactylo. L’ORPO a surtout une fonction administrative en supervisant le travail de la police française et donnant des directives générales, mais sans s’immiscer dans l’organisation même des services : gendarmerie, corps urbains, GMR, gardes-voies et communications. Le commandant Eichmann, Eckert et Lucke prennent leurs repas au mess du SD mais les relations entre Eichmann et Pulmer sont assez tendues, par suite de l’opposition de caractère entre les deux hommes : Pulmer violent et autoritaire, Eichmann plutôt compréhensif et ne faisant pas preuve d’assez de zèle national-socialiste aux yeux du premier.

Adolf Breuer et Marie-Thérèse Honorez
Connaître avec précision le nombre de patriotes arrêtés, torturés, déportés ou fusillés par les policiers du SIPO-SD est évidemment impossible. Les estimations les plus fiables avancent le chiffre de 2 000 résistants passés entre leurs mains. Ce qui est considérable, lorsque l’on sait que les effectifs étaient d’environ 170 agents pour toute la Bretagne. Ce résultat aurait été impossible sans les renseignements fourni par un vaste réseau de plusieurs centaines d’indicateurs ou d’agents issus des différents partis collaborationnistes de Bretagne. Le 3 août 1944, un convoi se forme devant la Maison des étudiante puis prend la direction de l’Allemagne avec à son bord le personnel du SIPO-SD de Rennes, le Bezen Perrot et quelques civils, femmes et enfants du PNB. A part Adolf Breuer et sa maîtresse, l’interprète Marie-Thérèse Honorez, qui ont été arrêtés à Bruxelles, alors qu’ils étaient entrés en Belgique avec un convoi de réfugiés allemands en 1945, nous ne savons pas ce que sont devenus les autres officiers et sous-officiers du SD, recherchés comme criminels de guerre. Interrogé à deux reprises, Breuer va livrer plusieurs informations. La Cour de justice de Rennes ayant réclamé son extradition, il va se suicider dans sa cellule.

lundi 19 mars 2018

Yann Kerlan, une expérience d'enseignement du breton entachée de suspicion

Face à un État français arc-bouté sur le dogme d'une seule langue dans une seule république et sa volonté, sinon de l'éradiquer, du moins d'en empêcher la transmission, la question de l'enseignement de la langue bretonne a toujours été au cœur des revendications du mouvement breton. Excipant du lourd tribut en vies humaines payé par la Bretagne lors de la Première Guerre mondiale, les défenseurs du breton, tous bords politiques confondus, espéraient du gouvernement un geste de reconnaissance. C'est dans ce sens que l'association Ar Brezhoneg er Skol, créée à l'initiative de Yann Fouéré en 1934, va convaincre 346 communes bretonnes d'adopter un vœu en faveur de l'enseignement du breton. Elle ne rencontrera que mépris et fin de non-recevoir. Même indifférence de l’Éducation nationale face aux instituteurs laïcs bretonnants regroupés dans l'association Ar Falz, créée par Yann Sohier en 1933. Un certain Miard, inspecteur d'académie de Quimper, n'avait-il pas déclaré à Kerlann, en 1941 : "L'enseignement de votre langue ? Vous ne l'aurez jamais !" En 1935, après le décès de Sohier, Jean Delalande, appelé aussi Yann Kerlann, lui succède à la direction d'Ar Falz.
La prise de conscience bretonne
Kerlann voit le jour en 1910 à La Roche-sur-Yon, ville de garnison où son père était militaire. Il ne le connaîtra pas longtemps puisque le sergent François Delalande est tué le 7 juin 1916 à Fleury-Beaumont. Son épouse, Pauline Kerbiriou, originaire de Roscoff, revient alors vivre chez son père à Morlaix où le jeune Kerlann va apprendre le breton auprès d'un menuisier originaire de Plouézoc'h. Élève brillant, doué pour les langues, Kerlann n'a que 15 ans lorsqu'il adhère à l'Union de la Jeunesse Bretonne (UYV), alors qu'il était pensionnaire à l'EPS de Brest : "C'est là que j'ai connu Roparz Hemon, qui m'a dirigé vers le mouvement. Là aussi que j'ai connu Célestin Lainé que j'ai vu depuis à différents congrès du parti autonomiste." Il cesse de payer sa cotisation en juillet 1927, date de son départ pour l'Angleterre : "J'ai séjourné dans ce pays jusqu'à la fin de 1929. J'étais élève au collège de St-Dustan, à Catford. Ensuite, le comité des boursiers (collège Chaptal de Paris) m'a placé comme employé à l'agence Cook, à Londres et Paris, poste que j'ai quitté pour entrer dans l'enseignement." En 1930, il est nommé instituteur à Plomeur, puis plus tard à Saint-Guénolé-Penmarc'h, jusqu'en juin 1941. En 1932, il adhère au Parti National Breton (PNB), créé un an plus tôt à Guingamp : "J'avais fait la connaissance vers 1933 de Yann Sohier, instituteur dans les Côtes-du-Nord, qui avait fondé un bulletin pédagogique français-breton appelé "Ar Falz". Cet organe était purement littéraire mais reflétant les idées de Sohier. Depuis 1936, j'étais instituteur à Saint-Guénolé. J'avais professé des cours de langue bretonne à la mairie de Quimper sous la présidence de M. Savina, adjoint au maire. En 1935, je démissionnais du parti car je n'étais pas satisfait de la tendance prise par celui-ci, tendance séparatiste et fasciste. Vers mars 1935, je suis devenu directeur d'un bulletin pédagogique des instituteurs partisans de l'enseignement du breton, à la suite du décès de mon ami Yann Sohier, instituteur à Plourivo. J'avais pour collaborateur Keravel. Ce bulletin conservait une tendance politique de gauche. Position en faveur des républicains pendant la guerre d'Espagne. En 1938, j'ai été repris par les idées de Breiz Atao par la lecture du journal du parti, et j'approuvais sans réserve les articles ayant trait à la guerre, et d'une façon générale à la politique extérieure du parti, ainsi que sa politique intérieure." Si Kerlann renoue avec le PNB, son activité semble alors plutôt discrète, comme en témoigne son collègue Henri Folgoas : "J'ai eu comme collègue instituteur M. Delalande, de 1936 à 1939. Je ne puis vous dire s'il faisait partie du PNB. Tout ce que je sais, c'est qu'il s'occupait beaucoup d'études bretonnes et donnait des leçons de breton à Quimper. Je ne l'ai jamais vu faire de propagande pour ce parti."
La courte captivité de Kerlann
Yann Kerlan
Au mois de septembre 1939, le sergent-chef Kerlann est mobilisé à la Coloniale de Brest. Lors d'un premier interrogatoire il déclare : "J'ai été fait prisonnier le 9 juin 1940 et rapatrié fin août 1940, en qualité d'autonomiste breton. J'ai passé par le camp de triage stalag III A de Luckenwalde. Les conditions à remplir pour être libéré par les Allemands étaient les suivantes : après un triage préalable, il fallait connaître un dirigeant du mouvement autonomiste (politique ou culturel). Pour ma part, j'ai cité les noms de Roparz Hemon, Debauvais et Mordrel. Dès ma libération, j'ai pris contact avec Raymond Delaporte, chef du PNB, puis j'ai été nommé adjoint départemental en septembre 1941." Interrogé par le juge d'instruction, il livre une nouvelle version : "J'ai été dirigé sur un camp de prisonniers à Dortmund. Là un triage a été fait des prisonniers Corses, Alsaciens et Bretons. Les Allemands avaient des questionnaires préparés. Je n'ai vu dans le camp de Dortmund aucun des dirigeants du PNB, le triage a été fait entièrement par les Allemands. J'ai dû signer un papier au terme duquel je ne devais pas porter les armes contre l'Allemagne. Je n'ai pas conservé ce papier." Kerlann ne dit pas la vérité et minimise singulièrement son rôle. En effet, d'après Anna Youenou, la femme de Debauvais, alors exilé en Allemagne, la captivité de Kerlann fut brève puisque dès le mois de juin il avait rejoint le chef du PNB à son bureau de Berlin : "Miz mezeven 1940. Kerlann, Kongar et Roparz vinrent grossir les effectifs du gouvernement en exil. Avec Emma, Kerlan et Jeff, nous nous rendons au grand rassemblement de foule où Hitler doit prononcer un discours. C'était une occasion unique de le connaître autrement qu'en effigie. Kerlann regrettait que sa femme ne fût pas là pour voir le défilé des jeunesses hitlériennes." Le 17 juin, toujours à Berlin : "Kerlann et Kongar transcrivent les noms des prisonniers bretons, d'après les listes communiquées par les stalags." Le 23 juillet 1940, Anna Youenou quitte l'Allemagne et rentre à Rennes : "Kerlann et Geffroy voyagent avec nous."
Le retour en Bretagne
L'Heure Bretonne, octobre 1942
Au mois de novembre 1940, Kerlann reprend son poste d'instituteur à Saint-Guénolé. Il adhère ensuite au PNB, de la direction duquel Mordrel a été évincé le 8 décembre 1940 : "J'ai adhéré au PNB parce que je savais qu'il avait à sa tête Raymond Delaporte, un ami à moi propre à réaliser les aspirations du parti. Je n'aurais pas adhéré si le parti était resté dans la même ligne que celle adoptée en juin 1940 par les dirigeants extrémistes. J'aurais désiré que pour faire cesser toute équivoque, que le journal changeât de titre. Quant à moi j'ai considéré que la question bretonne était surtout un tremplin pour le problème linguistique. J'étais partisan d'une Bretagne autonome dans un cadre fédéral." Interrogé par le juge sur le fait que le PNB aurait profité des circonstances de l'occupation : "Pour se développer au détriment de la France", Kerlann lui répond : "Je ne pense pas. Cependant, étant donné l'accablement des esprits, le PNB avait un terrain plus facile pour sa propagande. Je reconnais qu'il y a eu des fautes au démarrage de L'Heure Bretonne par la vente de ses journaux assurée par des camions allemands." A la question : "Saviez-vous que L'Heure Bretonne a publié un certain nombre d'articles pro-allemands et collaborationnistes sous la signature de Raymond Delaporte et autres chefs du parti ?", Kerlann répond : "Oui j'en ai même parlé à Delaporte. Celui-ci me répondit que ceux-ci étaient nécessaires pour que le journal puisse paraître et étaient imposés par la censure allemande. J'ai trouvé fâcheux ainsi que plusieurs camarades que ces articles furent signés de la main de Delaporte. Je ne les approuvais pas. D'ailleurs je ne pense pas qu'ils aient reflété la pensée vraie de Delaporte. Je n'ai jamais été partisan d'une victoire allemande. J'ai surtout pensé qu'elle était possible au cours des années 1940-41. Je n'approuvais pas la tendance extrémiste "Breiz Atao" ni la formation de la milice Perrot." Quoi qu'il en soit, le 20 décembre 1940, l'inspecteur d'académie écrit au préfet : "Il résulte que la présence de Delalande dans le Finistère présente un danger. Je pense qu'il serait nécessaire d'envoyer ce maître loin de la Bretagne, dans une région où son action ne trouverait pas d'écho." Le 14 janvier 1941, Kerlann reçoit sa notification de mutation d'office dans la Nièvre, en zone libre. Pourtant, d'après Joseph Keriel, ancien maire de Saint-Guénolé, il ne paraissait pas avoir déployé une grande activité militante : "J'ai connu Delalande du temps qu'il était instituteur à Saint-Guénolé. Il faisait partie du PNB et ne s'en cachait pas, malgré cela je ne l'ai jamais vu faire de propagande ni distribuer tracts ou journaux. Bien que n'étant pas titulaire du poste d'instituteur, il a continué à occuper le logement de l'école, et ceci sur ordre formel de la Kommandantur, ordre qui m'a été notifié par le chef lui-même, en ma qualité de maire, ce qui prouve qu'il était en relation suivie avec les Allemands." Il semble plutôt que ce soit ses articles qui seraient à l'origine de cette sanction. En effet, le 23 avril 1941, le préfet écrit au secrétaire d’État à l’Éducation nationale, pour justifier cette mesure : "Cet instituteur a été déplacé d'office pour propagande antinationale. Il était adhérent au PNB et écrivait dans le journal L'Heure Bretonne des articles signés Kerlann de tendance nettement séparatiste. Membre militant du groupe autonomiste breton, il s'occupait activement de la diffusion du journal du parti. Propagandiste ardent de l'enseignement de la langue bretonne. Entré dans l'enseignement en 1930, M. Delalande a toujours assuré son service d'une façon satisfaisante. Dans tous les postes auxquels il a été affecté, il a laissé l'impression d'un maître sérieux et travailleur ; sa conduite et sa tenue sont irréprochables. Cependant, il a fait grève le 30 novembre 1938." Que s'est-il passé ? Finalement Kerlann est déplacé sur Cléden-Cap-Sizun, où il restera jusqu'à la fin du mois d'août 1941 : "A cette époque, Hervé Delaporte m'écrivit pour me demander de venir assurer à Châteauneuf-du-Faou la place de secrétaire départemental du PNB, qu'il ne pouvait assurer en raison de sa situation de médecin." Démissionnaire, Kerlann s'installe donc à Châteauneuf-du-Faou, dans une maison mise à disposition par le docteur Delaporte. Au juge, il explique : "J'avais un travail de bureau à effectuer. Je ne me suis pas occupé de la revue Studi hag Ober, qui était une revue bretonne catholique. Par contre, c'est moi qui ai créé les cours de breton par correspondance (dit Ober). C'est pour cela que j'ai été en relation avec Mlle Gourlaouenn de Douarnenez. Je suis resté un an à peine à Châteauneuf, puis je suis parti le 1er novembre 1942. D'ailleurs ce travail de bureau ne me convenait pas." Secrétaire départemental, Kerlann était en contact avec tous les adhérents :
Bagadoù Stourm, Kerlann debout à droite
"Je connais beaucoup de militants du parti autonomiste. J'étais pro-allemand comme eux et j'ai cru en la victoire allemande jusqu'à l'entrée en guerre de la Russie. J'ai pensé que la Bretagne aurait gagné au moins du point de vue culturel, en cas de succès allemand. J'affirme que je n'ai jamais eu, ni directement ni indirectement, de relations avec les Allemands." Les activités de Kerlann ne se limitaient pas qu'aux seules tâches administratives puisqu'il était présent, revêtu de l'uniforme des Bagadoù Stourm, l'organisation de jeunesse du parti, au congrès des cadres du PNB de l'arrondissement de Quimper, tenu à Kerfeunteun le 10 décembre 1941. Ayant quitté ses fonctions au PNB, Kerlann va pouvoir mettre en œuvre son projet : ouvrir une école, sous le régime de l'internat, où l'enseignement serait assuré uniquement en breton. Ce que l'on appelle aujourd'hui une pédagogie par immersion. L'annonce en avait été faite au mois d'octobre dans L'Heure Bretonne et Arvor.
Légende au dos : Mari-Jo, Padrig, Roparzh, Gaïd, Mikael, Anna, Erwann, Arzel, Herri.

Skol Blistin, la langue bretonne avant toute chose
Hôtel Bellevue de Plestin-les-Grèves
Sur le choix du lieu, Kerlann s'en explique : "Je me suis installé à Plestin-les-Grèves pour plusieurs raisons : d'abord à cause de mes parents qui habitent Morlaix et parce que le breton parlé dans cette région est le plus pur (...) J'avais fait une déclaration d'ouverture d'école, mais celle-ci m'a été refusée car il aurait fallu que j'entreprenne des travaux et je n'avais pas les moyens de les faire." Avec son épouse Georgina Le Manac'h, originaire de Carhaix, il loue l'annexe de l'hôtel désaffecté "Bellevue" (1), route de Saint-Efflam. "Durant l'occupation, l'hôtel Bellevue, situé en face de ma propriété, était occupé par un détachement militaire allemand", déclare Mme L'Henoret, qui ajoute que l'officier commandant cette petite unité d'une douzaine de soldats loge dans la maison voisine de la sienne. Si l'on ajoute à cela qu'une autre partie de l'hôtel servait d'annexe à la gendarmerie de Plestin, force est de constater que Kerlann n'avait choisi l'endroit le plus discret.  Les effectifs ont été volontairement limités à huit ou neuf élèves, dont les parents sont tous des adhérents du PNB : Mikael, le fils de Kerlann ; Erwan et Arzel, les deux fils de Théophile Jeusset ; Anna, la fille d'Augustin Cattelliot ; Marie-Jo, la fille de François Stéphan ; Roparz et Herri, les deux fils de Derrien ; Patrick et Gaïd, les deux fils d'André
Georgina Le Manac'h
Geffroy. D'aucuns parmi les partisans du PNB reprocheront à certains responsables du parti ou intellectuels bretonnants, comme Youenn Drezen ou Fanch Éliès, de n'avoir pas montré l'exemple en y inscrivant leurs enfants. L'apprentissage de la lecture se fait selon la méthode globale. Sorties dans la nature et "leçons de choses" s'inspirent de la pédagogie Freinet, ce qui n'était pas courant à l'époque et suscitait l'incompréhension d'une voisine, Raymonde Boujeant : "L'école bretonne que Delalande avait ouverte paraissait suspecte, il ne semblait pas y avoir de classe réelle, les élèves étaient plutôt livrés à eux-mêmes et commettaient quelques petites rapines, ils faisaient le ménage ou aidaient à le faire, épluchant les légumes." Une autre voisine, Fernande Hamon, est interrogée : "Les études étaient-elles régulières ?" Celle-ci répond : "Aucunement, les enfants jouaient dans la cour ou étaient en promenade. Il me souvient que Delalande faisait toujours le salut hitlérien aux Allemands (...) Mme Delalande m'a dit un jour qu'elle ne pouvait pas garder certains enfants qui ne payaient pas." La pension est fixée à 600 F, et 500 F pour le second lorsqu'il y avait deux frères. Ce qui ne semblait pas suffire, déclare Kerlann : "Je dois dire qu'au point de vue financier j'avais de la peine à joindre les deux bouts, j'avais des dons en espèce et en nature, mais ceux-ci n'étaient pas assez abondants. Ma femme faisait la cuisine et nous avions une bonne." Kerlann aurait pu ajouter, comme complément de revenus, qu'il assurait quelques "Causeries en langue bretonne" sur le poste de Radio-Rennes. Plus contestable, à partir de 1944, cette initiative de Célestin Lainé de prélever 500 F sur la solde de chaque membre du Bezen Perrot, somme versée à un "Fonds Debauvais", afin de contribuer au financement de l'école.
2 a viz mae 1944 : Gwenn, Mikael, Gaïd, Anna, Roparzh, Arzel, Erwann, Herri, Marie-Jo, Padrig

De L'Heure Bretonne à l'heure des comptes
23 a viz mae 1944 : A dreno Koad-Karrig
A la libération, Kerlann est arrêté à Morlaix par les FFI, détenu au collège du Château puis relâché. Il est interrogé une première fois par les RG de Brest le 31 août 1944, puis une seconde fois le 20 septembre. C'est le résistant Léon Palanque "Délégué par le Comité local de Plestin du Front National" qui est chargé de l'enquête locale. Le moins que l'on puisse dire, en lisant les témoignages, souvent de seconde main, c’est qu'aucun des faits et gestes de Kerlann n'échappait à l'observation du voisinage. D'après Raymonde Boujeant, qui trouvait déjà l'école suspecte : "M. Delalande avait été dénommé non seulement dans le quartier mais dans tout Plestin "Breiz Atao", en raison d'une certaine propagande dont il était l'auteur, mais personnellement, je n'ai connaissance de ces faits que par ouï-dire. Le ménage Delalande était peu sympathiquement connu dans le quartier à la suite de ses fréquentations avec les Allemands. J'ai vu un jour Delalande causant avec un officier allemand logé en face de chez lui, et lui montrant un papier. Leur conversation d'allure amicale avait beaucoup duré." Palanque demande à une autre voisine, Fernande Hamon, si le couple faisait de la propagande dans les fermes : "Je l'ai entendu dire par Mme Le Gloan, épouse d'un gendarme." D'après Pierre Creismas, un autre gendarme : "Delalande était très réservé, on se rendait compte qu'il se méfiait beaucoup, très probablement en raison du rôle qu'il jouait." Fernande Hamon est à nouveau questionnée pour savoir s'il y avait des réunions la nuit : "Je ne puis pas le dire, mais il y avait toujours du bruit chez eux, même pendant la nuit." Malgré la présence d'une douzaine d'enfants dans la maison, a-t-elle pu "surprendre quelques conversations ?" demande Palanque : "Non, parce qu'ils parlaient toujours en breton et que je ne le comprends pas." Interrogée pour savoir si le couple aurait pu dénoncer des Français, Mme Hamon répond : "Cela je ne le sais pas !" Le train de vie du couple est également suspect : "Le ménage Delalande me paraissait mener un train de vie assez élevé, dénotant des ressources assez larges", témoigne Marie Hamon. Sa voisine Raymonde Boujeant, à qui rien n'échappe, malgré l'absence de vue directe sur l'école, est plus précise : "Ils vivaient bien, ne semblaient pas se priver, il y a d'abord eu une gouvernante comme personnel, puis une domestique en permanence, une couturière venait de temps à autre faire des journées. Personnellement j'ai été étonnée par les toilettes de Mme Delalande, dénotant une belle aisance.
La question du ravitaillement intéresse également Palanque : "Connaissez-vous les fermes où les Delalande se ravitaillaient ?" demande-t-il à Mme Boujeant, qui répond : "Mme Hamon m'a dit que ce ménage recevait des vivres des Allemands, mais je ne l'ai pas vu moi-même. Il était difficile pour moi, ayant une maison déjà distante de la leur et en retrait, de savoir ce qui se passait chez les Delalande." Heureusement qu'il y a la plus proche voisine, Fernande Hamon : "Delalande était en relations constantes avec les Allemands, qui lui ont apporté du bois, l'ont rentré chez lui. Cet instituteur recevait des caisses de citrons et autres fruits dont nous étions dépourvus ainsi que des gâteaux et conserves, le trafic se faisait souvent après le couvre-feu." Marie L'Henoret a même "entendu dire que Delalande allait chercher des vivres au château de Coat-Carric, où se trouvait le PC des Allemands. Je crois qu'il allait du côté de Sainte-Anne, il se fournissait en lait dans une ferme voisine à Gouargué, je ne sais rien d'autre à ce sujet, si ce n'est que Delalande avait la réputation dans les fermes, de très bien parler le breton." L'agriculteur Jean-François Lintanf est également interrogé : "Je n'ai jamais eu de conversation avec Delalande que je savais cependant être un "Breiz Atao", tout le monde le disait. Il prenait son lait chez moi, mais c'était surtout ses enfants qui venaient le chercher et il me payait très irrégulièrement, j'ai dû plusieurs fois lui réclamer. Le forgeron Le Lous m'a dit un jour que Delalande était venu dans le pays comme mouchard, professeur de breton. Tout le monde disait que c'était un drôle d'individu, c'est tout ce que je sais sur le compte de Delalande, n'ayant pas eu de rapports avec lui." Une autre cultivatrice, Marie Leroy, est également interrogée : "Delalande est venu une première fois chez nous pour nous demander quelques fagots de bois que nous lui avons livrés. Par la suite, il est revenu et a apporté quelques chansons bretonnes pour mes enfants. Il s'amusait avec mes enfants et chantait avec eux. Il nous a dit un jour qu'il chantait aussi avec le clergé de Plestin. En dehors de cela, il n'a eu aucune conversation avec nous, si ce n'est pour nous demander parfois un peu de beurre et des œufs, mais nous n'avons pas pu lui en fournir, ayant tout juste ce qu'il fallait pour nous." Guillaume Le Mat, agriculteur, a reçu lui aussi la visite de Kerlann, à qui il a fourni une balle d'avoine : "Je n'ai jamais eu de conversations politiques avec lui et il ne m'a jamais manifesté ses opinions", déclare-t-il à Palanque, qui lui répond : "Cependant, un témoin digne de foi a déclaré à l'instruction que vous lui avez demandé un jour, en avril dernier, ce qu'il pensait de Delalande. Sur sa réponse évasive, vous lui avez déclaré qu'il était un homme correct, très bien, et que de la propagande qu'il faisait, il en resterait quelque chose. Qu'avez-vous à dire ?" Le Mat répond : "Je n'ai jamais tenu ces propos, et la personne qui les a rapporté a menti." Palanque, ne citant pas Creismas, demande : "Cette personne est un gendarme, qu'en pensez-vous ?" Le Mat lui dit alors : "Le gendarme a menti. Delalande passait pour être autonomiste, il aimait son pays. Personnellement je suis d'avis que la Bretagne doit être administrée par des Bretons.
Hormis la charrette de bois livrée par les Allemands, qui pouvait difficilement passer inaperçue, Palanque veut en savoir plus sur les relations de Kerlann avec les Allemands. D'après le gendarme Creismas, qui ne fait que rapporter ce que lui aurait dit sa femme : "A Noël 1943, il y a eu fête chez Delalande. Quelques Allemands y auraient assisté, d'après ce que ma femme a pu voir. N'étant là dans l'annexe de la gendarmerie que depuis novembre 1943, et mon logement donnant sur la cour arrière, je n'ai pas pu voir tout ce qui se passait chez Delalande, d'autant plus que mon service m'appelait fréquemment dehors." Fernande Hamon, à qui décidément rien n'échappe témoigne à son tour : "Le Noël 1943 a été fêté chez lui par les Allemands qui ont apporté des bonbons et des gâteaux. On a mangé du gigot." Toujours au sujet des Allemands, elle ajoute : "Les enfants se sont fait photographier par les Allemands, mais Delalande n'était pas présent. Souvent, le dimanche matin, des Allemands venaient s'occuper des enfants auxquels Delalande disait : "Dites bonjour à tonton !" Quoi qu'il en soit de la véracité de ces témoignages, alors que la population supporte de plus en plus mal l'occupation et que les nationalistes bretons les plus compromis sont dans le collimateur de la Résistance, recevoir des militaires allemands à sa table ne pouvait que susciter l'indignation du voisinage. Kerlann ne pouvait évidemment pas prévoir, lorsqu'il ouvrit son école un an plus tôt, l'assassinat du recteur de Scrignac, avec pour conséquence la création du Bezen Perrot. Pas plus qu'il ne pouvait imaginer qu'en juin 1944, André Geffroy et son acolyte Botros participeraient avec le Kommando de Landerneau aux pires exactions contre la Résistance. Savait-il seulement que Théophile Jeusset, avait rejoint la Milice de Darnand à Rennes ? Il n'empêche, en ces temps d'épuration, les relations qu'il a pu entretenir avec ces parents d'élèves peu recommandables ne seront pas sans conséquence pour la suite de l'instruction de son dossier. En effet, Fernande Hamon déclare que Kerlann lui avait avoué, après son arrestation et sa remise en liberté par les FFI, qu'il était "très ennuyé" d'avoir appris que Geffroy avait martyrisé un jeune homme.
Kerlann arrêté une seconde fois
Après avoir été relâché par les FFI, Kerlann est désormais sous le coup d'une information judiciaire ouverte par la Cour de justice du Finistère pour "atteinte à la  sûreté extérieure de l’État", avec un arrêté d'internement en date du 15 septembre 1944. Interrogé par les RG de Brest le 20 septembre, il est incarcéré à la prison Saint-Charles de Quimper le 3 novembre. A la suite de la rafle du général Allard du même mois (environ 600 membres supposés du PNB arrêtés), les prisons et centres d'internements administratifs sont totalement saturés et les dossiers d'instructions s'entassent dans les tribunaux. Ce n'est donc qu'au mois de mars 1945 que les gendarmes vont reprendre l'enquête en interrogeant les témoins ayant vécu au domicile de Kerlann. La gouvernante Suzanne Bourdet, 40 ans, était sans aucun doute acquise aux idées de son patron puisque son nom figure sur la liste des abonnés de L'Heure Bretonne : "Pendant le temps que j'ai été au service de Delalande, je n'ai jamais vu d'Allemands chez lui et suis certaine qu'il ne les fréquentait pas étant donné qu'il ne quittait jamais l'école en dehors des heures de classe. Quand il sortait le dimanche, sa femme l'accompagnait ainsi que moi-même la plupart du temps." Vient ensuite le tour de Jeanne Brigant, 20 ans, de Plestin : "J'ai travaillé en tant que couturière chez le ménage Delalande environ deux ou trois fois par mois pendant deux ans. J'étais bien nourrie mais la cuisine n'avait rien d'extraordinaire. Je n'ai vu qu'une seule fois un Allemand chez eux et Mme Delalande m'a dit que les Allemands avaient photographié les enfants. Je n'ai rien remarqué d'anormal dans leurs conversations et ils ne m'ont jamais parlé ni des Alliés ni des Allemands." Anne-Marie L'Haridon, 25 ans, a été bonne à tout faire de l'ouverture de l'école jusqu'au mois de mai 1944 : "Les époux Delalande n'étaient pas aisés et vivaient très simplement. A Noël 1943, un militaire allemand s'est présenté et a demandé à voir le professeur, j'ignore pour quel motif. Dans le courant du premier trimestre 1944, trois soldats allemands sont venus apporter une charrette de bois. Le professeur les a rejoints et le bois déchargé, ils sont rentrés boire un verre et sont repartis. Quelques temps après, un dimanche vers 15 h, alors que je descendais de ma chambre, j'ai vu deux militaires allemands attablés dans le cuisine avec le professeur. Ils ont mangé en compagnie des époux Delalande. Un autre soir d'hiver, sans d'autre précision, trois militaires allemands sont venus discuter avec mes patrons. Je ne sais pas de quel sujet. Les époux Delalande étaient très causants, et dans leurs conversations, je sentais bien qu'ils étaient pro-allemands, d'ailleurs ils ont dit en ma présence qu'ils aimaient bien la troupe d'occupation et qu'ils souhaitaient la victoire allemande. Mme Delalande battait la campagne à la recherche du beurre et des œufs et quelque fois du lard pour les Allemands." Anna Fouesnant, 22 ans, déclare : "Depuis fin mai 1944, je suis au service des Delalande comme bonne à tout faire. M. et Mme Delalande n'effectuaient pas de grosses dépenses, ils vivaient plutôt simplement. Je n'ai jamais vu d'Allemands au domicile de mes employeurs et j'ignore par ailleurs s'ils entretenaient des relations avec nos ennemis. Delalande n'affichait pas ses idées en ma présence et ne me parlait jamais de politique. J'ignore s'il était pro-allemand ou séparatiste. Il m'obligeait à parler le breton à ses enfants et ses élèves. Je ne peux pas vous dire si mon patron recevait des mandats." Le 8 mars 1945, quatre mois après son incarcération, Kerlann comparaît devant le juge d'instruction qui l'interroge au sujet du ravitaillement : "Je n'ai jamais reçu de légumes ou de fruits de la part des Allemands. Les caisses que l'on a vu rentrer chez moi m'étaient adressées par une maison de Plouénan avec laquelle j'avais été mis en relation par le père d'une de mes élèves de Saint-Pol." François Stéphan ne pouvant témoigner - et pour cause - c'est son frère Louis a été interrogé : " Mon frère François, déporté on ne sait où depuis le 27 juin 1944, confiait sa fille Marie-Josèphe à Delalande. C'est lui qui avait mis Delalande en rapport avec une maison de primeurs à Plouenan, afin de permettre le ravitaillement de sa fille." François Stéphan, 40 ans, tailleur à Saint-Pol-de-Léon, et qui avait adhéré au PNB, était sous-lieutenant au groupe Centurie-OCM. Il était parmi les 18 résistants arrêtés le 26 juin à Saint-Pol, puis fusillés le 6 juillet 1944 à Brest. 
"Jouer à se tirer par la barbichette"
Sur ses rapports avec les Allemands, Kerlann déclare : "Il est faux qu'à la Noël 1943 j'ai invité des Allemands chez moi. Il est vrai que la demoiselle Jeanne Botros, de Lanmeur, est venue chez moi avec un Allemand qui était vraisemblablement son amant. Ceci a jeté un froid. Je n'ai jamais reçu d'Allemands à mon domicile ni reçu de cadeaux de leur part. J'ai eu à une seconde reprise des Allemands chez moi alors qu'ils effectuaient une enquête à la suite d'un coup de feu qui avait été tiré dans mes fenêtres parce que je n'avais pas de défense passive. Je n'ai jamais fait le salut hitlérien. Je n'ai jamais dit cela. Cependant, un travailleur allemand qui avait trouvé ma fille sur la rue vint me la rapporter à la maison. Il est possible que je luiai dit alors : "Dis bonjour à tonton !" comme on appelait tous les visiteurs "tontons". A Noël 1943, j'ai acheté du bois à un Allemand que j'avais connu alors que j'avais été creuser des tranchées car je ne trouvais pas de bois dans le pays. L'interprète allemand de la Kommandantur s'est présenté chez moi et a trouvé ma femme sur le pas de la porte. Il lui a dit que j'étais convoqué pour le lendemain à la Kommandantur car j'étais arrivé en retard la veille au soir chez moi après le couvre-feu. Je ne me souviens pas qu'un Allemand ait apporté un pli chez moi. C'est faux que ma femme et moi ayons vécu sur un grand-pied, cependant nous étions toujours convenablement vêtus. Je n'ai eu aucune propagande politique pendant le temps que j'ai passé à Plestin.
Sur une fiche de renseignements datée du 25 avril 1945, sa moralité est qualifiée de "Parfaite", sa conduite : "caractère doux, bonne conduite et habitudes tranquilles", quant à sa situation : "sans fortune, sans biens, actuellement sans ressources." Le 23 mai 1945, la Commission de vérification des internements administratifs émet un avis favorable de libération. Le 3 juin 1945, le commissaire du gouvernement près de la Cour de justice, estimant : "Qu'il ne résulte pas de charges suffisantes de s'être rendu coupable de l'infraction relevée au réquisitoire introductif, prenons une décision de classement sans suite de ce chef. Mais, en militant pour et au sein du parti national breton, organisme de collaboration, concluons au renvoi devant la chambre civique.

Libéré après huit mois de détention, Kerlann sera condamné à la peine d'indignité nationale, ce qui lui ferme les portes de l’Éducation nationale, avec une mesure d'éloignement de la Bretagne. Installé dans la région parisienne, polyglotte, il fera carrière à Air France. De retour en Bretagne, il décède à Morlaix en 1969. D'après Ismaël Dupont : "Jean Delalande, grand défricheur de contes populaires, pédagogue innovant et érudit, était décrit par son entourage comme un homme doux, bon et plutôt naïf dans "les choses de la vie": tout le contraire d'une brute fasciste. A Morlaix, les gens qui le connaissaient lui pardonnaient dans l'ensemble pour ses choix pendant la guerre, dictés par le rêve fou d'une Bretagne libre et rendue à la fierté de sa culture ... sous la botte impériale allemande, à part sa mère, qui ne supportait pas l'idée que son fils ait servi d'une manière ou d'une autre des Allemands que son père avait combattus pendant la Guerre Guerre." Sa communication est consultable sur ce site : http://www.le-chiffon-rouge-morlaix.fr
(1) Il s'agit bien de l'hôtel "Bellevue" et non de l'hôtel "Beauséjour" comme indiqué sur certains sites internet