« L'histoire est une manière de nous libérer du passé, ce n'est pas une manière de tirer des leçons du passé du point de vue moral, du point de vue d'une division entre bons et méchants »
« A história é uma forma de nos libertarmos do passado, não é uma forma de retirar lições do passado do ponto de vista moral, do ponto de vista de uma divisão entre bons e maus » (Diogo Ramada Curto, « Comment parler de l'esclavage sans être antiportugais », Público, 24.9.15)

mardi 26 février 2019

Yohann Chapoutot et les pensions versées par l'Allemagne à d'anciens collaborateurs des nazis


Toujours à propos de ces pensions militaires versées à d’anciens collaborateurs des nazis, je découvre dans le journal Ouest-France d’aujourd’hui une étonnante interview de Johann Chapoutot, professeur d’histoire à la Sorbonne. A la question de savoir s’il avait été surpris par l’existence de ces pensions, l’historien répond : « Non, même si je n’en avais pas connaissance. » Réponse pour le moins surprenante de la part d'un historien présenté comme un « spécialiste du nazisme ». Cette affaire de pensions militaires est connue depuis longtemps, même si les bénéficiaires se gardaient bien d’en faire état. J'ai encore en mémoire ma rencontre avec ce membre du Bezen Perrot, né en 1925 à Auray, qui avait une réputation de brute au sein de l'unité, qui en éprouvait une certaine fierté.
Autre déclaration pour le moins étonnante de Chapoutot : « La légion étrangère elle-même recycle alors des milliers d’anciens combattants criminels du IIIe Reich. » C’est un fait que lors des procès devant les Cours de justice, certains « collabos » parmi les plus compromis ont évité les travaux forcés à perpétuité en sollicitant des juges un engagement dans la Légion pour être envoyés en Indochine. Le jeune nationaliste breton Georges Pinault, alias « Goulven Pennaod », refusé à la Waffen car trop jeune, en est un parfait exemple. S'agissant de membres de la LVF, il faut reconnaître qu’ils avaient quelques prédispositions « naturelles » pour aller combattre le Vietminh. Mais de là à parler de « milliers » de criminels de guerre dans la Légion étrangère française, on aimerait que Chapoutot cite ses sources ou soit plus précis.
Même approximation à propos des 54 Français qui continueraient de percevoir ces pensions. Chapoutot parle de survivants : « d'unités combattantes, auxiliaires de police qui ont œuvré pour les nazis. Peut-être des indicateurs ou espions civils ». De quoi parle-t-on ? S'il s'agit de volontaires français qui se sont engagés dans des unités combattantes, comme la Waffen SS par exemple, ces hommes étaient considérés comme des soldats allemands et touchaient une solde. Donc à ce titre ils pouvaient prétendre à une pension militaire. En ce qui concerne les civils, l'affaire est plus compliquée. Chapoutot veut-il parler des agents qui travaillaient pour la Gestapo ou l'Abwehr contre rémunération ? Des interprètes et autres « souris grises » qui étaient très nombreuses et salariées par les Allemands ? S'agissant des supplétifs du Sicherheitsdienst (SD), le service de sûreté de la SS, on trouve un peu de tout : des voyous et autres individus « de sac et de corde » qui ont choisi de se mettre au service des nazis et touchaient une prime pour chaque résistant dénoncé. Il serait intéressant de savoir si l'Allemagne leur a effectivement versé une pension, mais j'en doute. Parmi ces auxiliaires, les membres de la Milice de Darnand ou de la LVF doivent être écartés. Il s'agit d'unités françaises et non allemandes.

La Formation Perrot (Bezen Perrot) est un cas à part et unique en France. Il s'agit d'une unité de police allemande composée de jeunes Bretons qui ont signé un engagement au Sicherheitsdienst. Ces hommes, pas plus de 80, sont encasernés et vont revêtir l'uniforme Waffen SS. Ils touchent une solde versée par le SD. Lors de la libération de Rennes, ils vont prendre la fuite vers l'Allemagne. La moitié du groupe va déserter en cours de route et se faire capturer. Ceux qui ont franchi le Rhin au mois de septembre 1944, les plus compromis qui ont tous été condamnés à mort par contumace, vont avoir le choix entre une formation de sabotage et de cours de radio pour être envoyés ensuite derrière les lignes ennemies en France, ou bien alors s'enrôler dans la Waffen SS pour aller combattre sur le front russe. Ces derniers sont donc bien des militaire qui, au même titre que tous les étrangers enrôlés par la Waffen SS, touchaient une solde et pourront prétendre à une pension. Était-elle versée automatiquement, à condition d’avoir une adresse, ou fallait-il en faire la demande ? Je n’ai pas la réponse. Munis de faux-papiers et d'argent, ces Bretons vont s’exiler vers l’Irlande ou l’Amérique du Sud.  Quelques-uns, deux au moins à ma connaissance, vont refaire leur vie en Allemagne.  Au fil des amnisties et des grâces présidentielles, quelques exilés reviendront en Bretagne au début des années 1970.
Chapoutot parle également de dizaines de milliers de criminels : « passés au travers des mailles de l’épuration. » Là encore, on aimerait avoir des chiffres un peu plus précis. Il y a bien eu des enquêtes bâclées, des jugements discutables, mais globalement, l’épuration en France a été efficace. Les « collabos » reconnus coupables de crimes de guerre ont été sévèrement condamnés ou fusillés. Quelques « gros poissons », bénéficiant de filières d’évasion, ont pu quitter le pays sans être inquiétés, mais c’est une minorité. Quand à la police française « fermant les yeux » dès les années 1950 sur ces anciens « collabos », il faut se garder de généraliser. Il se trouve qu'il existe une série méconnue d'archives où l'on s'aperçoit que les RG et la police ont réalisé des contre-enquêtes dans les années 50 et 60 sur de nombreuses personnes qui ont été jugées par les Cours de justice. Parmi celles-ci, figurent les autonomistes bretons qui ont fait l'objet d'une mesure d'éloignement de la Bretagne. La plupart étaient installés dans la région parisienne et faisaient l'objet d'une discrète surveillance. 
Quoi qu'il en soit, il serait souhaitable que l'administration allemande, sans qu'il soit nécessaire de donner des noms, ce qui n'a guère d'intérêt aujourd'hui, établisse des statistiques qui seraient très utiles aux historiens.

mercredi 20 février 2019

A propos des pensions versées par l'Allemagne à d'anciens collaborateurs Belges


Vive polémique dans les médias aujourd’hui 20 février 2019, année du 75e anniversaire de la Libération, où l’on découvre que 27 Belges, qui devaient être bien jeunes à l'époque, perçoivent toujours une pension militaire allemande, décision prise par Hitler pour récompenser les personnes qui ont collaboré avec l’Allemagne nazie. Pensions contestées par des associations mémorielles et plusieurs parlementaires. D’après le chercheur Alvin de Coninck : « Les privilégiés étaient des résidents des Cantons de l’Est et de l’Alsace, qui avaient reçu la nationalité allemande après l’invasion nazie, mais aussi des Belges qui avaient rejoint les Waffen SS pendant la guerre ». D’après lui : « Au total, depuis la fin de la guerre 40-45, 38 000 Belges ont bénéficié de cette pension complémentaire. » Les Belges n'étant pas les seuls dans ce cas, il serait intéressant de connaître également le nombre de Français ayant discrètement bénéficié de ces « retraites complémentaires ». Parmi ceux-ci figurent quelques Bretons du « Bezen Perrot », qui avaient endossé l'uniforme allemand début 1944 pour ensuite prendre la fuite en Allemagne à la Libération. Passé le Rhin, quelques-uns signeront un engagement dans la Waffen SS pour combattre jusqu'à la capitulation du Reich. Considérés comme des soldats du Reich au même titre que leurs camarades allemands, ils percevront une pension militaire versée par l’Allemagne au prorata de la durée de leur incorporation (L'un d'eux m'a fait voir son paiement, c'était encore en deutschemark avant 2001).

vendredi 1 février 2019

Une curieuse enclave électorale d'extrême-droite dans Rennes la socialiste

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Depuis 1977, sans discontinuer, les Rennais ont la particularité d’avoir toujours voté à gauche. Ils ont aujourd'hui la chance d'avoir deux maires socialistes : Emmanuel Couet et Nathalie Appéré. Avec le sentiment parfois, en parcourant l’unique quotidien local, de ne plus trop savoir qui est responsable de quoi, chacun s'accaparant les réalisations les plus prestigieuses de la ville : Métro ou Champs Libres, et surtout le Couvent des Jacobin, qui en est le dernier exemple.
A cette particularité, s’en ajoute une autre tout aussi symbolique : « Je suis fière que Rennes, parmi les grandes villes de France, soit une nouvelle fois en première ligne de la victoire contre le Front national », déclare Nathalie Appéré dans un communiqué paru dans Ouest-France le 8 mai 2017, à l’issue du second tour des élections présidentielles qui a vu Emmanuel Macron obtenir 88, 4 % des voix (France : 66, 10) et Marine Le Pen 11, 6 % (France : 33, 90). Après Paris, la capitale bretonne peut en effet s’enorgueillir d’être la seconde ville importante de France où la candidate du Front National réalise son plus faible score.
Plus intéressants sont les résultats du premier tour. Le 25 avril 2017, Ouest-France titrait : « Rennes n’est pas bleu marine » avec 31,86 % des voix pour Emmanuel Macron, contre 24,01 % au niveau national, et 6,70 % pour Marine Le Pen, contre 21,30 % au niveau national. Le journal ajoute : « Sous les 5 % dans un tiers des bureaux, Marine Le Pen n’a pas séduit l’électorat rennais. Un seul bureau, le 524, dans le secteur Sarah-Bernardt, à Bréquigny, lui offre un score au niveau de sa performance nationale : 21,67 %. ». Cette anomalie, dans une ville où par un effet de force centrifuge le vote Front National a été repoussé au-delà des limites de la Métropole, est assez curieuse. On sait que le vote Front National se nourrit du rejet de l'autre, de l'immigration, du chômage ou de l'insécurité, ce qui ne caractérise par particulièrement ce quartier.
Le bureau de vote 524 est situé dans l’école Jacques Prévert, qui n’en peut mais. On dénombre 1137 électeurs inscrits sur la liste électorale, dont 842 on voté au 1er tour. Emmanuel Macron est arrivé en tête avec 222 voix (26,88 %), talonné par Marine Le Pen et ses 179 voix (21,67 %). C’est un secteur très dense en forme de triangle, délimité par le boulevard Clémenceau, le boulevard de l’Yser et la rue Louis et René Moine, plus le square Louis Jouvet. Sa particularité est d’être  situé juste en face de l’imposante caserne de gendarmerie, qui se trouve de l’autre côté du boulevard Clémenceau. Faudrait-il y voir un lien de cause à effet ?
Ouest-France, 15 septembre 1945
Plusieurs sondages et enquêtes sérieuses sur les intentions de vote de ce que l’on appelait autrefois « Le sabre et le goupillon », indiquent en effet que les policiers et gendarmes votent à 50 % pour le Front National et les catholiques pratiquants à 38 %. Ce qui est nettement plus que la moyenne nationale. Écartons les bigotes, et concentrons notre regard sur les gendarmes, qui n’ont, rappelons-le, obtenu le droit de vote qu’en 1945. Contrairement aux policiers, ils sont encasernés, ce qui permet de mieux cerner leurs votes. On recense environ 200 militaires à la caserne Maurice Guillaudot. Or, une grande partie, sinon la totalité de ces gendarmes et leurs conjointes ou conjoints, résident dans deux ou trois grands bâtiments collectifs situés sur un terrain militaire, lui-même situé au centre du périmètre électoral du bureau 524. Une analyse plus fine permettrait de savoir quelle place occupent ces militaires et leurs familles sur la liste électorale du bureau. Ce doit être un pourcentage non négligeable d’électeurs sur un même secteur. Tous ne partagent pas les idées de Marine Le Pen, loin s’en faut. Cependant, si l’on considère qu’il n’y a aucune raison pour que ces gendarmes votent autrement que leurs collègues d’autres casernes en France, force est de constater qu’ils pèsent de tout leur poids électoral dans les résultats de ce bureau atypique.

mercredi 5 décembre 2018

L'étrange histoire d'un rescapé breton du HMS Hood


L’Ouest-Éclair, 27 mai 1941
Hier soir, alors que j’entreprenais un zapping frénétique sur mon « appareil récepteur de télévision », je tombe par hasard sur des images de la fin du Bismarck, diffusées par la chaîne RMC Découverte. Ce n’est pas que j’apprécie particulièrement la façon dont cette chaîne aborde l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, préférant de loin Arte, mais le sujet a retenu mon attention car avant d’être torpillé, ce cuirassé avait coulé le HMS Hood, un 24 mai 1941.
Cet épisode dramatique de l’histoire navale de la Seconde Guerre mondiale est connu et a fait l’objet de nombreuses publications, je ne m’y étendrai donc pas. Sinon pour rappeler que les Forces Navales Françaises Libres (FNFL) n‘ayant pas assez de navires pour embarquer tous les volontaires, bon nombre d'entre eux seront affectés sur des bâtiments de la Royal Navy. Ce qui explique que parmi les victimes, il y avait cinq marins français : Abry Robert, Blondot Jean, Minard André, Rannou Joseph, Tamarelle Marius. Sur un peu plus de 1 400 hommes d’équipage, on ne repêchera que 3 survivants britanniques : un aspirant et deux matelots.
Ce documentaire m’a remis en mémoire un témoignage indirect en lien avec cette tragédie. Il s’agit d’un texte de souvenirs d’un jeune officier présent au camp de Camberley, au sud de Londres, où étaient regroupés tous les volontaires FFL lors de leur arrivée en Angleterre. Parmi ceux-ci, Jacques Mantoux, entré à l’école polytechnique, alors repliée sur Lyon, en 1941, où il a été l’objet de vexations et humiliations du fait de ses origines juives. En janvier 1943, après un passage par l’Espagne et Gibraltar, Mantoux s’engage dans les FFL.
Jacques Mantoux
Après la guerre, il a rédigé un livre de souvenirs sur son séjour à Camberley où il dresse quelques portraits de volontaires, dont celui de cet étrange marin breton : « Il y avait aussi le brigadier Daniel, un Breton court sur pattes, mais plutôt fait en largeur, et surtout totalement hébété, qui était un cas d'entre tous les cas. Inscrit maritime en France, il s'était trouvé, je ne saurai jamais comment, quartier maître sur un croiseur de bataille fameux de la Marine britannique, le "Hood". En mai 1941, dans l'Arctique, le Hood, qui croisait en solitaire, se trouva, par pur hasard, sur la route du plus puissant navire de combat allemand, le tout nouveau cuirassé Bismarck, de 35000 tonnes, lancé dans ce qui fut la dernière tentative allemande de semer le ravage dans le trafic maritime allié dans l'Atlantique au moyen de navires de surface. Le Bismarck, déterminé à forcer le passage, engagea le combat à limite de portée de canons et, par un terrible coup de chance (ou de malchance) coula le Hood avec sa première salve ou à peu près: elle tomba dans une des cheminées et explosa dans les soutes à munitions. Le Hood coula en un instant, ayant tout juste le temps de signaler son naufrage et sa position. Dans la mer glaciale, les sauveteurs, quand ils furent rendus, trouvèrent quatre survivants d'un équipage de plus de mille hommes. Daniel était l'un des quatre. Resté en vie, réformé par la Marine britannique et remis aux F.F.L., il avait été versé, plutôt par charité, à la batterie de Camberley, en subsistance. On ne lui demandait aucun service. Ses paroles étaient indistinctes. Mais le samedi, une Rolls Royce venait le chercher pour l'amener dans la famille d'un des officiers disparus du Hood. Elle l'avait adopté. Il était pour elle un être sacré. Ce qui pouvait se passer dans quelque riche demeure, entre cette famille distinguée et ce malheureux, on ne peut se me représenter. Mais ce geste répété avec tant de fidélité m'est resté en mémoire, comme un symbole émouvant d'un des types de valeurs de la société britannique. »
J’avoue avoir du mal à croire en cette incroyable histoire et me perdre en conjectures. Pourtant, lors de son passage à Camberley, Jacques Mantoux donne l’impression d’être un jeune homme sérieux. S’agit-il du même navire ? Ce Daniel serait-il un affabulateur ? D’où vient-il exactement ? Sur le registre, lacunaire, des FNFL, on ne relève pas moins d’une douzaine de patronymes identiques, pratiquement tous bretons, mais rien sur le Hood ou Camberley.

vendredi 9 novembre 2018

L'étonnante histoire des photographies du massacre des patriotes et parachutistes du capitaine Marienne, exécutés à Kerihuel


Il n’est pas courant de voir des criminels de guerre poser derrière leur tableau de chasse et se faire photographier. C’est pourtant ce qui s’est passé le 12 juillet 1944 à Kerihuel, en Plumelec. Ce jour-là, vers 5 h 30 du matin, sept parachutistes SAS français, plus huit jeunes résistants FFI, ont été capturés sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Tous sont rassemblés sur l’aire à battre de la ferme. Deux officiers SAS : le capitaine Marienne et le lieutenant Martin, ainsi que les FFI, sont obligés de se coucher sur le sol, face contre terre et les mains sur la nuque, aux côtés des fermiers Danet, Gicquello père et fils. Derrière eux, cinq parachutistes sont alignés debout, face contre un mur. Tous sont fusillés froidement dans le dos, sauf un parachutiste, le sergent Judet, qui va sauter par-dessus le muret et s’enfuir à toutes jambes. Les parachutistes ont été abattus alors qu’ils étaient désarmés et revêtus de leurs uniformes. Ce qui est contraire à toutes les lois de la guerre. Les auteurs de ce massacre sont trois allemands du Sicherheistdienst (SD) : le capitaine Heer, Wenzel et Fischer, accompagnés de quatre français agents de l’Abwehr : Zeller, Gross, Munoz et Manoz. Arrêté en 1945 en Allemagne, Zeller sera condamné à mort à Rennes le 13 mai 1946, puis fusillé avec Gross et Munoz.  
L’histoire de cette photographie, qui figure en couverture de mon livre Agent du Reich en Bretagne, est assez étonnante. En effet, pièce à conviction essentielle, elle ne figure pas dans le dossier d’instruction du procès Zeller et comparses. Les policiers comme les juges de la Cour de justice ignorant son existence, les inculpés se garderont évidemment bien d’en parler.
Cette photographie est citée pour la première fois dans un document d’archives daté du 12 novembre 1949. Il s’agit d’un rapport de l’inspecteur de police François Resnais, de la Brigade régionale de police judiciaire de Rennes, section crimes de guerre, sur une enquête : « Relative à la découverte de photographies représentant une exécution de plusieurs patriotes français en Bretagne. » Un collègue de Resnais avait bien procédé à des recherches dans le département des Côtes-du-Nord, plus spécialement au lieu-dit « La Porcherie » en Loudéac, mais : « Ces recherches n’ont donné aucun résultat. » En ce lieu, à l’orée de la forêt de Loudéac, sept résistants avaient en effet été exécutés par les Allemands le 4 juillet 1944. De son côté, Resnais se rend dans le Morbihan au mois de novembre 1949, et plus spécialement dans la région de Plumelec, où il sait que plusieurs exécutions se sont produites : « M’étant rendu au lieu-dit « Kerihuel » en Plumelec, j’ai pu me rendre compte par l’état actuel des lieux que les photographies avaient été prises dans cet endroit même le jour de l’exécution du capitaine Marienne et de ses 17 camarades parachutistes et patriotes. Ces photographies ont été prises le jour même de la tuerie, c’est-à-dire le 12 juillet 1944, dans la matinée. » Resnais présente alors les clichés à Roger Danet, désormais âgé de 19 ans : « Les photographies que vous me présentez ont été prises ici-même, le jour de l’exécution de mon père et des 17 parachutistes et patriotes français, fusillés par les miliciens et soldats allemands le matin du12 juillet 1944. Sur la photographie n° 1 je reconnais parmi les premiers cadavres, celui de mon père, sur ce point je suis formel car je me souviens que ce matin-là, vers 6 h 30, je m’étais rendu auprès des cadavres et avoir embrassé celui de mon père dont la position était la même que celle représentée sur la photographie. Les autres cadavres situés à côté de mon père sont ceux de mon oncle Gicquello Alexandre et de son fils Rémi. Quant à ceux qui gisent plus loin, il s’agit des patriotes qui avaient été trouvés sous la hutte que l’on voit sur la photographie n° 3. Je reconnais également sur la photographie représentant les miliciens, deux de ceux qui étaient venus à Kerihuel, mais je ne peux vous indiquer leurs noms. »
Leur forfait accompli, et craignant une contre-attaque des parachutistes du lieutenant Taylor, qui avaient installé leur bivouac à proximité de la tente de Marienne, les Allemands et leurs agents ont quitté rapidement Kerihuel pour aller chercher des renforts. Les photographies n’ont donc pas été prises à ce moment-là, mais plutôt en fin de matinée, lorsque le groupe est revenu avec une compagnie de soldats de la Wehrmacht. Le photographe était donc un allemand, cela ne fait aucun doute. Très certainement un officier du SD, désireux de fournir à ses supérieurs les preuves de l’exécution du parachutiste le plus recherché de Bretagne depuis la chute du camp de Saint-Marcel.
Le plus troublant dans cette histoire, et qui intrigue l’inspecteur Resnais, c’est que le nom d’un jeune Rennais, fils de magistrat, est inscrit au dos d’une des photos : « Au dos d’une série de trois photos remises aux autorités françaises par un soldat anglais M. Naughton John et représentant une exécution de patriotes français, se trouvait le nom de M. Jean Martin et son adresse, 34 rue Croix Carrée à Rennes. Celui-ci, interrogé par les services de police, déclare qu’effectivement il avait connu un soldat anglais très jeune, 19 à 20 ans, parachutiste fait prisonnier dans la région de Caen au moment du débarquement et qui se trouva transféré à Rennes, où il fut interné à l’EPS (Hôpital complémentaire). » Au mois de juin 1944, après le débarquement, cet hôpital complémentaire allemand, situé dans l’actuel lycée Jean Macé, accueille de nombreux prisonniers de guerre blessés : américains ou parachutistes britanniques. Les conditions sanitaires y sont déplorables et la nourriture insuffisante. Des résistants ayant été un peu trop brutalisés par les tortionnaires du SD, situé juste en face, y sont parfois amenés pour y être soignés. Dans ce cas, des membres du Bezen Perrot montent la garde devant la chambre.
Alors que les GI de Patton sont bloqués à Maison Blanche, et que de violents tirs d’artillerie essaient d’atteindre le siège du SD, John Naughton sort de l’EPS pour se rendre utile et aider les services de la défense passive de Rennes : « Il rencontra alors Jean Martin qui s’occupait des blessés et l’aide pendant quelques instantsLe même jour ou le lendemain, en tous cas dans les environs du 2 août, puisqu’à cette date il semble que la Gestapo, qui résidait juste en face de l’EPS avait alors quitté les lieux, Martin retrouve Naughton près de l’EPS et du boulevard de la Duchesse Anne, près de chez une de ses amies, Mlle Claude Villers, avocate au Barreau de Rennes, qui se trouvait à sa fenêtre. » Les deux jeunes gens sont alors invités par l’avocate à boire une bouteille de vin pour fêter la Libération. Lors de la discussion, Naughton raconte les conditions dans lesquelles il avait été fait prisonnier : « Il remit à Claude Villers en souvenir un petit écusson de laine. Il échangea à ce moment son adresse avec Jean Martin et il semble qu’à ce moment, n’ayant pas de papier pour écrire, il ait transcrit celle-ci au dos d’une photo. L’adresse de Naughton a été égarée par Martin. »
Dans ce rapport de Resnais, il n’y a malheureusement aucune information sur la façon dont Naughton s’est procuré ces photos. Ont-elles été remises par un soldat allemand en soin à l'EPS ? C'est possible. J’avancerai plutôt l’hypothèse suivante : le 2 août, les policiers du SD, le Bezen Perrot et quelques autonomistes bretons parmi les plus compromis avec l'occupant ayant pris la fuite, la nourriture vient à manquer aux blessés de l’EPS. Les Américains étant toujours à Maison Blanche, le personnel civil de l’EPS, quelques prisonniers valides et même des voisins – l’officier allemand commandant l’hôpital fermant les yeux – vont piller la Maison des étudiantes où les Allemands avaient laissé d’importantes quantités de provisions, pour les ravitailler. On peut donc raisonnablement penser que pendant ce laps de temps, avant l’entrée en ville des libérateurs, Naughton est entré dans le bâtiment et y a découvert ces photos.