mardi 16 juin 2015

29 juillet 1944 : une des dernières rafle à Rennes



Lorsque l’on évoque l’engagement armé des nationalistes bretons au côté des Allemands, c’est immanquablement au Bezen Perrot que l’on fait référence. Moins nombreux, une douzaine d’hommes, les membres bretons du Kommando de Landerneau n’ont pourtant rien à envier à leurs camarades en matière d’exactions contre la Résistance, essentiellement en Basse-Bretagne. Simples agents de renseignement ou indicateurs au début de leur engagement, ces militants du Parti National Breton vont eux-aussi basculer dans la répression armée sous l’uniforme allemand, certains n’hésitant pas à participer aux tortures. Parmi ceux-ci, se distinguent André Geffroy, né à Lannion, et Hervé Botros, né à Lanmeur, ce dernier s’étant spécialisé dans l’infiltration de la Résistance.
C’est à Rennes que l’on retrouve ces deux hommes, à la fin du mois de juillet 1944. On s’en doute, avec la percée d’Avranches par les chars de Patton, l’heure est à la fuite pour les collabos de tout poil. Dès le vendredi 28, Célestin Lainé fait revenir ses hommes du Bezen Perrot encore en opérations dans le Morbihan et sur Scrignac. La veille, ceux qui étaient restés à Rennes faisaient encore le coup de feu contre le petit maquis du moulin d’Éverre à Saint-Marc-sur-Couesnon.
Le samedi 29, dans la matinée, Geffroy et Botros (ils seront identifiés plus tard) se présentent au café « La Chaumière », situé au 6, rue du Lycée à Rennes, pour consommer. Ils ne sont pas entrés dans cet établissement par hasard. En effet, le bar est tenu par Léontine Bohuon, dont les deux frères, Francis et Eugène Bohuon, sont des résistants FTP. Francis Bohuon, qui habite rue Hoche, a combattu aux maquis de Saint-Marcel et de Broualan. « Geffroy et Botros m’ont dit qu’ils étaient de la Résistance. Ils voulaient acheter du sucre et des cigarettes pour ravitailler un maquis de la région de Brest. Botros m’a montré un cachet à croix de Lorraine servant aux réquisitions effectuées en campagne par les maquisards », déclare Léontine Bohuon. Son frère Francis est également présent « Un nommé Herviault André se trouvait au café avec un individu que je ne connaissais pas. Herviault dit qu’il faisait partie de la résistance dans le Finistère. Personnellement j’étais FTP. J’ai bu un verre avec lui et lui ai dit de revenir à 14 heures. Je croyais vraiment que cet homme était un patriote. » Bohuon semble confondre André Herviault avec André Geffroy, qui n’hésite pas à  exhiber son revolver afin de le mettre en confiance.


La rafle
Comme convenu, à 14 heures, Geffroy et Botros reviennent « Ils se sont assis à une table et au moment où nous allions parler, un allemand a forcé la porte et brusquement une vingtaine d’allemands et de civils parlant breton ont fait irruption dans le bar. L’un d’eux a crié « Hauts les mains ! » Ils ont fouillé tout le monde sauf Botros et Geffroy qui étaient pourtant armés puisque j’avais vu leurs revolvers sur le bar », déclare Léontine Bohuon. L’Allemand qui force la porte est Ange Péresse, le chef des opérations du Bezen, en uniforme Waffen SS. Francis Bohuon est aussi présent : « Ma sœur Léontine et mon frère Eugène ont également été arrêtés ainsi que plusieurs clients : André Bordier, Hennequin, Mme Mercier et deux autres dont j’ignore le nom. J’ai été arrêté par Geffroy et un autre agent qui étaient déjà venus au café dans la matinée et qui nous avaient déclaré appartenir à une section de la résistance du Finistère. Ils nous avaient même montré leurs armes. Tout en me parlant, Geffroy avait regardé ma chemise et avait constaté qu’elle était faite avec de l’étoffe qui semblait être de la toile de parachute. Ce qui était exact. Je lui ai dit que j’avais effectivement trouvé un parachute. Geffroy et son équipier avaient précédé dans le café une vingtaine d’agents de la gestapo qui, lorsqu’ils pénétrèrent dans le café mirent les menottes à moi et mon frère mais également à Geffroy et celui qui l’accompagnait. J’ai compris immédiatement qu’il s’agissait d’une mise en scène car mon frère et moi furent les seuls fouillés. » Parmi les clients, se trouve André Bordier, un mai de Léontine, qui tient un bar au 52, rue Poullain-Duparc. Il reconnait Geffroy et Botros assis à une table « Lorsque Botros a été arrêté par les Allemands il criait « Sales boches ! » J’ai remarqué que l’allemand avec une mitraillette ne tenait nullement compte des propos de Botros. Place de la République un civil, Charles Berder, a été arrêté par des civils de la Gestapo, je ne sais pas pourquoi (…) J’ai connu Botros comme client dans mon bar rue Poullain-Duparc, il parlait maquis et résistance. Il avait sorti un soir un revolver de sa poche. Je croyais que c’était un patriote. »

Au siège du SD
Les personnes arrêtées sont immédiatement emmenées en autocar au siège du SD. « On a mis tout le monde debout mains au mur rue Jules Ferry. Un Allemand et un Breton nous gardait » déclare Léontine Bohuon. André Bordier est également présent « Arrivés rue Jules Ferry nous étions dix, parqués dans une pièce à l’entresol. Berder a été frappé à coups de pieds et de coups de poings. Je suis resté jusqu’à 21 heures et on m’a dit de partir avec mon camarade Hennequin. Je n’ai pas été inquiété, n’étant pour rien dans cette rafle ». Ce sont bien évidemment les frères Bohuon qui intéressent les policiers du SD. Nous ne disposons – et pour cause – que du seul témoignage de Francis Bohuon « On nous a emmené rue Jules Ferry au siège du SD. On a envoyé mon frère qui avait de faux-papiers rue Lesage. Je suis resté rue Jules Ferry au 2ème étage. On m’a attaché sur une table en présence d’un individu nommé Geffroy André que je connaissais comme client chez ma sœur. » Son frère emmené rue Lesage, où est cantonné le Bezen, Francis Bohuon est « accueilli » par Hervé Botros qui lui brise les dents avec un coup de matraque « Il s’est acharné sur moi. Les Allemands ont été contraints de l’arracher car il m’aurait tué. Je l’avais traité de « Sale Boche ! », et c’est la raison pour laquelle il m’a battu si violemment. Geffroy m’a tordu le gros orteil du pied gauche et me l’a déboité en présence des autres individus. Étant attaché je ne pouvais me défendre ». Á coups de matraque et de nerfs de bœuf, le mouchoir enfoncé dans la bouche pour ne pas crier « C’est Péresse qui opérait » le SD veut faire avouer à Francis Bohuon où était caché un supposé dépôt d’armes à proximité de chez sa sœur, en plein Rennes. Une alerte à la bombe va interrompre cet « interrogatoire » et obliger tout le monde à descendre à la cave. Bref intermède « Ils ont remis ça peu après dans la salle de torture, j’ai été assommé d’un coup de matraque derrière la tête. J’ai été réveillé à coups de talon de soulier dans la figure. Comme je refusais de parler ils m’ont étendu sur un bureau, m’ont attaché et déchiré mon pantalon. Péresse me donnait des coups de stylets dans les jambes et dans les fesses. J’en porte encore les traces. Puis on m’a fait des pointes de feu (aiguilles chauffées sur un petit réchaud à alcool) dans les parties sexuelles. On m’a rué de coups de pieds. Geffroy, Péresse et Botros riaient quand je criais de douleur.  Comme je persistais à me taire ils m’ont plongé dans une baignoire pleine d’eau et à chaque fois que je remontais la tête pour respirer ils me l’enfonçaient à nouveau à coups de matraques. Je pense que ce fut ma dernière torture car je me suis retrouvé dans la nuit dans une cellule de Jacques Cartier (…) Péresse dans un interrogatoire m’a rapporté mon emploi du temps pendant les 15 jours qui précédèrent mon arrestation. Je pense que le milicien Béllier m’avait reconnu pendant l’opération de la Milice à Broualan et avec qui j’avais échangé des coups de feu. » Effectivement, dans une seconde déposition, Francis Bohuon se rappelle avoir perdu connaissance vers 20 heures et s’être réveillé le lendemain à la prison Jacques Cartier « Un docteur allemand m’a soigné et j’ai uriné du sang pendant une semaine. »



Nous sommes à une semaine de la libération de Rennes. Transférés à Jacques Cartier, Léontine, Francis et Eugène Bohuon, ainsi que Charles Berder, seront déportés le 3 août 1944 par le dernier convoi, connu sous le nom de « train de Langeais ». Arrivés à Belfort, Léontine et son frère Francis sont libérés le 26 août, ainsi que Charles Berder. Eugène Bohuon n’aura pas cette chance. Déporté sur Dachau, il ne reviendra pas.
Botros et Geffroy vont prendre la fuite vers l’Allemagne dans le convoi du Bezen Perrot. C’est Botros qui va conduire le car transportant les civils, femmes et enfants, jusqu’à Strasbourg. Ne voulant pas passer en Allemagne, il s’engagera dans la Légion Étrangère. Démasqué, il sera jugé  puis condamné à mort le 21 septembre 1945. Il a été exécuté à Quimper le 8 novembre 1945. Condamné à mort lui aussi, André Geffroy sera gracié.

mardi 9 juin 2015

Pierre-Antoine Cousteau en reportage avec la Milice à Rennes


Moins célèbre que son jeune frère Jacques-Yves Cousteau – le commandant au bonnet rouge – Pierre-Antoine Cousteau (1906-1958) fut un collaborationniste résolument engagé, notamment au journal Je suis partout, avec Lucien Rebatet ou bien encore Robert Brasillach. Les deux articles qui suivent ont été publiés au tout début du mois de juillet 1944. Il s’agit d’un « reportage » de Cousteau « venu rejoindre en Bretagne mes camarades les francs-gardes bénévoles de la région parisienne partis comme volontaires ». La « Deuxième unité de marche » de la Milice française arrive en effet le 8 juin 1944 à Rennes, en provenance de Poitiers. Ces francs-gardes sont cantonnés dans un premier temps rue de Griffon, avant de prendre leurs quartiers à l’Asile Saint-Méen et au château d’Apigné. 
Bâtiment où séjourna la Milice au 5, rue du Griffon
Comme l’écrit Cousteau, c’est la déception « Les francs-gardes de Paris étaient partis pour se battre. Ils étaient pressés de décerveler des terroristes, de venger sur les salopards de la résistance juive tous nos camarades assassinés. Mais au lieu d’embuscades meurtrières et romantiques (…) Il a fallu déblayer les décombres de Rennes et de Fougères. » La ville de Fougères a été durement touchée par deux vagues de bombardement les 6 et 8 juin 1944, faisant plus de 200 victimes. Á peine arrivé à Rennes, un groupe de miliciens, parmi lesquels le jeune « Fernand », dont on lira la lettre plus bas, est envoyé là-bas pour déblayer. Le reste de la troupe prêtera main forte aux secouristes lors des bombardements des 9 et 12 juin 1944 à Rennes. Ces corvées de déblaiement n’empêchent pas les miliciens, sous les ordres du sinistre De Constanzo, dont Cousteau nous dresse un véritable panégyrique, de procéder aux arrestations de « terroristes » qui sont ensuite emprisonnés à l’asile Saint-Méen. « Allons au « trou » jeter un coup d’œil sur les captifs. Ils sont une cinquantaine, dont une demi-douzaine de femmes » écrit Cousteau. 
Durant tout le mois de juillet et jusqu’à l’arrivée des Américains, ce ne seront que rafles, arrestations, tortures et exécutions sommaires. Cousteau est déçu. Ses camarades lui proposent bien une expédition le jour même de son arrivée « Oh ! une toute petite expédition », mais il aurait préféré « l’assaut d’un bourg FTP ». Notre reporter devra donc se contenter d’une « capture sans histoire » de ses deux premiers « clients », puis d’un troisième « cueilli » sans difficulté. Ils seront d’ailleurs relâchés plus tard ! Quoi qu’il en soit « c’est toujours excitant de jouer au gendarme et au voleur en pleine nuit avec de vraies armes… » Comble d’ironie, le jour-même ou parait l’article de Cousteau dans Je suis partout, daté du 7 juillet 1944, les francs-gardes sont engagés dans une opération contre le maquis du bois de Buzot à Broualan. Le reporter eut alors pu voir ses « camarades » à l’œuvre, notamment Constanzo, qui va se défouler à coups de ceinturon sur l’adjudant Imbert, obligé de se déshabiller. Un autre résistant, René Capitan, nu lui aussi, sera frappé à coups de nerf de bœuf, avant d’être abattu d’une balle dans la tête. Son corps sera laissé sur place. Après avoir fait trois autres victimes dans le bourg de Broualan, les miliciens rentrent sur Rennes en effectuant plusieurs arrestations. 
Patriotes encadrés par la Milice à l'asile Saint-Méen
Sur le chemin du retour, ils font halte à Saint-Rémy-du-Plain, où huit résistants sont abattus dans une carrière. Les patriotes restants sont ensuite amenés à l’asile Saint-Méen où s’effectue un premier tri avant les tortures au château d’Apigné. 
Je suis partout (ADIV)


Retranscription (avec les fautes) de la lettre en date du 19 juin 1944, adressée à son chef par le jeune milicien Fernand :

Chef,
Deux mots pour vous donner de mes nouvelles qui ne sont pas trop mauvaise et j’espère que vous c’est de même ainsi que celle des copains.
Notre départ de Paris a été un peut mouvementé, arrivé à Falguère station, alerte, arrêt des trains, je dessent et à la surface bombardement en règle, tire de DCA. J’ai vue pour mon compte descendre 7 saloparts. Arrivé à Auteuil le car était partit depuis ¼ d’heure, aucun officier pour me renseigner, le matin j’ai rencontré à la gare un chef de dizaine qui a téléphoner rue Drouot et ces le chef de la Rivière qui a répondu. Le train était à un km de la gare mais qu’il fallais rejoindre Drouaot qu’il y aurais une voiture pour ravitailler les copains, pour finir nous avons retrouver les copains à Auteuil, nous avons pas retrouver les camarades dans le train pour les ravitailler. Nous avons eut des camions pour aller d’Auteuil à Austerlitz car l’autre gare était foutue.
Dans le train petit accident, nous avons croisé un train du génis Français avec sur les portes des croix de Lorraine, sur les interpellations de nous autres, ils ont montré le point lever. Nous avon été trouvé notre chef de convois, il nous a répondu qu’il nous interdisais formellement toute manifestation, qu’elle plaisir que l’on aurai eut de les descendres. Nous sommes a 10 heures du matin nous avons roulé jusqu’à 1 heure. Arret d’une heure sur la voie ensuite nous sommes repartit, arrivé à Poitier à 9 heures du soir, le matin lever à 7 heures, petit déjeuner à 8 heures. Ensuite distribution des effets, j’ai été désigné pour essayer les complets, chaussures etc. ensuite distribution d’arme par les chefs de dizaine. J’ai récolté un fusil américain, je fais remarquer que les armes ont été distribuées par camaraderie ainsi que la désignation des chefs de dizaine et de main, pour les corvés de casernement ca na pas manqué, enfin nous avont avec 5 jours sans aucun maniement d’arme, une chose bien maleureuse c’est que nous avons beaucoup de jeune qui n’ont pas été militaires. Resu l’ordre de prendre juste le néssaissaire de linge de corps, le matin lever à 2 heures, départ à 3 heures nous arrivons à la gare pas de train tout les employés partit, nous avons réquisisionner des cars et des voitures particulières qui nous ont emmener à Rennes. De Rennes nous avons rester 2 jours dans les cars a coucher ensuite départ pour Fougère arrivé dans les environs nous avons assisté au bombardements de cette ville qui n’était pas objectif militaire, le lendemain après-midi noud avons pus rentré en ville rien que des ruine avec des bombes a retardements enfin comme les anglais revenais nuit et jours nous avons été forcé de couché dans les cars hor de la ville.
Depuis quelques jours nous avons réquisissionner un pensionnat de jeunes filles tenu par des sœurs nous avons un lit de pensionnaire de jeune fille des photo de piété, mais toutes les nuits c’est un bombardement formidable, des bombes a retardements qui éclate, quelle musique !
Notre travail consiste a faire la police à descendre les pillards à déterrer les cadavres à dégager les ensevelis vivants, en un mots a faire un travail pour lequelle l’ont n’est pas venu, depuis le matin 6 heures1/2 jusqu’au soir 11heures on ne fait qu’a être en service, jamai un jours de liberté, tenu comme au bataillon de discipline, tout les camarades en ont mare car l’ont nous prend pour des imbéciles, nous n’avons pas encore eut l’occasion de faire un combat, notre moral est a bout. Quand a mois il n’en manque de peu que je prenne la déssision de retourner a Melun et si l’ont ne veut pas me laisser partir en prenant une voiture, car jamais ici ont ne prendra part au combat.
Je suis venu comme volontaire pour me batre et non comme planqué pour mener une vie de caserne, j’ai un grand regret d’avoir accepté cette campagne. J’aurai mieux fait de partir dans la Waffen SS que de venir à la milice pour éplucher les patates, corvé de tinette, fossoyeur en un mots faire l’imbécile. Je ne conseillerais jamais a personne de partir de cette manière.
Chef ne voyant plus rien à vous dire pour l’instant je termine en vous serrant une cordiale poignée de mains et vous donnant le salut milicien. Signé : Fernand
PS : Je mescuse au-près des copains de n’avoir pas écris mais réellements cela m’est impossible pour l’instant, à tous une fraternelle accolade.

Je suis partout du 7 juillet 1944 (ADIV)



lundi 11 mai 2015

L'installation du Comité Départemental de la Libération d'Ille-et-Vilaine

Créés en 1943, les CDL ont été légalisés par l’ordonnance du 21 avril 1944, promulguée par le gouvernement d’Alger. L’objectif est alors de regrouper toutes les forces politiques et sociales locales. En juin 1944, l’ensemble des départements est pourvu d’un CDL clandestin, chargé de coordonner et d’aider la Résistance dans la France occupée mais aussi de préparer la Libération en désignant les personnes capables d’assurer l’administration du département libéré. Mais, une fois l’occupant chassé, des tensions vont vite apparaître. Le GPRF voulant cantonner les CDL à un rôle consultatif, ceux-ci doivent à terme disparaître après les élections des Conseils Généraux, comme prévu par l’article 19 de l’ordonnance du 21 avril : « Dans chaque département, il est institué, dès sa libération, un comité départemental de la libération chargé s’assister le préfet. Il est composé d’un représentant de chaque organisation de résistance, organisation syndicale et parti politique affiliés directement au Conseil national de la résistance et existant dans le département. Le Comité départemental de libération assiste le préfet en représentant auprès de lui l’opinion de tous les éléments de la résistance. Il est obligatoirement consulté sur tous les remplacements des membres des municipalités et du
Conseil général. Il cesse ses fonctions après la mise en place des conseils municipaux et des conseils généraux, selon la procédure prévue aux articles ci-dessus. »

Le CDL d’Ille-et-Vilaine

C’est au mois de décembre 1943, que s’est tenue la première réunion clandestine du CDL 35, place du Calvaire à Rennes, chez le commissaire Le Page, révoqué par Vichy. Le général Allard assure la présidence. Les contacts ont été assurés par François Tanguy-Prigent. Parmi les premiers membres du CDL, on trouve : Le Gorgeu ; Foulon ; Level ; Kerambrun ; Grimault ; Galichet ; Milon ; Heurtier ; Commeurec ; Louviot ; Lavoquer et Chaplet. ( Heurtier, Commeurec, Louviot et Chaplet seront arrêtés et déportés. Seuls Heurtier et Chaplet reviendront)
Les contacts avec les délégués du GPRF (Le Gorgeu et Tanguy-Prigent) se font chez Foulon, qui habite au 7 bis, boulevard Volney. Jusqu’au mois de mai 1944, Tanguy-Prigent se rend régulièrement à Paris. Ensuite, et jusqu’au débarquement, Victor Le Gorgeu, Commissaire de la République, et Bernard Cornut-Gentille, Préfet, ont les pleins pouvoirs donnés par le gouvernement d’Alger et le CNR.
Les dernières réunions ont eu lieu peu de temps avant la libération de Rennes pour préparer la prise du pouvoir local et l’occupation des bâtiments administratifs de la ville. Le Gorgeu, dit « Le Guillou », est alors caché chez M. Leray au 4, boulevard Volney. La maison étant située sous la ligne de tir des canons américains de Maison-Blanche et de ceux des allemands, il se réfugiera dans une cave de la rue d’Estrées. D’après Foulon, le CDL clandestin a été très actif, surtout dans les trois derniers mois qui précédèrent la Libération, les organisations militaires (FFI, FTP, AS) et de Résistance (FN et Libé-Nord) étant plus préoccupées par la libération elle-même que par des considérations politiques.
Le CDL se défini comme l’auxiliaire du Préfet et du Commissaire de la République, tout en étant l’émanation du pays résistant. Le 3 août, dans l’après-midi, la véritable prise de pouvoir à Rennes a été assurée par ses membres : Hubert de Solminihac, dit « Hémeric » (MLN) ; Pierre Herbart, dit « Le Vigan » (MLN) ; et des groupes FTP. À 20 heures, les bâtiments publics étaient aux mains de la Résistance.
Le lendemain, jour de la libération de la ville, la 1ère réunion non-clandestine du CDL se tient à la Préfecture en présence du Commissaire de la République Le Gorgeu. Sont présents : Kerambrun, Quessot, Level, de Solminihac, Mme Martin, Cornut-Gentille, Le Vigan et Milon. Foulon est encore dans le Finistère. Il ne rejoindra Rennes que le 8 août.
Désireux d’agir légalement, grâce à son président Kerambrun, le CDL n’a ordonné aucune exécution de « collabos ». Il n’y a eu aucun appel aux populations. Les rapports avec le préfet Cornut-Gentille sont plutôt bons. Ils seront plus tendus avec son successeur Bernard Vigier.

La première réunion officielle du CDL se tient le jeudi 10 août 1944 à la préfecture. Il est composé de 14 membres : Ernest Kerambrun, Président (Parti Radical Socialiste) ; Foulon, secrétaire (Mouvement Libération) ; Becdelièvre (Jeune République) ; Brassier (Forces spirituelles) ; Collery (Front National) ; Geffroy (CGT) ; Grimault (CFTC) ; Guillon (FUJP) ; Level (Personnalité de la Résistance) ; Mme Martin (assistante sociale) ; Perennez (PCF) ; Quessot (Parti Socialiste) ; Riveau (Monde paysan) ; De Solminihac, qui sera remplacé par Le Vigan (MLN). Le CDL reçoit deux commissaires de police et les informe du scandale que constitue la libération prématurée de certains « collabos ». Les commissaires répondent que la Maison du Cercle Paul Bert, où se faisait le tri des « collabos », a été débordée pendant trois jours. Foulon leur fait alors observer que les circonstances sont exceptionnelles et que les arrestations doivent être maintenues lorsqu’elles ont été faites par les CLL (Comités Locaux de la Libération) ou des groupes de patriotes connus. Les miliciens sont écroués à Jacques Cartier plutôt qu’au quartier Margueritte d’où il est facile de s’évader. Au sujet des arrestations, l’inspecteur fait savoir que la police pourra satisfaire aux désirs du CDL en se servant de ses pouvoirs d’autorité judiciaire, d’après la loi de 1941 sur l’état de siège. M. Perennez fait remarquer « Qu’on n’observait pas tant de formes quand il s’agissait d’arrêter et de maintenir en prison des patriotes pendant l’occupation. » L’entente amiable avec les services de police permettra de réaliser une épuration énergique et efficace. Les arrestations pourront être faites à la suite de la communication des dossiers. Les dénonciations seront faites par les soins des CLL. Un dossier sera constitué et examiné par la Commission d’épuration. Le rapporteur, M. Lefeuvre, établira l’accusation. La constitution du dossier sera suivie d’un vœu, pris en réunion plénière du CDL et, une fois signé par le Commissaire de la République, passera aux Commissaires divisionnaires. L’ex-préfet régional Martin étant en surveillance à l’Hôtel de France, le CDL exige qu’il soit mis en prison.
Lucie Aubrac

Le lendemain 11 août, Kerambrun ouvre la séance en présence de deux invités : Charles Milon, Président de la Délégation municipale de Rennes, et Lucie Aubrac, déléguée de la Chambre consultative d’Alger. Le président Kerambrun, avant de céder la parole à Lucie Aubrac, signale que des officiers en uniforme prennent petit à petit le pas sur les civils et sur les jeunes combattants de la Résistance. Il demande au CDL de veiller à ne pas laisser perdre ses droits et ses pouvoirs. Lucie Aubrac prend alors la parole : « Le CDL est un organisme de travail. Il est recruté dans tous les mouvements politiques de la Résistance. Il représente l’opinion générale d’un département. Les CDL représentaient le désir de libération ; ils représentent maintenant l’unanime désir des patriotes : reconstruire la France. » Lucie Aubrac parle ensuite des méthodes de travail et des rapports du CDL avec les organismes départementaux. La priorité reste l’épuration « Elle doit se poursuivre de la manière suivante : la Commission d’épuration étudie les noms des gens dont on lui a fait parvenir les dossiers à la Maison de la Résistance. Elle dresse l’accusation. Dans le procès-verbal de la Commission, il est décidé, qu’en raison de tels ou tels faits, tel individu est digne d’une certaine peine : mise en résidence surveillée ; camp de concentration ; prison. Ce procès-verbal est présenté chaque jour au CDL, entériné, porté au Préfet ; ainsi, en moins de 48 heures, chaque dénonciation populaire peut être suivie, étudiée, préparée pour l’accusation et se traduire en actes en 48 heures. L’épuration devient une tâche facile et claire. La Commission d’épuration a un rôle plus délicat ; c’est d’épurer les municipalités. Il y en a plus de 368 en Ille-et-Vilaine. Pour toutes les municipalités des villes de plus de 2 000 habitants, il faudra faire une enquête. Un texte législatif régit cette épuration : c’est l’ordonnance du 21 avril 1944 prise par le Ministère de l’Intérieur. Ce texte demande de conserver les conseillers municipaux élus avant le 1er septembre 1939. Ou il faudra les remettre en fonction. Seront révoqués, par contre, les maires, adjoints et conseillers traitres de même qu’il faudra dissoudre toute assemblée nommée par Vichy. » S’ensuit toute une série de mesures qu’il serait trop long de développer ici. Lucie Aubrac conclue : « Nous voulons réussir. Il ne faut pas perdre l’enthousiasme ; il faut rester près de nos buts ». Kerambrun clôt alors la séance « Nous nous heurtons parfois aux autorités militaires. Il semble que parmi les officiers qui ont récemment revêtu l’uniforme, tous ne soient pas résistants. » 
5, contour de la Motte
Le 17 août 1944, le CDL quitte la préfecture pour s’installer dans un immeuble réquisitionné au 5, contour de la Motte. Jusqu’à la mi-septembre 1944, les réunions sont quotidiennes. Elles se tiendront ensuite trois fois par semaine jusqu’au mois de juin 1945, puis une fois par semaine et enfin une fois par mois, la dernière aura lieu en novembre 1946. Chaque réunion fait l’objet d’un procès-verbal. D’après Charles Foulon, dans les premiers temps du CDL, les prises de position ou les vœux étaient tous adoptés à l’unanimité « L’enthousiasme y était, avec une atmosphère de fraternité qui était celle de la clandestinité ; le curé et l’ouvrier communiste, le directeur assez riche de la coopérative agricole et le cheminot, le vieux pharmacien et le jeune franc-tireur ». Au sujet des rapports entre communistes et non-communistes, Foulon note que la distinction entre les deux groupes est moins tranchée qu’elle ne le sera plus tard « L’hostilité de Vichy et la répression nazie avaient rendu les communistes sympathiques à tous les résistants » Pourtant, dès les premières réunions, Foulon sent la différence ; les communistes ne tardant pas à demander la représentation d’un certain nombre de groupes où ils étaient bien implantés (UJRF, UFF, FTP), le risque étant de modifier la majorité. La tension sera palpable au printemps 1945, avec les problèmes de la Constitution et des États Généraux de la Renaissance Française qui ont suscité des débats passionnés, mais il n’y aura jamais de rupture.

La difficile épuration

Kerambrun, qui vient d’être nommé Premier Président de la Cour d’Appel, revient de Paris le 8 septembre 1944 après avoir eu une entrevue avec le ministre de la Justice. Il présente un résumé de ses entretiens concernant la procédure de l’épuration judiciaire « En attendant la création de la Cour de Justice, il est bien entendu que le CDL doit faire suivre ses dossiers au tribunal militaire, qui se charge de poursuivre les coupables des délits et crimes commis en contravention des articles 75 à 80 du code pénal. M. le Commissaire du gouvernement en a 60 ou 100 sur lesquels 10 viennent directement du CDL. » Kerambrun reconnaît « Que la constitution du tribunal militaire pose celle de l’épuration de l’armée. En attendant la Cour de justice le tribunal militaire est donc compétent. » Du fait de ses fonctions, Kerambrun est remplacé à la tête du CDL par le pharmacien Heurtier. Ce même jour, le général Allard signale au CDL que le public se plaint des FFI (vrais ou faux) dont l’indiscipline et les mœurs déplaisent. Foulon constate que les gens ne savent pas comment faire parvenir leurs plaintes « Il est inadmissible que les collaborateurs puissent continuer encore longtemps à se promener impunis, autrement les gens finiraient par se faire justice. »

Pour mener à bien sa tâche d’épuration et de remise en ordre, le CDL va s’appuyer sur les CLL, qui n’existaient pas à la Libération. Reflets de la Résistance locale, les CLL vont se constituer progressivement à partir des organisations politiques et patriotiques clandestines qui avaient des représentants ici où là : Leblanc (FN) à Redon ; Briand à Saint-Malo ; Ponson (Résistance Fer) à Fougères, etc. L’objectif d’un CLL par canton ne sera jamais atteint, on constatera qu’ils sont surtout implantés dans le nord du département.
L’épuration judiciaire a fait l’objet de plusieurs ordonnances dont on peut retenir les trois principales :
- Ordonnance du 26 juin 1944 instituant au niveau de chaque cour d’Appel, une Cour de justice pour juger les faits postérieurs au 16 juin 1940 et antérieurs à la Libération et qui relèvent de l’intention de favoriser les entreprises de l’ennemi. Cette Cour de justice comprend un magistrat président, quatre jurés résistants et un commissaire du gouvernement. La procédure est similaire à celle d’une cour d’assises et les condamnés peuvent se pourvoir en cassation ou recourir à la grâce présidentielle. La Cour de justice de Rennes sera installée le 19 octobre 1944. Jusqu’à cette date, 566 personnes ont comparu devant le Tribunal militaire. 349 condamnations et 217 non-lieux ont été prononcés.
- Ordonnance du 26 août 1944 qui punit d’indignité nationale les Français qui, même sans avoir enfreint une règle pénale existante, se sont rendus coupables d’activités antinationales. L’indignité est prononcée par les Chambres civiques composées de cinq membres : un magistrat désigné par le premier président et quatre jurés. Alors qu’en Cour de justice, les accusés sont cités par le commissaire du gouvernement, les CDL peuvent traduire en Chambre civique des coupables présumés sans passer par lui. L’autre prérogative des CDL est d’avoir deux délégués qui établissent avec le premier président la liste des personnes susceptibles d’être jurés et connues pour leurs sentiments patriotiques. C’est  à partir de ces listes de cent noms que sont tirés les jurés, ce qui a souvent donné lieu à des polémiques, les jurés étant par définition hostiles aux inculpés. Le CDL appelle la population à dénoncer les collaborateurs par des plaintes précises et fondées à l’aide de formulaires ad-hoc. C’est à partir de ces plaintes qu’il établit un dossier et alerte les autorités.
- Ordonnance du 18 octobre 1944 sur les profits illicites réalisés entre le 1er septembre 1939 et le 31 décembre 1944, soit dans le commerce avec l’ennemi, soit dans le marché noir ou toute autre spéculation indue. Le CDL désigne trois délégués à la Commission de Confiscation des profits illicites (CCPI) d’Ille-et-Vilaine qui vont siéger avec six délégués des services financiers de l’État. Il n’est pas exagéré de dire que cette collaboration économique n’a pas fait l’objet d’une épuration particulièrement sévère : 113 millions pour l’Ille-et-Vilaine ; 18 millions pour le Finistère ; 12 millions pour le Morbihan et 17 millions pour les Côtes-du-Nord au 16 avril 1945.

Si le cadre juridique de l’épuration est fixé et en place, son application sur le terrain reste très difficile. Il faut avoir à l’esprit l’état de désorganisation du pays après les combats de la Libération. Véhicules, téléphones, machines à écrire, papier, tout ce qui est nécessaire aux enquêtes, manquent terriblement. Les prisons sont pleines et le camp Margueritte est saturé. Lors de la séance du 7 septembre, M. Becdelièvre s’insurge : « Le scandale du camp Margueritte continue. Les nègres font un véritable service de correspondance. Le lieutenant Biétry ou le capitaine Mercier ferment les yeux sur ce manège. » Heurtier se plaint qu’il y a autour du CDL de nombreuses fuites « Des agents auraient prévenu certaines personnes de leur arrestation imminente ». Quessot est d’avis « Que le clergé doit être épuré au même titre que les autres parties de la population. Le préfet pense qu’il faut songer aux conséquences… » Le 29 septembre, le Préfet annonce une série de mesures : enquêtes immédiates avec triplement du personnel ; 35 équipes de policiers vont travailler 24 heures après les demandes d’arrestation ; une cour militaire va fonctionner immédiatement. Encore faut-il trouver des inspecteurs de police connus favorablement de la Résistance, comme Jean Flouriot à Rennes. Le Préfet craint également que les magistrats, par trop d’indulgence ou trop d’esprit partisan, n’aiguillent vers la Cour civile de justice des gens qui devraient être passés devant le Tribunal militaire. Le CDL demande que la liste des arrestations soit publiée dans la presse. La Commission d’épuration s’interroge sur l’opportunité d’une arrestation massive des personnes inscrites dans les groupes et associations collaborationnistes. Le secrétaire propose qu’il y ait une arrestation opérée par tranches assez fortes, commençant par des personnalités d’un rang social élevé, désignées nommément par le CDL. Une arrestation massive de plusieurs centaines de personnes étant techniquement difficile. Un vœu est également adopté demandant l’internement administratif durant 2 ou 3 semaines des femmes ayant eu des rapports intimes avec les Allemands. Au vu de certaines « tontes » effectuées en ville, ces femmes étaient probablement plus en sécurité à Margueritte que chez elles… Malgré ces mesures, le 11 octobre, constat est fait que par manque de personnel il y a embouteillage du travail d’épuration en cours. 318 dossiers sont en souffrance depuis plusieurs semaines. Se pose aussi la question sur la culpabilité des membres du PNB ayant adhéré avant 1939.

Le bilan de l’activité du CDL35 mériterait un développement qu’il n’est pas possible d'aborder ici. Progressivement, il va devoir faire face à l’hostilité des élus et notables de la ville. Le 7 novembre 1945, le préfet avise le CDL de sa dissolution « Une des conséquences du discours de Foulon contre Teitgen et le MRP ». Prié de quitter les locaux du contour de la Motte, le CDL sera hébergé en 1946 par la CGT à la Maison du Peuple, rue Saint-Louis. Le Préfet réclamera à plusieurs reprises la restitution des dossiers d’enquête, mais sans succès. Ces dossiers seront ensuite transportés au siège du PCF, rue des Dames. Conséquence du coup de Budapest, le 8 novembre 1956, lors d’une manifestation, le local du PCF est pillé et les archives jetées par les fenêtres pour être incendiées. Alertés, quelques militants vont récupérer ce qu’ils peuvent.