vendredi 1 février 2019

Une curieuse enclave électorale d'extrême-droite dans Rennes la socialiste

.

Depuis 1977, sans discontinuer, les Rennais ont la particularité d’avoir toujours voté à gauche. Ils ont aujourd'hui la chance d'avoir deux maires socialistes : Emmanuel Couet et Nathalie Appéré. Avec le sentiment parfois, en parcourant l’unique quotidien local, de ne plus trop savoir qui est responsable de quoi, chacun s'accaparant les réalisations les plus prestigieuses de la ville : Métro ou Champs Libres, et surtout le Couvent des Jacobin, qui en est le dernier exemple.
A cette particularité, s’en ajoute une autre tout aussi symbolique : « Je suis fière que Rennes, parmi les grandes villes de France, soit une nouvelle fois en première ligne de la victoire contre le Front national », déclare Nathalie Appéré dans un communiqué paru dans Ouest-France le 8 mai 2017, à l’issue du second tour des élections présidentielles qui a vu Emmanuel Macron obtenir 88, 4 % des voix (France : 66, 10) et Marine Le Pen 11, 6 % (France : 33, 90). Après Paris, la capitale bretonne peut en effet s’enorgueillir d’être la seconde ville importante de France où la candidate du Front National réalise son plus faible score.
Plus intéressants sont les résultats du premier tour. Le 25 avril 2017, Ouest-France titrait : « Rennes n’est pas bleu marine » avec 31,86 % des voix pour Emmanuel Macron, contre 24,01 % au niveau national, et 6,70 % pour Marine Le Pen, contre 21,30 % au niveau national. Le journal ajoute : « Sous les 5 % dans un tiers des bureaux, Marine Le Pen n’a pas séduit l’électorat rennais. Un seul bureau, le 524, dans le secteur Sarah-Bernardt, à Bréquigny, lui offre un score au niveau de sa performance nationale : 21,67 %. ». Cette anomalie, dans une ville où par un effet de force centrifuge le vote Front National a été repoussé au-delà des limites de la Métropole, est assez curieuse. On sait que le vote Front National se nourrit du rejet de l'autre, de l'immigration, du chômage ou de l'insécurité, ce qui ne caractérise par particulièrement ce quartier.
Le bureau de vote 524 est situé dans l’école Jacques Prévert, qui n’en peut mais. On dénombre 1137 électeurs inscrits sur la liste électorale, dont 842 on voté au 1er tour. Emmanuel Macron est arrivé en tête avec 222 voix (26,88 %), talonné par Marine Le Pen et ses 179 voix (21,67 %). C’est un secteur très dense en forme de triangle, délimité par le boulevard Clémenceau, le boulevard de l’Yser et la rue Louis et René Moine, plus le square Louis Jouvet. Sa particularité est d’être  situé juste en face de l’imposante caserne de gendarmerie, qui se trouve de l’autre côté du boulevard Clémenceau. Faudrait-il y voir un lien de cause à effet ?
Ouest-France, 15 septembre 1945
Plusieurs sondages et enquêtes sérieuses sur les intentions de vote de ce que l’on appelait autrefois « Le sabre et le goupillon », indiquent en effet que les policiers et gendarmes votent à 50 % pour le Front National et les catholiques pratiquants à 38 %. Ce qui est nettement plus que la moyenne nationale. Écartons les bigotes, et concentrons notre regard sur les gendarmes, qui n’ont, rappelons-le, obtenu le droit de vote qu’en 1945. Contrairement aux policiers, ils sont encasernés, ce qui permet de mieux cerner leurs votes. On recense environ 200 militaires à la caserne Maurice Guillaudot. Or, une grande partie, sinon la totalité de ces gendarmes et leurs conjointes ou conjoints, résident dans deux ou trois grands bâtiments collectifs situés sur un terrain militaire, lui-même situé au centre du périmètre électoral du bureau 524. Une analyse plus fine permettrait de savoir quelle place occupent ces militaires et leurs familles sur la liste électorale du bureau. Ce doit être un pourcentage non négligeable d’électeurs sur un même secteur. Tous ne partagent pas les idées de Marine Le Pen, loin s’en faut. Cependant, si l’on considère qu’il n’y a aucune raison pour que ces gendarmes votent autrement que leurs collègues d’autres casernes en France, force est de constater qu’ils pèsent de tout leur poids électoral dans les résultats de ce bureau atypique.

mercredi 5 décembre 2018

L'étrange histoire d'un rescapé breton du HMS Hood


L’Ouest-Éclair, 27 mai 1941
Hier soir, alors que j’entreprenais un zapping frénétique sur mon « appareil récepteur de télévision », je tombe par hasard sur des images de la fin du Bismarck, diffusées par la chaîne RMC Découverte. Ce n’est pas que j’apprécie particulièrement la façon dont cette chaîne aborde l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, préférant de loin Arte, mais le sujet a retenu mon attention car avant d’être torpillé, ce cuirassé avait coulé le HMS Hood, un 24 mai 1941.
Cet épisode dramatique de l’histoire navale de la Seconde Guerre mondiale est connu et a fait l’objet de nombreuses publications, je ne m’y étendrai donc pas. Sinon pour rappeler que les Forces Navales Françaises Libres (FNFL) n‘ayant pas assez de navires pour embarquer tous les volontaires, bon nombre d'entre eux seront affectés sur des bâtiments de la Royal Navy. Ce qui explique que parmi les victimes, il y avait cinq marins français : Abry Robert, Blondot Jean, Minard André, Rannou Joseph, Tamarelle Marius. Sur un peu plus de 1 400 hommes d’équipage, on ne repêchera que 3 survivants britanniques : un aspirant et deux matelots.
Ce documentaire m’a remis en mémoire un témoignage indirect en lien avec cette tragédie. Il s’agit d’un texte de souvenirs d’un jeune officier présent au camp de Camberley, au sud de Londres, où étaient regroupés tous les volontaires FFL lors de leur arrivée en Angleterre. Parmi ceux-ci, Jacques Mantoux, entré à l’école polytechnique, alors repliée sur Lyon, en 1941, où il a été l’objet de vexations et humiliations du fait de ses origines juives. En janvier 1943, après un passage par l’Espagne et Gibraltar, Mantoux s’engage dans les FFL.
Jacques Mantoux
Après la guerre, il a rédigé un livre de souvenirs sur son séjour à Camberley où il dresse quelques portraits de volontaires, dont celui de cet étrange marin breton : « Il y avait aussi le brigadier Daniel, un Breton court sur pattes, mais plutôt fait en largeur, et surtout totalement hébété, qui était un cas d'entre tous les cas. Inscrit maritime en France, il s'était trouvé, je ne saurai jamais comment, quartier maître sur un croiseur de bataille fameux de la Marine britannique, le "Hood". En mai 1941, dans l'Arctique, le Hood, qui croisait en solitaire, se trouva, par pur hasard, sur la route du plus puissant navire de combat allemand, le tout nouveau cuirassé Bismarck, de 35000 tonnes, lancé dans ce qui fut la dernière tentative allemande de semer le ravage dans le trafic maritime allié dans l'Atlantique au moyen de navires de surface. Le Bismarck, déterminé à forcer le passage, engagea le combat à limite de portée de canons et, par un terrible coup de chance (ou de malchance) coula le Hood avec sa première salve ou à peu près: elle tomba dans une des cheminées et explosa dans les soutes à munitions. Le Hood coula en un instant, ayant tout juste le temps de signaler son naufrage et sa position. Dans la mer glaciale, les sauveteurs, quand ils furent rendus, trouvèrent quatre survivants d'un équipage de plus de mille hommes. Daniel était l'un des quatre. Resté en vie, réformé par la Marine britannique et remis aux F.F.L., il avait été versé, plutôt par charité, à la batterie de Camberley, en subsistance. On ne lui demandait aucun service. Ses paroles étaient indistinctes. Mais le samedi, une Rolls Royce venait le chercher pour l'amener dans la famille d'un des officiers disparus du Hood. Elle l'avait adopté. Il était pour elle un être sacré. Ce qui pouvait se passer dans quelque riche demeure, entre cette famille distinguée et ce malheureux, on ne peut se me représenter. Mais ce geste répété avec tant de fidélité m'est resté en mémoire, comme un symbole émouvant d'un des types de valeurs de la société britannique. »
J’avoue avoir du mal à croire en cette incroyable histoire et me perdre en conjectures. Pourtant, lors de son passage à Camberley, Jacques Mantoux donne l’impression d’être un jeune homme sérieux. S’agit-il du même navire ? Ce Daniel serait-il un affabulateur ? D’où vient-il exactement ? Sur le registre, lacunaire, des FNFL, on ne relève pas moins d’une douzaine de patronymes identiques, pratiquement tous bretons, mais rien sur le Hood ou Camberley.

vendredi 9 novembre 2018

L'étonnante histoire des photographies du massacre des patriotes et parachutistes du capitaine Marienne, exécutés à Kerihuel


Il n’est pas courant de voir des criminels de guerre poser derrière leur tableau de chasse et se faire photographier. C’est pourtant ce qui s’est passé le 12 juillet 1944 à Kerihuel, en Plumelec. Ce jour-là, vers 5 h 30 du matin, sept parachutistes SAS français, plus huit jeunes résistants FFI, ont été capturés sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Tous sont rassemblés sur l’aire à battre de la ferme. Deux officiers SAS : le capitaine Marienne et le lieutenant Martin, ainsi que les FFI, sont obligés de se coucher sur le sol, face contre terre et les mains sur la nuque, aux côtés des fermiers Danet, Gicquello père et fils. Derrière eux, cinq parachutistes sont alignés debout, face contre un mur. Tous sont fusillés froidement dans le dos, sauf un parachutiste, le sergent Judet, qui va sauter par-dessus le muret et s’enfuir à toutes jambes. Les parachutistes ont été abattus alors qu’ils étaient désarmés et revêtus de leurs uniformes. Ce qui est contraire à toutes les lois de la guerre. Les auteurs de ce massacre sont trois allemands du Sicherheistdienst (SD) : le capitaine Heer, Wenzel et Fischer, accompagnés de quatre français agents de l’Abwehr : Zeller, Gross, Munoz et Manoz. Arrêté en 1945 en Allemagne, Zeller sera condamné à mort à Rennes le 13 mai 1946, puis fusillé avec Gross et Munoz.  
L’histoire de cette photographie, qui figure en couverture de mon livre Agent du Reich en Bretagne, est assez étonnante. En effet, pièce à conviction essentielle, elle ne figure pas dans le dossier d’instruction du procès Zeller et comparses. Les policiers comme les juges de la Cour de justice ignorant son existence, les inculpés se garderont évidemment bien d’en parler.
Cette photographie est citée pour la première fois dans un document d’archives daté du 12 novembre 1949. Il s’agit d’un rapport de l’inspecteur de police François Resnais, de la Brigade régionale de police judiciaire de Rennes, section crimes de guerre, sur une enquête : « Relative à la découverte de photographies représentant une exécution de plusieurs patriotes français en Bretagne. » Un collègue de Resnais avait bien procédé à des recherches dans le département des Côtes-du-Nord, plus spécialement au lieu-dit « La Porcherie » en Loudéac, mais : « Ces recherches n’ont donné aucun résultat. » En ce lieu, à l’orée de la forêt de Loudéac, sept résistants avaient en effet été exécutés par les Allemands le 4 juillet 1944. De son côté, Resnais se rend dans le Morbihan au mois de novembre 1949, et plus spécialement dans la région de Plumelec, où il sait que plusieurs exécutions se sont produites : « M’étant rendu au lieu-dit « Kerihuel » en Plumelec, j’ai pu me rendre compte par l’état actuel des lieux que les photographies avaient été prises dans cet endroit même le jour de l’exécution du capitaine Marienne et de ses 17 camarades parachutistes et patriotes. Ces photographies ont été prises le jour même de la tuerie, c’est-à-dire le 12 juillet 1944, dans la matinée. » Resnais présente alors les clichés à Roger Danet, désormais âgé de 19 ans : « Les photographies que vous me présentez ont été prises ici-même, le jour de l’exécution de mon père et des 17 parachutistes et patriotes français, fusillés par les miliciens et soldats allemands le matin du12 juillet 1944. Sur la photographie n° 1 je reconnais parmi les premiers cadavres, celui de mon père, sur ce point je suis formel car je me souviens que ce matin-là, vers 6 h 30, je m’étais rendu auprès des cadavres et avoir embrassé celui de mon père dont la position était la même que celle représentée sur la photographie. Les autres cadavres situés à côté de mon père sont ceux de mon oncle Gicquello Alexandre et de son fils Rémi. Quant à ceux qui gisent plus loin, il s’agit des patriotes qui avaient été trouvés sous la hutte que l’on voit sur la photographie n° 3. Je reconnais également sur la photographie représentant les miliciens, deux de ceux qui étaient venus à Kerihuel, mais je ne peux vous indiquer leurs noms. »
Leur forfait accompli, et craignant une contre-attaque des parachutistes du lieutenant Taylor, qui avaient installé leur bivouac à proximité de la tente de Marienne, les Allemands et leurs agents ont quitté rapidement Kerihuel pour aller chercher des renforts. Les photographies n’ont donc pas été prises à ce moment-là, mais plutôt en fin de matinée, lorsque le groupe est revenu avec une compagnie de soldats de la Wehrmacht. Le photographe était donc un allemand, cela ne fait aucun doute. Très certainement un officier du SD, désireux de fournir à ses supérieurs les preuves de l’exécution du parachutiste le plus recherché de Bretagne depuis la chute du camp de Saint-Marcel.
Le plus troublant dans cette histoire, et qui intrigue l’inspecteur Resnais, c’est que le nom d’un jeune Rennais, fils de magistrat, est inscrit au dos d’une des photos : « Au dos d’une série de trois photos remises aux autorités françaises par un soldat anglais M. Naughton John et représentant une exécution de patriotes français, se trouvait le nom de M. Jean Martin et son adresse, 34 rue Croix Carrée à Rennes. Celui-ci, interrogé par les services de police, déclare qu’effectivement il avait connu un soldat anglais très jeune, 19 à 20 ans, parachutiste fait prisonnier dans la région de Caen au moment du débarquement et qui se trouva transféré à Rennes, où il fut interné à l’EPS (Hôpital complémentaire). » Au mois de juin 1944, après le débarquement, cet hôpital complémentaire allemand, situé dans l’actuel lycée Jean Macé, accueille de nombreux prisonniers de guerre blessés : américains ou parachutistes britanniques. Les conditions sanitaires y sont déplorables et la nourriture insuffisante. Des résistants ayant été un peu trop brutalisés par les tortionnaires du SD, situé juste en face, y sont parfois amenés pour y être soignés. Dans ce cas, des membres du Bezen Perrot montent la garde devant la chambre.
Alors que les GI de Patton sont bloqués à Maison Blanche, et que de violents tirs d’artillerie essaient d’atteindre le siège du SD, John Naughton sort de l’EPS pour se rendre utile et aider les services de la défense passive de Rennes : « Il rencontra alors Jean Martin qui s’occupait des blessés et l’aide pendant quelques instantsLe même jour ou le lendemain, en tous cas dans les environs du 2 août, puisqu’à cette date il semble que la Gestapo, qui résidait juste en face de l’EPS avait alors quitté les lieux, Martin retrouve Naughton près de l’EPS et du boulevard de la Duchesse Anne, près de chez une de ses amies, Mlle Claude Villers, avocate au Barreau de Rennes, qui se trouvait à sa fenêtre. » Les deux jeunes gens sont alors invités par l’avocate à boire une bouteille de vin pour fêter la Libération. Lors de la discussion, Naughton raconte les conditions dans lesquelles il avait été fait prisonnier : « Il remit à Claude Villers en souvenir un petit écusson de laine. Il échangea à ce moment son adresse avec Jean Martin et il semble qu’à ce moment, n’ayant pas de papier pour écrire, il ait transcrit celle-ci au dos d’une photo. L’adresse de Naughton a été égarée par Martin. »
Dans ce rapport de Resnais, il n’y a malheureusement aucune information sur la façon dont Naughton s’est procuré ces photos. Ont-elles été remises par un soldat allemand en soin à l'EPS ? C'est possible. J’avancerai plutôt l’hypothèse suivante : le 2 août, les policiers du SD, le Bezen Perrot et quelques autonomistes bretons parmi les plus compromis avec l'occupant ayant pris la fuite, la nourriture vient à manquer aux blessés de l’EPS. Les Américains étant toujours à Maison Blanche, le personnel civil de l’EPS, quelques prisonniers valides et même des voisins – l’officier allemand commandant l’hôpital fermant les yeux – vont piller la Maison des étudiantes où les Allemands avaient laissé d’importantes quantités de provisions, pour les ravitailler. On peut donc raisonnablement penser que pendant ce laps de temps, avant l’entrée en ville des libérateurs, Naughton est entré dans le bâtiment et y a découvert ces photos.

samedi 6 octobre 2018

Maudite Vilaine !

La Vilaine n'a pas toujours été un long fleuve tranquille. En 1966, enserrée en un lit trop rétréci entre deux sinistres quais de granit noirci d'une dizaine de mètres de hauteur, elle prend une revanche désastreuse lors d'une crue "historique", qui n'a heureusement fait aucune victime. Quatre années plus tard, le 27 février 1970, c'est une autre tragédie qui se noue sous les yeux des Rennais, présents ce jour-là sur le boulevard Laënnec et la rue Alphonse-Guérin. 
Une séance de canoë 
Ce vendredi, à 10 heures, un autocar quitte le CES des Gayeulles pour conduire 32 collégiens (20 filles et 12 garçons) à la base nautique située derrière le stade du commandant Bougoin, afin d'y pratiquer une activité de canoë. Compte-tenu de la distance, le car accuse un certain retard puisqu'il n'arrive que vers 10 h 50. Ce qui explique que les enfants, d'après l'édition d'Ouest-France du samedi 28 février : "se mirent rapidement en tenue et les premiers embraquèrent vers 11 h 10, sous la surveillance des moniteurs d'éducation physique du CES, responsables de la classe : Mlle Annick Paris et M. Henri Goasdoué, en présence du permanent de la Jeunesse et des Sports, M. Dominique Daniel." Le journal fait une erreur. Dominique Daniel ne participait pas à la séance de canoë, mais il est accouru sur les lieux pour participer aux secours.
Cette base nautique, qui occupe l'emplacement de l'ancienne baignade publique du Cabinet-Vert, au bord de l'actuelle promenade des Bonnets Rouges, est en fonction depuis trois ans sous la responsabilité du service départemental de la Jeunesse et des Sports. Le ponton d'embarquement se trouve à une centaine de mètres en amont du point de séparation de la Vilaine en deux bras. Celui de gauche est un "bras mort" du fleuve, sans danger, qui longe la rue Alain-Gerbaud, où doivent se rendre les collégiens pour leur entraînement. Celui de droite, plus large, voit son cours entravé par un déversoir. Pour accéder à la zone d'entraînement, les embarcations doivent emprunter le milieu du fleuve, afin d'échapper au courant qui se fait sentir à la hauteur de l'embranchement et devient de plus en plus fort au fur et à mesure que l'on s'approche du déversoir. D'après Ouest-France, celui-ci devait être assez puissant : "En raison des crues, un matelas d'eau d'une épaisseur de 60 cm franchissait le déversoir et créait un violent tourbillon au pied de la chute. Avant chaque cours, les moniteurs précisent ce danger et demandent impérativement aux élèves de ne pas s'approcher de la rive du côté du Cabinet-Vert, en raison du courant qui risquerait de les entraîner." Visiblement, ils n'ont pas été entendus ce jour là. 
Survient le drame
Que s'est-il passé au début de la leçon ? D'une prudence toute jésuitique, le quotidien de la rue du Pré-Botté écrit : "Toutes les précautions de sécurité semblaient avoir été prises : depuis trois ans, au rythme de cent enfants par jour, étaient données des leçons à cette base nautique du service départemental de la Jeunesse et des Sports. Mais peut-être n'avait-on pas pris assez garde à la violence du courant dues aux crues et à l'inexpérience de certains des enfants." D'après les témoignages recueillis auprès de quelques enfants rescapés, Mlle Paris : "avait précisé de manière claire, particulièrement aux fillettes qui montaient en canoë pour la première fois, les limites à ne pas dépasser." A-t-elle seulement été entendue ? Ouest-France ajoute en effet : "Il semble qu'une des embarcations, ayant quitté l'appontement parmi les premières, ait cependant franchi cette limite et se soit trouvée entraînée par le courant qui conduite au déversoir." Au même moment, les enfants restés sur le ponton prennent place deux par deux à bord des canoës. Mlle Paris, voyant le premier canoë se diriger vers la zone dangereuse, tente aussitôt de se porter à sa hauteur, pour le guider vers la rive. S'ensuit alors une certaine confusion. Les enfants ont-ils
cru qu'il fallait suivre la monitrice ? Les gamines avaient-elles seulement assez de force pour pagayer vers l'autre bras de la Vilaine malgré le courant ? Toujours est-il que Mlle Paris portant secours aux fillettes, les autres canoës sont entraînés par le courant vers le déversoir, situé à une cinquantaine de mètres du point d'intersection des deux bras. En quelques secondes, c'est la panique générale. Les garçons plus expérimentés, certains ont redoublé leur quatrième, cherchent à gagner la rive et y parviennent, pendant que d'autres se portent au secours des fillettes qui crient, totalement affolées. Mais pour la plupart, c'est déjà trop tard. Emportés par la force du courant, les canoës franchissent le déversoir puis basculent dans la chute d'eau qui les brise, le tourbillon brassant leurs occupants. Quelques collégiens et collégiennes, ayant réussi à surnager grâce à leurs gilets de sauvetage, seront récupérés à plus de 500 m en aval.  
L'attente des secours
Alertés par les cris, des employés des TUR, les Transports Urbains Rennais, dont le dépôt surplombe le déversoir, se précipitent avec des échelles pour descendre sur le chemin de halage et lancer des cordes, récupérant ainsi des collégiennes. Témoins eux aussi du drame, deux étudiants qui consomment au café situé près du pont Laënnec, n'hésitent pas une seconde et se jettent dans l'eau froide. Dans l'affolement général, même les enfants qui se trouvent en dehors de la zone dangereuse se mettent à l'eau, abandonnant leurs canoës. Les moniteurs restés à la base accourent et se jettent à l'eau, ainsi que les garçons qui avaient abordé. D'après Ouest-France, les secours ont bien été alertés, mais pas pour une noyade collective : "Il y a une personne qui appelle au secours dans l'eau, au 14, rue Laënnec. Tel est l'appel qu'ont reçu, à 11 h 31, les sapeurs-pompiers. Une ambulance est partie aussitôt avec une barque. Ce n'est qu'après, exactement informés de l'ampleur du drame, que les sapeurs-pompiers ont pu faire partir les moyens nécessaires. La circulation, très dense à cette heure- là, n'a rien simplifié pour les six ambulances envoyées sur les lieux." Cette méconnaissance de la réalité des événements sera confirmée par un témoin dans un courrier adressé à Ouest-France : "J'ai vu une ambulance des pompiers arriver (sans bateau). S'ils avaient fait diligence, ils manquaient de précisions (ils me l'ont confirmé), j'ai alors téléphoné des renseignements complémentaires et alerté les services de la préfecture, qui ont aussitôt déclenché un dispositif plus adapté à l'ampleur de l'accident." Les ambulances enfin arrivées sur les lieux : "Les sapeurs pompiers tentèrent de repêcher tous ceux qui étaient encore à l'eau. Ils remontèrent ainsi les moniteurs qui, à bout de force, avaient perdu connaissance. Pendant que les sauveteurs repêchaient les derniers enfants, les pompiers pratiquaient sur place la réanimation des plus atteints. Étaient dirigés vers l'Hôtel-Dieu : les quatre moniteurs et cinq enfants, tous de Rennes : Brigitte Fauchoux, 14 ans, 10, allée de Brno ; Christine Bérenguer, 14 ans, 17, square Guy-Ropartz ; Rozenn Bobin, 12 ans, 2, rue du Docteur-Aussant ; Martine Mérault, 14 ans, 1, square Saint-Exupéry ; Catherine Marnier, 14 ans, 8, allée de Maurepas. Les trois dernières étaient considérées dans un état très grave. Hier soir, l'état de Cathrien Marnier restait très préoccupant. Par contre, on enregistrait une amélioration de celui de Martine Mérault. Quant à Rozenn Bobin, elle était considérée comme hors de danger." Un homme grenouille va plonger dans le déversoir une fois le vannage relevé, afin de voir si des corps ne seraient pas restés plaqués contre la paroi. Mais, en cette période de crue, le vannage ne peut rester levé plus de dix minutes. Il est ensuite impossible de plonger en raison des tourbillons et de la violence du courant une fois l'eau lâchée. Tout l'après-midi, six pompiers dans deux barques, les HSB (Hospitaliers Sauveteurs Bretons) avec un bateau et un zodiac, vont parcourir la Vilaine, récupérant des pagaies et des flotteurs bien après la partie canalisée du fleuve.
Une longue angoisse
Commence alors une longue période d'angoisse. Les enfants rescapés ont été dispersés un peu partout et les responsables ont le plus grand mal à les réunir. M. Moreul, moniteur d'éducation physique au CES des Gayeulles, qui habite dans le quartier, n'est pas de service ce jour-là, mais il participe aussitôt aux premiers secours et rassemble les rescapés dans le car pour faire l'appel : "Les enfants étaient tous très choqués par ce qui venait de se passer. Les fillettes surtout étaient complétement paniquées. J'en ai rattrapé une qui marchait comme une automate, au milieu des voitures, sans savoir visiblement où elle était, ni où elle allait. Les garçons étaient plus calmes, certains ont même plongé et se sont mis à l'eau pour porter secours à leurs camarades." Les cellules d'assistance psychologique n'existent pas encore. Les familles des victimes et les rescapés se soutiennent mutuellement, la société est moins individualiste qu'aujourd'hui. Au milieu de l'après-midi cependant, les sauveteurs doivent se rendre à l'évidence que trois collégiennes sont considérées comme disparues : Gwenaëlle Berthelé, 13 ans, 25, rue des Gantelles ; Marie-Christine Rouxel, 13 ans, 40, rue de Beausoleil à Cesson-
Archives de Rennes 350 Fi 683
Sévigné, et Soizic Maugère, 13 ans, 13, rue Parmentier.

Les enquêtes administratives et judiciaires commencent. D'après Ouest-France, tout est en règle : "On sait déjà que les enfants étaient encadrés par quatre moniteurs, que les familles avaient autorisé la pratique du canoë, que les enfants savaient tous nager et qu'ils portaient tous un gilet de sauvetage. Mais l'on remarquera que toutes les victimes sont des fillettes, semble-t-il débutantes, que l'effroi a saisies dès le début de l'accident.
Dans son édition du lundi 2 mars, le journal informe ses lecteurs que le corps de Soazic Maugère, qui ne portait plus de gilet de sauvetage et dont les vêtements avaient été déchirés par les tourbillons, a été retrouvé samedi matin, à plus de 500 m du déversoir. La nouvelle avait déjà fait le tour de la ville. Des milliers de Rennais ont en effet éprouvé le besoin de se rendre sur les lieux du drame durant tout le week-end, arpentant les chemins de halage depuis l'embarcadère jusqu'au quai Richemont : "Un service d'ordre dut être assuré par les gardiens de la paix pour que les sauveteurs qui fouillèrent sans relâche le lit de la rivière ne soient gênés dans leurs recherchent."
Les premières questions.
Dans son édition du mardi 3 mars, Ouest-France consacre un article assez sobre, sans photo, aux obsèques de Soizic Maugère, célébrées à l'église Saint-Jean-Marie-Vianney, en présence du maire de la ville, Henri Fréville, et du député Jacques Cressard : "La plupart des élèves du CES des Gayeulles viennent du quartier de Maurepas et des rues voisines." A cette époque, Maurepas est un quartier populaire et ouvrier au sens noble du terme. Les jeunes fréquentent les mêmes écoles publiques : Trégain ou les Gantelles, puis le collège des Gayeulles, les mêmes équipements sportifs ou de loisirs : maison de quartier, MJC, foot aux Longs-Prés, ou bien encore le patronage des "Cadets de Bretagne". Tous se connaissent donc plus ou moins. Ce drame ne laissant personne indifférent, l'émotion est grande dans le quartier : "Près de 1 500 personnes ont assisté à al cérémonie religieuse. A l'entrée de l'église, les camarades de classe de la petite victime étaient là, un bouquet de fleurs blanches à la main, les yeux noyés de larmes. Voisins, amis, parents d'élèves et professeurs entouraient la famille de la petite Soizic, partageant une douleur trop lourde à porter." Ce même jour, les lecteurs du journal auront peut-être remarqué un changement de ton dans un article consacré au suivi de l'enquête. Le matériel de sauvetage a été saisi et déposé au greffe du tribunal. Le doute s'installe. D'après les premières constatations en effet : "Les gilets, qu’ils aient été ou non utilisés, dans leur très grande majorité ne comportaient pas toutes les attaches qu’ils auraient dû avoir normalement s’ils avaient été tenus en bon état de service. Il apparaît encore qu’en raison du retard du car qui a amené les enfants, la mise à l’eau a été plus précipitée que de coutume : certains enfants, qui allaient effectuer leur première séance d’initiation au canoë-kayak, ont affirmé qu’ils ignoraient l’existence du déversoir. Leur affirmation, sans contredire aucun autre témoignage, s’explique par le fait que la brève séance d’information donnée avant l’embarquement, n’a pas été entendue et suivie de la même façon par tous : tandis que les uns écoutaient attentivement leurs moniteurs, d’autres prêtaient une plus grande attention aux ébat de camarades qui avaient eu la permission d’embarquer sans attendre. Enfin, la grande question qui reste posée et à laquelle les experts devront répondre, est la suivante : la vitesse du courant – autour de un mètre à la seconde en aval immédiat de la base – n’était-elle pas trop forte pour de jeunes débutants dont c’était la première séance de canoë-kayak ?" Dans un courrier des lecteurs du 6 mars, le cadre administratif d’un lycée de Rennes s’interroge lui aussi sur les circonstances de ce drame : "Après Juigné[1], Rennes ! Quand donc ceux à qui nous confions nos enfants cesseront-ils de jouer par manque de discernement, manque d’autorité, par une insouciance inqualifiable, avec leurs vies. Étant donné la température, étant donné l’état d’une rivière en crue, étant donné l’inexpérience des enfants, la seule décision sage était de ne pas faire de canotage ! Enfin, on avance aussi l’ « autorisation donnée par les parents » le fait « que les enfants savaient nager », qu’ils avaient « des brassières de sauvetage ». Et alors ? Que peut une expérience de la nage, une brassière de sauvetage quand l’eau est glacée et que, subitement, l’accident arrive ? On ne connaît pas l’hydrocution ou la congestion chez les responsables des sports ? Quand à l’autorisation des parents, oui, nous faisons confiance. Cette confiance se trouve, par ce drame, bien ébranlée et les déclarations officielles, navrantes dans leurs arguments, ne changent rien à un drame qui devait être évité et pouvait l’être." Dans un long courrier, adressé à Henri Fréville[2], un ingénieur hydraulicien de 65 ans, canoéiste, va dans le même sens : "Il s’agit de débutants ou semi-débutants, en hiver les déversoirs ne sont pas pour eux. Tout au plus des biefs tranquilles (…) En crue les conditions étaient différentes. Le danger représenté par l’attraction du déversoir de latent devient inexorable pour celui qui n’a pas su le détecter à temps. Règles de sécurité : reconnaissance préalable de l’itinéraire depuis la rive. Strictes consignes d’itinéraire avec moniteur en tête et encadrement. Et surtout c’est l’hiver. Le froid et les vêtements diminuent considérablement les performances et aggravent les conséquences d’une immersion, même momentanée. Les organisateurs n’ont pas vu clairement les conséquences de la crue et n’ont pas su prendre des mesures pour éviter l’entraînement vers le déversoir." Cette mise en cause de l'encadrement des enfants ne manque pas de faire réagir la FEN, qui adresse un communiqué au journal.
Les recherches sont abandonnées le 14 mars. Le samedi 21 mars, le corps de Marie-Christine Rouxel, flottant entre deux eaux, est repêché à 500 m du déversoir, donc avant les quais. Le vendredi 27, le niveau des eaux le permettant, les autorités décident de procéder à l’assèchement du fleuve en aval du déversoir. Des pompiers des brigades de Rennes, Bruz et Tinténiac, aidés de CRS et sauveteurs de la SNSM entreprennent une fouille systématique du lit de la Vilaine. A 8 h 30, ils sont avertis de la découverte d’un corps par un ouvrier des Papeteries de Bretagne, à proximité d’un filet tendu à cet endroit. Aucun doute n’est permis, il s’agit bien de celui de Gwenaëlle Berthelé, dont les obsèques sont célébrées dès le lendemain à Saint-Jean-Marie-Vianney. 
Le 28 novembre 1970, neuf mois après le drame, Ouest-France informe ses lecteurs que la jeune Martine Mérault, qui était soignée au centre de réanimation du centre hospitalier, est décédée chez ses parents où elle avait été reconduite : « Ses obsèques seront célébrées aujourd’hui à 16 h, église Saint-Laurent. » Cette tragédie aura donc fait quatre jeunes victimes, anéanti leurs familles et brisé la vie des adultes chargés de les encadrer. 

[1] Le 18 juillet 1969, à Juigné (49), 19 enfants âgés de 10 à 13 ans ont péris noyés lors d’une baignade, happés par le courant d’un bras de la Loire.
[2] Archives de Rennes. 1078W115. Cabinet du maire.

12 octobre 2018
En lien avec cette communication, je prends connaissance aujourd'hui de deux informations dans mon seul et unique quotidien rennais. La première concerne le corps d'un noyé repêché par les plongeurs des sapeurs-pompiers dans la Vilaine... qui passe désormais sous le pont situé à l'angle du boulevard de Chézy et de la rue Legraverend, précise Ouest-France, qui n'est décidément plus ce qu'il était. L'autre triste nouvelle est l'avis d'obsèques de l'abbé "Jo" Delin, 86 ans, qui exerçait son ministère à la paroisse Saint-Laurent de Maurepas. Le père Delin était un éveilleur de consciences d'une grande bonté et d'un profond humanisme. Très connu et apprécié dans le quartier, il faisait partie de cette catégorie des prêtres ouvriers, pas toujours bien vus par l'évêché, qui avaient choisi de quitter leur presbytère pour vivre en HLM afin de partager la vie des travailleurs et des gens de condition modeste.