mercredi 28 janvier 2015

Là-bas où le destin de notre siècle saigne


Si le 70ème anniversaire de la libération d’Auschwitz nous rappelle ce qu’a été l’horreur des camps d’extermination nazis, il ne doit pas nous faire oublier la participation du gouvernement de Vichy dans la Shoah, complicité que certains tentent encore aujourd’hui d’atténuer par de macabres distinctions entre juifs français et juifs étrangers. Il serait tout aussi regrettable de passer sous silence les conditions du retour de ces déportés en France, le sentiment de culpabilité, voire de honte, éprouvé par la majorité de ces rescapés des camps de la mort. D’oublier la solitude de ceux qui ont vu tous leurs proches exécutés par les nazis, leur détresse morale et psychologique. Beaucoup furent incapables, parfois pendant des années, de témoigner sur ce qu’ils avaient vécu. Marie-Anne Rabu est la première déportée politique à être rentrée à Rennes. Elle avait été arrêtée le 8 avril 1943 à son domicile, rue Victor Hugo. Emprisonnée à Jacques Cartier, puis à Fresnes, elle sera transférée à la prison de Darmstadt. C’est là qu’elle sera libérée par les Américains, le 25 mars 1945. Interrogée par un journaliste à son retour sur ce qu’elle avait vécu, elle n’a pas souhaité s’exprimer.
Les prochaines commémorations de la libération des autres camps de concentration devraient également être l’occasion d’évoquer le dénuement dans lequel se sont retrouvées ces veuves de résistants, déportés ou morts au combat, se retrouvant seules, avec de jeunes enfants à charge. Lorsque Andrée Gallais et sa fille Huguette, qui ont survécu aux camps nazis, rentrèrent à Fougères le 2 mai 1945, elles étaient totalement démunies. La rue de la Pinterie, où elles habitaient, ayant été détruite par les bombardements. Á cet égard, il faut signaler le dévouement et le travail inlassable de Charles Foulon, alors secrétaire du Comité Départemental de la Libération. Durant toute sa mission, il n’a eu de cesse d’intervenir en faveur de ses femmes auprès de ses nombreuses relations, Tanguy-Prigent notamment, ministre de l’agriculture. Il fallait leur trouver un travail, dans l’administration ou la manufacture des tabacs de Morlaix par exemple.
Quant au sort des rares rescapés juifs revenus à Rennes, il n’était guère plus enviable. Spoliés de leurs biens, leurs propriétés le plus souvent « aryanisées », ils devront affronter une administration pas toujours compréhensive pour faire valoir leurs droits. Prenons l’exemple de Jacques Katz, juif d’origine polonaise, directeur de l’école Pigier. Le 5 janvier 1943, Raymond du Perron de Maurin, délégué régional du Commissariat aux questions juives pour la Bretagne, accompagné d’un soldat allemand, se présente à son domicile au 13, rue des Dames. Dénoncé pour propagande anti-allemande, il est aussitôt emmené à la prison Jacques Cartier, puis transféré à Compiègne dix jours plus tard. Le 11 février 1943, Katz fait partie des 998 déportés du convoi n° 47 à destination d’Auschwitz-Birkenau. Il est ensuite dirigé sur Buchenwald. D’après un rapport, consulté aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, Katz participe au soulèvement de Varsovie du mois d’août 1944, sans plus de précision. Alors qu’il combat dans les forces polonaises, il est fait prisonnier puis à nouveau déporté au camp de Mauthausen, où il sera libéré par les Américains le 5 mai 1945. De retour à Rennes, voulant faire valoir ses droits, le Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre diligente une enquête pour déterminer si Katz avait droit au titre de « déporté » ou « d’interné résistant ou politique ». La nuance est de taille en effet. Un déporté au titre de résistant « Combattant volontaire », relève du régime des pensions militaires, alors qu’un déporté politique « Victime de persécutions raciales » relève du régime civil des pensions des victimes de guerre. Sachant qu’un juif d’origine étrangère doit en plus justifier de sa nationalité française, que Katz a heureusement acquise en 1934. Après avoir rappelé que son arrestation « Aurait reposé sur le double motif : origine israélite et propagande anti-allemande », le rapport de police, rédigé en 1952, privilégie l’action résistante : « Compiègne était la destination des internés politiques », mais occulte la déportation à Auschwitz. Comme le soulignent Claude Toczé et Annie Lambert dans leur ouvrage Les Juifs en Bretagne : « La nécessité de choisir entre les deux motifs d’arrestation justifiait-elle d’effacer l’histoire personnelle de Jacques Katz de celle de la Shoah ? » Il serait bien illusoire de croire que les vieux démons de l’antisémitisme ne ressurgiraient plus après une telle tragédie. Au même moment en effet, le 19 avril 1945, un jeune interprète de la Feldgendarmerie de Rennes comparait devant la Cour de justice de Rennes. Juif d’origine allemande, dont la famille a fui les persécutions nazies en 1933, il est décrit comme particulièrement intelligent et parle couramment les deux langues. Le journaliste présent à l’audience écrit : « La guerre éclate. Il a 28 ans. Apatride mais juif, il trouve dans les subtilités d’esprit de sa race le moyen d’échapper au camp de concentration. C’est de se mettre au service de ses persécuteurs comme interprète. Muni de faux papiers au nom de Jean Roche, il se fait passer pour français. » C’est article est paru dans le quotidien La Voix de l’Ouest, issu de la Résistance.

jeudi 22 janvier 2015

La dernière victime des Allemands à Rennes



Le 70ème anniversaire de la libération de Rennes a été marqué par de nombreuses cérémonies officielles, avec leurs cortèges de détachements militaires et retentissantes Marseillaises. Le Chant des partisans aurait été tout aussi apprécié, notamment lors de l’hommage particulièrement émouvant rendu aux déporté(e)s du « convoi de Langeais », parti dans la nuit du 3 au 4 août 1944. Ces commémorations ont également permis d’évoquer de grandes figures de la Résistance rennaise, victimes de la barbarie nazie. Ces hommes et ces femmes, résistants de la première heure qui ont donné leur nom à plusieurs rues de la ville, ont fait l’objet de nombreuses communications. Moins connus, voire totalement ignorés, sont les Rennais qui ont agi dans l’ombre de manière spontanée et solitaire. Sans armes ni explosifs, ces patriotes anonymes ont commis des actes de sabotage apparemment minimes : câbles téléphoniques coupés, pneus crevés, réservoirs d’essence vidés, etc. mais qui pouvaient être lourds de conséquences. Inconnus des mouvements de résistance, ils n’ont souvent jamais fait de démarches pour obtenir un titre de reconnaissance officielle à la Libération. Démarche qui n’était pas évidente, puisqu’il fallait avoir appartenu pendant trois mois au moins, avant le 6 juin 1944 et dans la zone occupée à une organisation de résistance homologuée. Il faut cependant croire que l’interprétation de cette loi du 25 mars 1949 portant statut des Combattants volontaires de la Résistance était assez « souple », puisque le directeur du principal quotidien rennais, qui n’était membre d’aucun mouvement de résistance, mais qui fut condamné par les Allemands à quinze jours de prison pour « propagande gaulliste » en 1943, obtiendra sans difficulté la carte de combattant volontaire de la Résistance. Estimant sans doute qu’une carte sans médaille, cela n’avait pas la même allure, il écrira à Louis Pétri pour réclamer la Croix du combattant volontaire de la Résistance.
Affiche des Archives de Rennes
Le premier de ces Rennais qui refusèrent de rester passifs devant l’occupation allemande fut le jeune Marcel Brossier, fusillé le 17 septembre 1940 pour avoir saboté de sa propre initiative un câble militaire. Quatre années plus tard, dans la nuit du 3 au 4 août, alors que l’entrée des troupes américaines en ville est imminente, Pierre Pommeret rencontre un groupe de soldats allemands à quelques pas de sa maison, rue Beaumarchais. Les voisins, terrés dans leurs caves depuis les échanges d’artillerie entre les Allemands et les Américains bloqués à Maison-Blanche, entendent claquer des coups de feu puis, mêlée au bruit de la fusillade, la voix de la victime : « On tire sur moi ! ». Il est 23 heures 30. Quelques heures plus tard, les 5 ou 6 000 soldats allemands encore présents à Rennes quittent la ville pour se diriger sur Saint-Nazaire par des routes secondaires, sous les ordres du colonel Bartel. Au point du jour, c’est le chanoine Lignel, curé de l’église Sainte-Jeanne-d’Arc, qui relèvera le malheureux corps transpercé de balles. Que s’est-il passé exactement ? Que faisait cet homme de 36 ans dans la rue cette nuit-là ? Difficile de le savoir. Son nom n’apparait dans aucun des dossiers d’enquête sur les crimes de guerre commis par les Allemands, pas plus que dans les ouvrages consacrés à cette période de l’histoire de Rennes. D’après le curé, qui le connaissait bien, Pierre Pommeret s’était de tout temps comporté en patriote actif : « C’était un passionné de la Résistance ». Dès 1942, il aurait coupé des fils télégraphiques posés par les Allemands avenue Janvier. Plus tard, derrière l’église de son quartier, au vu même des soldats ennemis, cantonnés dans l’école voisine, il sabotait l’installation télégraphique de l’armée d’occupation. Cette nuit du 3 au 4 août, des mines disposées par les Allemands ont été subrepticement enlevées par une main inconnue. Était-ce là le motif de sa sortie nocturne ? Quoi qu’il en soit, Pierre Pommeret, originaire de Pleudihen, arrivé à Rennes en 1940 pour travailler comme électricien aux Tanneries de France, laisse une veuve et sept enfants. Sur son acte de décès, établi le 5 août, figure la mention marginale « Mort pour la France ». Inhumé au cimetière Saint-Laurent, c’est la dernière victime des Allemands à Rennes.

lundi 12 janvier 2015

Du bagne pour enfants à la LVF



Parmi la longue cohorte des dénonciateurs, traitres, miliciens et autres « collabos » de tout poil qui défilent devant les juges de la Cour de justice de Rennes, on trouve parfois d’étonnants personnages. Celui qui comparait ce jour du mois de juin 1946 : « Conserve sa bonne humeur et trouve le moyen tout au long de l’audience de divertir ses juges tout autant que le public. » note le journaliste qui suit ce procès. Pourtant, fait remarquer le commissaire du gouvernement : « Il est bien né sous une mauvaise étoile ».
La conjonction astrale devait être en effet particulièrement malheureuse pour ce garçon qui voit le jour en 1910. Trop tôt orphelin, il est condamné une première fois par le tribunal d’Alençon au mois de février 1926 pour vol de vélo et placé en liberté surveillée. Au mois de juin, c’est le tribunal de Dijon qui le condamne pour vagabondage et le place en liberté surveillée jusqu’à sa majorité. Le mois suivant, c’est une nouvelle condamnation par le tribunal de Rambouillet pour vol et vagabondage. Au mois d’août, c’est le tribunal de la Seine pour infraction à la liberté surveillée. Finalement, en février 1928, le jeune homme est envoyé dans des colonies pénitentiaires aux noms tristement célèbres comme Aniane, dans l’Hérault, ou celle de Mettray, dans l’Indre-et-Loire, qui servira de matrice à Jean Genet pour son roman « Le Miracle de la rose ». Hormis la fascination pour l’esthétique nazie qu’éprouvera Genet par la suite, il y a bien des similitudes entre les deux hommes : orphelins tous les deux, âge identique et même jeunesse chaotique. Ils ne sortiront du bagne pour enfants que pour rejoindre l’armée : les bataillons d’Afrique, les fameux « Bat-d’Af », destinés aux individus ayant un casier judiciaire un peu trop chargé.

Un dur, un vrai, un tatoué
Alors que Genet quitte Mettray pour s’engager dans la Légion étrangère, notre homme choisit le 1er régiment de Spahis marocains, alors stationné au Levant français. C’est au Liban qu’il se fait tatouer sur la paume de la main droite un mot « injurieux » pour ses chefs, lorsqu’il leur fait le salut militaire. Ce mot, que l’on devine sans peine, n’est guère apprécié des officiers et, au mois d’avril 1931, le voilà de nouveau condamné à 89 jours de prison par le tribunal militaire de Beyrouth. Un autre jour, il estime s’être fait rouler sur le prix d’une course par un cocher arabe, qu’il déleste de sa recette. Un tribunal de Damas le condamne alors à cinq ans de prison pour vol qualifié en juillet 1932. Finalement, l’affaire s’arrange et notre « dur », désormais tatoué de la tête aux pieds, est envoyé en Tunisie, toujours dans les « Bat-d’Af ». Décidément rétif à l’autorité, le voilà mêlé à une bagarre, où ses supérieurs écopent quelques horions. Ce qui lui vaut encore deux ans de prison pour « outrage à supérieur ». Démobilisé en 1940, avec le grade de sergent-chef du 1er bataillon d’Afrique, il s’installe à Tunis et vend du vin aux musulmans, ce qui est formellement interdit et lui vaut de nouveaux ennuis avec trois condamnations en 1940 et 1941.
De retour en France occupée, il pose son sac dans un gros bourg rural situé à mi-chemin entre Rennes et le Mont-Saint-Michel, où il se marie en juillet 1941. On pourrait le croire désormais assagi. Mais, en novembre 1942, il « emprunte » une bicyclette qu’il oublie de rendre. L’affaire se termine devant le tribunal de Rennes qui le condamne à deux ans de prison. La peine est lourde. Ne voulant pas l’effectuer, il se rend aussitôt au bureau de recrutement pour l’Allemagne, situé rue Martenot, où il signe un contrat d’un an de travail pour l’usine Deutsche-Werk de Kiel. Six mois plus tard, il bénéficie d’un congé de quinze jours qu’il passe chez lui. De retour à l’usine, le voilà accusé de sabotage. Il s’en défend et assure que son travail avait surtout été mal fait. Cette fois, il va pouvoir goûter au charme des prisons allemandes pendant six mois. Dès sa sortie, il achète une fausse feuille de réforme devant lui permettre de rentrer en France. Il allait partir lorsque la police de l’usine l’arrête à nouveau. Dans sa musette, on a trouvé de l’argenterie volée à la Deutsche-Werk et dans un hôtel de Kiel. Le voilà donc reconduit en prison pour deux mois.
Ayant quand même conservé sa fausse feuille de réforme, il rentre chez lui. Les gendarmes l’attendent et lui confisquent ses papiers français et allemands. Notre tatoué prend la fuite et se réfugie à Paris dans l’appartement d’une amie de sa femme, qui ne souhaite pas l’héberger plus longtemps. Il revient alors à Rennes, rue Martenot, et signe un nouvel engagement d’un an ! Muni de ce contrat, il revient chez lui et réclame ses papiers aux gendarmes.
N’ayant aucunement l’intention de franchir le Rhin, il retourne à Paris chez l’amie de sa femme, devenue maintenant sa maitresse. En décembre 1943, elle l’accompagne dans un village de Haute-Marne où il travaille comme bucheron. Au mois de janvier 1944, de retour à Paris, il se fait embaucher par la firme allemande « Bauvens », boulevard Hausmann. Il s’agit en fait d’une entreprise de construction appartenant à Peter Joseph Bauwens, dit « Peco » Bauwens, ancien footballeur et arbitre allemand, membre du comité exécutif de la FIFA jusqu’en 1942. L’entreprise est évidemment très liée au Troisième Reich. Ce qui n’empêchera pas Bauwens de devenir président de la Fédération allemande de football après-guerre. Sous l’Occupation, cette firme construit des fortifications dans la région de Saint-Omer, où notre tatoué travaille comme forgeron pendant environ trois mois. De retour à Paris, le voilà à nouveau sans travail. Il sait qu’il ne peut revenir chez lui, car recherché par la gendarmerie, mais aussi par la police allemande, qui le considère comme déserteur.

Les tribulations d’un légionnaire sur le front russe
« Si je connaissais un maquis je n’aurais pas hésité à m’y rendre, mais j’ai jugé beaucoup plus simple de m’engager dans la LVF » déclare-t-il à la Cour de justice. Il se rend donc au siège de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, rue Saint-Georges à Paris, où il signe un engagement illimité comme simple soldat au mois de mai 1944. L’heure n’est plus au strict respect des critères de recrutement de la LVF, qui ferme les yeux sur son casier judiciaire et l’envoie suivre une formation au quartier de la Reine à Versailles. Sur sa fiche signalétique est alors indiqué : « Nombreux tatouages sur tout le corps dont un serpent sur le corps et un autre sur la main gauche ».
Maurice Zeller, officier recruteur de la LVF
Le 6 juin, jour du débarquement, un convoi de nouvelles recrues est dirigé sur le dépôt de la LVF de Greifenberg en Poméranie. Suivant un peloton de sous-officiers pendant trois mois à Stettin, notre tatoué en sort premier avec le grade de chef de groupe instructeur. Il doit alors endosser l’uniforme allemand, « Pas par idéal déclare-t-il à la Cour, parce que les Allemands c'est pas mes collègues. D'abord ils m'ont foutu en tôle ». Depuis le 1er septembre en effet, la LVF est officiellement dissoute et intégrée à la Waffen-SS. Au mois d’octobre 1944, les légionnaires sont envoyés au camp de formation de Wildflecken en Forêt-Noire, où ils sont intégrés à la brigade Charlemagne. L’amalgame ne se fait pas sans difficulté, tous ne souhaitant pas arborer les runes SS sur leur uniforme. D’après notre tatoué, il serait resté à Wildflecken : « Jusqu’au départ de la LVF pour le front dans le courant de janvier 1945. Tout de suite, nous avons battu en retraite, où le sauve qui peut a été général ». Il semble qu’il se trompe d’un mois. En effet, c’est en février que la brigade Charlemagne devient la « 33ème Waffen-Grenadier-division der SS Charlemagne ». Quant au siège de Breslau par l’Armée rouge, entamé le 15 février il ne se terminera que le 6 mai 1945. Quoi qu’il en soit, après seulement quatre jours de combats, notre tatoué se cache dans une grange puis une maison abandonnée où il troque son uniforme allemand pour un costume civil. En attendant l’arrivée des Russes, il « fait la popote ». Trois jours plus tard, les Russes sont là. Il se dirige alors vers eux en criant : « Camarades ! ». « Français ? » demandent les Russes. « Oui, oui ! » répond-il. Et le voilà revêtu de l’uniforme de l’Armée rouge avec laquelle il va combattre pendant plus de deux mois. « C’est la bonne vie » déclare-t-il, « Car dans la Légion on crevait de faim, tandis qu’avec les Russes on était bien. On ne touchait rien mais tout ce qu’on trouvait était pour nous ! » Conduit dans un camp de rapatriement proche de Varsovie, il est ensuite dirigé avec d’autres compatriotes sur Odessa puis rapatrié le 6 mai 1945 en France où il se fait passer pour un évadé du STO, ce qui lui permet de toucher une prime de 1 000 francs. Á peine rentré chez lui, les gendarmes débarquent et le conduisent à la prison Jacques Cartier pour y accomplir une année de prison.

Épilogue
Un an plus tard, en juin 1946, le voilà donc devant la Cour de justice de Rennes. « Si je suis entré à la LVF c’est pour échapper à la police française et à la Gestapo. Je ne l’aurais pas fait sans cela car je n’ai pas l’esprit militaire » déclare-t-il. D’ailleurs : « Si j’ai participé pendant quatre jours à des combats contre les Russes, j’ai largement racheté mon erreur en m’engageant dans les rangs des soldats de l’Armée rouge, dès que cela m’a été possible en février 1945. Et pendant deux mois et demi j’ai vaillamment lutté contre les Allemands dans les troupes de choc de l’armée russe. »
L’affaire n’est pas banale. L’homme a trahi en portant l’uniforme ennemi, c’est indéniable. Mais, contrairement aux membres du Bezen Perrot, eux aussi sous l’uniforme Waffen SS, il n’a jamais participé à la moindre opération contre la Résistance sur le sol national. Et, pour couronner le tout, alors revêtu de son uniforme soviétique, il a fait prisonnier un de ses anciens camarades de la LVF, le légionnaire Letimier !
Extrait de sa cellule lui aussi, c’est le seul témoin présent à l’audience.
- « C’est bien lui qui m’a fait prisonnier » déclare-t-il. « Je l’ai reconnu tout de suite par son serpent ».
- Le président de la Cour : « Son serpent ? »
- « Oui » répond notre tatoué en riant « C’est bien visible ».
Stupéfaction du journaliste, qui décrit la scène : « Il dégrafe le col de son blouson de toile kaki de l’armée soviétique. Et la tête d’un magnifique serpent tatoué qui doit s’enrouler autour de tout son corps apparait menaçante ! »
Le président fait remarquer que dans certains camps allemands : « La peau de l’accusé eut été choisie pour faire un abat-jour. » Finalement, la Cour de justice se montre assez douce puisqu’après un réquisitoire très modéré du commissaire du gouvernement, elle le condamne à deux ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour dans la région. » Et voilà notre tatoué : « Une fois de plus nourri et logé aux frais du gouvernement, après avoir subi une bonne douzaine de condamnations ».

Kristian Hamon

jeudi 25 décembre 2014

Le gisant de Pleine-Fougères



Les pérégrinations du gisant de Pleine-Fougères
Dès lors que Gambetta lance son célèbre « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » à la Chambre en 1877, la lutte entre républicains et cléricaux ne va cesser de se radicaliser, jusqu’à la séparation entre les Églises et l’État de 1905. Cette bataille – particulièrement vive dans les nombreux journaux locaux de l’époque – va parfois prendre une tournure assez cocasse. Ainsi à propos de cette dalle tumulaire, présente depuis des siècles dans l’église de Pleine-Fougères.
L’affaire commence avec un article intitulé « L’expulsion du chevalier », paru dans l’hebdomadaire malouin Le Salut, daté du 28 décembre 1889 : « C’est à ne pas y croire, mais il parait que c’est vrai. Il existait dans le cimetière de Pleine-Fougères une pierre tombale représentant un chevalier du Moyen-Âge. Tout à coup on constata que cette pierre avait disparu. Qu’était-elle devenue ? » C’est la stupeur dans les milieux cléricaux : « On apprit que le chevalier, le visage retourné, recouvrait très-prosaïquement un égout quelconque. » Et Le Salut de s’interroger : « Qui avait donné à la pierre tombale cette étrange destination ? ». La réponse se trouve dans un autre hebdomadaire, Le Petit-Dolois, qui accuse le maire de Pleine-Fougères : « Ce chevalier avait en effet le don de crisper M. Brune qui se jura un jour de faire disparaitre ce vestige d’ancien régime. » Et c’est sur son ordre, assure le journal : « Qu’un beau soir on procéda à l’enlèvement du chevalier. »
François Brune ne peut évidemment pas laisser passer une aussi grave accusation et répond au Salut le 20 janvier 1890 : « La dalle du chevalier du Plessix a été placée à l’endroit que vous indiquez par un entrepreneur. Vous pouvez être sans crainte sur l’enlèvement de cette pierre. Les habitants de Pleine-Fougères la trouvent trop bien à sa place pour qu’ils essaient de l’enlever. Jetée hors de l’église par vos amis, à cause de son inconvenance, elle ne pouvait avoir d’autre sort que celui qu’elle a. Le seigneur du Plessix respire à son aise les odeurs des descendants de ceux qu’il a fait fouetter. Grandeur et décadence ! » Conseiller général, maire de Pleine-Fougères, futur député, l’homme est certes connu pour ses convictions républicaines et anticléricales, mais de là à faire ôter ce gisant séculaire de l’église, l’affront est grave !
Un autre hebdomadaire, La République de Saint-Malo, daté du 25 janvier 1890, s’empare à son tour de l’affaire : « L’ardeur qu’apporte notre confrère Le Salut, dans ses attaques contre les républicains en général et en particulier contre notre ami, l’honorable M. Brune, maire de Pleine-Fougères, lui fait fréquemment commettre des impairs. » Le journal révèle alors la véritable raison de la translation de ce seigneur du Plessix : « Dans le cours de l’année 1875, M. Rouault, curé de la paroisse, remarquait que la chapelle de la Vierge perdait beaucoup de visiteurs, s’émut et chercha la cause de cette désertion ; il fouilla, fureta, regardant dans tous les coins, sous les chaises, sous les bancs, aspirant à pleines narines, espérant que quelque parfum nauséabond viendrait l’éclairer sur la cause du mal ; mais rien ne s’offrait, ni à ses yeux, ni à son nez. Quel est donc ce mystère se demanda le bon curé ? » Alors qu’il arpentait les dalles de la chapelle déserte, les yeux abaissés sur le sol, notre brave curé s’arrêta tout ému. Il avait trouvé ! Il comprit pourquoi les dévotes de sa paroisse avaient fui la chapelle de la Vierge Marie. « L’une des dalles représentait un grand bonhomme, armé de pied en cap, mais l’artiste sculpteur avait si malheureusement placé l’épée du noble chevalier, que la pointe de l’arme surgissait à un endroit où elle prêtait à une déplorable équivoque. » Le rédacteur du journal n’ayant probablement pas de reproduction de l’objet du délit sous les yeux, il confond la pointe de l’épée avec un pommeau effectivement très suggestif.
Quoiqu’il en soit, la résolution du bon curé fut aussitôt prise : « Des maçons furent appelés et sans plus tarder l’indécente image fut expulsée du saint lieu et reléguée dans un coin du cimetière, qui à cette époque entourait l’église. »
Mal lui en prit ! En effet, à la fin de la même année : « De mauvaises langues prétendaient que parfois on voyait, la nuit, des fantômes dansant autour de l’image du chevalier. »
Du coup, la pierre fut vouée aux gémonies et, en 1876, « M. Cadieu, entrepreneur, demanda s’il pouvait pour couvrir ses caniveaux, disposer de l’indécent caillou, lequel du reste dans ses nombreuses pérégrinations, s’était ouvert en deux. Maire et curé furent d’accord et le portrait en pied du preux chevalier fut utilisé une fois dans sa vie. »
Finalement, c’est au mois de mai 1935 que la dalle sera retirée du ruisseau à l’initiative de l’historien Eugène Jarnouen. Le 29 juin de la même année elle sera inscrite sur la liste des monuments historiques et installée contre le mur extérieur de l’église où elle trouve sa place définitive.

Kristian Hamon.
Article publié dans La Gazette de la Manche, 2014.

mardi 23 décembre 2014

La collaboration en Ille-et-Vilaine



La collaboration politique
Quatre jours après l’arrivée des Allemands, un Rennais fait une entrée plus que discrète en ville et prend possession d’une villa réquisitionnée au 20, rue Waldeck-Rousseau, où il installe sa garde rapprochée. Il s’agit de Fransez Debauvais, le chef du Parti national breton (PNB), réfugié en Allemagne après la dissolution du parti par Daladier en 1939. Situation inédite dans une ville occupée, d’un nationaliste condamné à mort pour trahison, ramenant dans les fourgons nazis une centaine de prisonniers bretons libérés des stalags par les Allemands. Pour l’heure, Debauvais ne doute pas un instant que le Reich victorieux va accorder son indépendance à la Bretagne. On sait ce qu’il adviendra après l’entrevue de Montoire du 24 octobre 1940. Pétain entrant « dans la voie de la collaboration », Hitler n’avait plus aucun intérêt à remettre en cause l’unité territoriale française.
En cette première année d’occupation, il y a bien quelques actes isolés de résistance, mais ils sont rares et vites réprimés. Marcel Brossier sera le premier résistant fusillé à la Maltière le 17 septembre 1940. Globalement, - et comme partout en France –, la population est plutôt pétainiste, ce qui n’implique évidemment pas une adhésion au national-socialisme. Pratiquement tous les partis collaborationnistes autorisés par les Allemands en zone occupée ont une permanence dans la capitale bretonne, devenue préfecture de région et siège d’une importante administration de guerre allemande. Combien de personnes, que l’on désignera plus tard sous le terme de « collabos », vont franchir le pas d’une adhésion ? Des fiches individuelles, établies par la police de Vichy en 1943, permettent de se faire une idée assez précise de la réalité de la collaboration à Rennes et en Ille-et-Vilaine. Encore qu’à cette date, bon nombre d’adhérents, sentant le vent tourner, ont déjà démissionné.
Sur le spectre des partis collaborationnistes, le PNB occupe assurément une place à part. Convaincu que la Bretagne finira bien par trouver sa place dans « L’Europe nouvelle », les nationalistes bretons vont développer leur propagande antivichyste sous la bienveillante protection des autorités d’occupation. C’est le premier parti autorisé par les Allemands à Rennes. Dès juillet 1940, son journal L’Heure Bretonne s’affiche au premier étage de l’immeuble situé à l’angle de la rue d’Estrées et de la place de la Mairie, qui deviendra place du Maréchal-Pétain le 22 janvier 1941. Le siège régional occupe de vastes bureaux quai Lamartine, alors que la permanence départementale est située au 4, rue de Toulouse. D’après les fiches de police, le PNB compte 206 adhérents en Ille-et-Vilaine, sans compter les sympathisants et les 3 000 abonnés du journal. Le parti dispose également d’un mouvement de jeunesse d’une centaine de membres : les « Bagadoù Stourm », reconnaissables à leurs uniformes noirs et cravates blanches.
Autre spécificité rennaise, la forte présence du groupe Collaboration, dont L’Ouest-Éclair du 15 novembre 1941 annonce l’ouverture d’une permanence au 4, rue Du Guesclin, suivie d’une conférence donnée par Alphonse de Châteaubriant au théâtre : « Devant une salle comble, l’orateur souligne les nécessités du rapprochement franco-allemand. Dans la salle, on remarque le préfet et Bahon-Rault, conseiller national, président de la Chambre de commerce ». Il ne s’agit pas d’un parti politique et la double appartenance est fréquente. Le recrutement du groupe est nettement élitiste : Pierre Sordet, directeur de L’Économique ; René Guillemot, des Nouvelles Galeries ; Pierre Arthur, de L’Ouest-Éclair ; le peintre Louis Garin, etc. La section économique de Collaboration permet en effet d’établir des contacts fructueux avec l’occupant. Parmi les 304 adhérents, on trouve aussi de nombreux commerçants, souvent en situation de dépendance à l’égard de l’occupant. Le groupe a également sa section de jeunesse d’une cinquantaine de membres : les Jeunes de l’Europe nouvelle.
L’époque est aux « partis uniques et chefs suprêmes ». Ceux-ci ont tous pignon sur rue, le plus souvent dans un local « aryanisé ». Le Rassemblement national populaire, avec ses bureaux situés au 1 quai Lamennais, est bien implanté en ville avec 143 adhérents d’après les fiches de police. Un autre fichier, retrouvé au siège du parti à la Libération indiquera 335 membres pour l’Ille-et-Vilaine. À l’image de son chef Marcel Déat – un normalien, ancien député de la SFIO issu de la petite bourgeoisie républicaine – le RNP recrute surtout parmi les fonctionnaires, employés ou enseignants. Le parti dispose également d’une section d’environ 70 jeunes : les Jeunesses nationales populaires.
Moins implanté à Rennes, le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, tient permanence au 6, rue Du-Guesclin. La police a établi 114 fiches, dont une bonne partie à Saint-Malo. Cultivant le culte du chef d’un « pays totalitaire », plus actif que le RNP, le PPF séduit les jeunes, mais aussi les classes moyennes avec aussi bien d’anciens militants du PCF que de l’Action Française. Passant ses vacances au Val-André, le « Grand Jacques » a la sympathie des autonomistes, auxquels il assure que la Bretagne aura sa place « dans un France fédéraliste au sein d’une Europe fédérale ».
On retrouve pratiquement le même effectif, avec 111 fiches de police, pour le francisme, dont le chef Marcel Bucard vient en personne inaugurer la « Maison bleue », située au 13 rue du Chapitre. Sorte d’avatar d’un fascisme mussolinien, le francisme va progressivement recruter parmi les milieux marginaux afin de constituer son groupe la « Main bleue », réputé pour sa violence. Son chef local, Paul Gallas, sera finalement abattu par la Résistance. Le francisme dispose également de deux sections de jeunesse d’une centaine d’éléments : Les Chemises bleues.
Peu implanté, avec 52 adhérents fichés, dont une moitié sur Dinard, ville d’origine de Raymond du Perron de Maurin, chef départemental et délégué aux affaires juives, le Mouvement social révolutionnaire (MSR) trouve quand même les moyens de disposer d’un bureau au 8 quai Émile Zola.
En l’absence de toute perspective électorale, l’activité de ces partis est assez restreinte. Les manifestations sur la voie publique sont interdites et les réunions, soumises à l’autorisation des Allemands, doivent se tenir dans des locaux privés. Hors de question d’y entonner La Marseillaise ou de brandir le drapeau national. Reste les conférences. Elles n’ont jamais été aussi nombreuses. Celle donnée le 19 avril 1942 par Doriot de retour du front russe, rassemble plus de mille personnes au théâtre municipal. On organise également des concerts et autres galas de bienfaisance en faveur des prisonniers. Les bombardements de l’aviation anglaise sont également l’occasion d’une intense propagande anglophobe, complaisamment relayée par L’Ouest-Éclair. De la collaboration à la délation, le pas est vite franchi. Ainsi ce groupe La Rose des vents, dont la police a fiché une trentaine de membres sur Rennes. Cette appellation fait référence à l’émission La Rose des vents, diffusée chaque jour sur le poste Radio-Paris. Les lettres de dénonciation envoyées par les auditeurs sont lues à l’antenne par l’animateur Robert Peyronnet, qui les transmet ensuite à la Gestapo, au commissariat aux questions juives ou à la Milice.
Ainsi donc, si l’on fait le décompte de ces fiches, ce sont environ 1 200 personnes qui ont fait le choix d’adhérer à un parti collaborationniste. Ces chiffres ne tiennent évidemment pas compte de tous ces anonymes se contentant de soutenir discrètement ces mouvements en contrepartie d’une faveur ou d’une intervention auprès de l’occupant. Maréchalistes en 1941, ils seront attentistes l’année suivante…

La collaboration armée
Aux « collabos » impatients d’en découdre avec les bolcheviques, le déclenchement de l’offensive allemande contre l’URSS, le 22 juin 1941, offre la possibilité de s’engager dans la Légion des volontaires français (LVF). Une officine de recrutement est bien ouverte au 9 rue Nationale, mais les candidats ne se bousculent pas. Un Comité des amis de la Légion est même constitué avec les docteurs Tizon, Perquis, Massot et l’avocat Perdriel-Vaissière.
Les plus téméraires, tentés par l’uniforme allemand, peuvent s’engager dans la Waffen-SS, qui ouvre un bureau de recrutement au 27 boulevard de la Liberté. Ceux que la discipline militaire rebute peuvent combattre localement « le communisme, le gaullo-swing et la juiverie maçonnique », en s’adressant au Comité d’action antibolchevique, dont L’Ouest-Éclair précise qu’il n’est pas un parti politique mais un « groupe d’action », situé au 24 rue de la Chalotais.
Ces permanences avec vitrines sur rue sont particulièrement visées par la Résistance. Le 28 septembre 1941, un attentat détruit le premier local du francisme au 55 boulevard de la Tour-d’Auvergne. Lors de sa conférence au théâtre, une grenade lancée contre Doriot explose sans l’atteindre. Le 3 juin 1942, un autre attentat à l’explosif provoque de gros dégâts à la LVF. Puis c’est au tour du bureau de la Waffen-SS, boulevard de la Liberté. Le 31 mars 1944, c’est le RNP qui est visé, puis à nouveau la LVF le 26 avril 1944.
Le tournant décisif se produit le 8 novembre 1942, avec le débarquement des Anglo-américains en Afrique du Nord, suivi de l’occupation de la zone sud par les Allemands. Mieux organisée, la Résistance monte en puissance. Jusqu’à présent, la lutte contre les « terroristes » était du ressort de la « Geheime Feldpolizei »(GFP), police de sûreté de la Wehrmacht, installée rue de Robien. Au mois d’avril 1942, celle-ci se voit retirer ses pouvoirs de police au profit de Karl Oberg, chef des SS en France. Aussitôt, la « Sicherheitspolizei » (SD) « Service de la sécurité » de la SS, s’installe à la Maison des étudiantes, rue Jules Ferry. Souvent confondu avec la Gestapo, dont elle n’a rien à envier question « méthodes de travail », la SD est d’une redoutable efficacité et dispose d’un vaste réseau d’indicateurs et d’agents chargés d’infiltrer les mouvements de résistance. On estime à 2 000, le nombre de résistants arrêtés ou déportés par la SD en Bretagne.
La multiplication des actions de la Résistance – surtout après l’instauration du STO en février 1943 – a pour corollaire une implacable répression allemande. La SD peut désormais s’appuyer sur ce qu’il convient d’appeler la Collaboration armée. Le premier de ces groupes est la Formation Perrot, ou Bezen Perrot en breton, créé en décembre 1943. Les membres de cette  Bretonische Waffenverband der SS, issus pour la plupart du PNB, ont signé un engagement sous un pseudonyme et dépendent de la SD. Ces Bretons, moins d’une centaine, sont cantonnés dans une propriété au 19 rue Lesage, ainsi que dans un hôtel particulier au 19 Bd de Sévigné. Dans un premier temps ils montent la garde au siège de la SD, où ils prennent leurs repas. Puis ils servent de supplétifs lors des rafles effectuées par les policiers de la SD, n’hésitant pas à manier la cravache lors des interrogatoires pratiqués dans les caves de la Maison des étudiantes. Au printemps 1944, c’est l’escalade. Armés et revêtus de leurs uniformes Waffen-SS, ils vont participer aux pires exactions contre les maquisards et résistants bretons.
En janvier 1944, la Milice française de Joseph Darnand est étendue à la zone nord. Au mois d’avril, elle s’implante à Rennes. Sans grand succès, si l’on en croit une liste retrouvée à la Libération, indiquant 120 membres pour le département, dont une cinquantaine à Rennes. Le bureau de recrutement est situé au 11 rue Le Bastard. Les miliciens sont cantonnés au 110 de la rue de Saint-Brieuc, au lieu-dit « la Croix-Rouge », là où se situe une station météo du ministère de l’Agriculture. C’est dans les caves de la maison que les miliciens, sous les ordres d’Émile Schwaller, un ancien légionnaire de sinistre réputation, torturent les résistants. Au mois de juin 1944, peu après le Débarquement, deux « centaines » de jeunes miliciens de la Franc-Garde, en uniforme bleu-marine avec le fameux béret, arrivent à Rennes. Un groupe s’installe dans le pensionnat de la rue du Griffon, déjà occupé par des francistes, avant de gagner Fougères. Ces miliciens de la Franc-Garde prennent leurs quartiers au château d’Apigné et à l’asile Saint-Méen, l’actuel hôpital psychiatrique, dont les caves desservent de cellules aux patriotes qui vont y subir les pires sévices.
Le 8 mai 1944, une unité de douze hommes de la « Selbstschutzpolizei » (SSP), arrive de Paris et s’installe dans une maison réquisitionnée au 76 boulevard de la Duchesse-Anne. Comme la Formation Perrot, aux côtés de laquelle elle participe aux opérations, c’est une unité allemande composée de jeunes Français revêtus d’un uniforme de chasseurs alpins bleu et d’un calot de la même couleur.
Le 8 juin 1944, le Groupe d’action pour la justice sociale, une émanation du PPF, arrive à son tour. Recrutés dans les bas-fonds de la collaboration malouine, cette quinzaine de voyous de la pire espèce prend possession d’une maison au 25 rue d’Échange. Ces hommes en civil sont armés et disposent de cartes de police allemande. Leur spécialité est la chasse aux réfractaires au STO et l’infiltration de la Résistance. Ce qui n’exclut pas un marché noir à grande échelle. Qualifiés de véritables gangsters, ils sont responsables des pires atrocités commises à Rennes sous l’Occupation.
Alors que les Américains sont à Maison Blanche, c’est le sauve qui peut général pour les « collabos ». Les moins compromis, qui n’ont fait que fricoter avec l’occupant, vont essayer de se faire oublier quelque temps, puis réapparaitre lorsque la situation sera plus calme. Les Rennais n’échapperont pas au triste défilé de ces femmes tondues place de la Mairie. Le 24 août, un lieutenant FFI va même jusqu’à tondre un jeune homme qu’il appelait un « zazou » ! Spectacle diversement apprécié par la population.
Ceux qui ont fait le coup de feu sous l’uniforme allemand, sachant ce qui les attend s’ils tombent aux mains de la Résistance, se regroupent le 2 août à la SD où un convoi, stationné rue Jean-Macé, les évacue vers l’Allemagne. Commence alors la délicate période de l’épuration. Dans un premier temps elle est assurée par le tribunal militaire, qui a jugé 566 « collabos », dont 7 qui seront fusillés immédiatement. À partir du 3 novembre 1944, la justice civile prend le relais. Au mois de mars 1945, la Cour de justice d’Ille-et-Vilaine avait jugé 489 individus et la Chambre civique 988. C’est deux fois plus que dans chaque département breton.
Pourquoi cet écart ? La réponse est probablement dans cette note, rédigée par le préfet le 16 avril 1945 : « L’Ille-et-Vilaine ayant été le moins résistant des quatre départements bretons, devait être le plus inféodé au pétainisme et à la collaboration et par conséquent le plus susceptible d’épuration ».

Kristian Hamon
Article publié dans le hors-série du magazine Les Rennais « Une mémoire à partager », 2014.