lundi 13 avril 2015

La Section Spéciale de la Cour d'Appel de Rennes

L’information figure en Une du quotidien L’Ouest-Éclair daté des 24 et 25 août 1941 « Communistes et anarchistes seront justiciables de sections spéciales créées près des Cours d’Appel ou des tribunaux militaires. La peine de mort pourra être prononcée et les jugements seront immédiatement exécutables ». L’Ouest-Éclair ne dit pas à ses lecteurs que la création de ce tribunal d’exception est la conséquence de l’attentat commis le 21 août à Paris par le militant communiste Pierre Georges contre le jeune aspirant de la Kriegsmarine, Alfons Moser. En effet, désireux de satisfaire à l’exigence d’otages formulée par Hitler – la Wehrmacht souhaite fusiller 150 condamnés ou internés administratifs, puis exige la condamnation à mort de dix communistes notoires par les tribunaux français – Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur, et Joseph Barthélémy, ministre de la Justice, mettent en place ces Sections Spéciales par un texte de loi rédigé le 22 août, mais antidaté du 14 août 1941.
L'Ouest-Eclair, 24-25 août 1941
Deux semaines plus tard, le 6 septembre 1941, L’Ouest-Éclair informe ses lecteurs que la Section Spéciale de Rennes a tenu la veille sa première audience, en la Chambre des Appels correctionnels à 10 heures « Les magistrats, par assimilation avec les tribunaux militaires, dont le président, magistrat civil, siégeait en robe rouge, ont également revêtu ce costume. Ce sont : MM. Le président Martin, les conseillers Prigent et Billaud. Au siège du ministère public, est assis M. le substitut général Garnier. » Et le journal d’expliquer en quoi consiste cette juridiction nouvelle « M. le substitut général Garnier, avec la compétence juridique qui le caractérise, préalablement à son premier réquisitoire, définit le mécanisme de la loi du 14 août 1941 créant une juridiction spéciale pour la répression des faits de propagande communiste et anarchiste. Précédemment, ces faits étaient réprimés par le décret-loi du 26 septembre 1939. Ce dernier décret admettait les circonstances atténuantes et le sursis. Les dispositions nouvelles les suppriment. Le minimum de peine ne saurait descendre au-dessous d’un an d’emprisonnement. Toutes les juridictions, déjà saisies de faits commis avant la loi du 14 avril (sic…), publiée à l’Officiel du 23 du même mois, sont dessaisies au profit de la juridiction nouvelle. Les affaires pendantes elles-mêmes ne sont plus susceptibles d’appel et sont soustraite au principe de la non-rétroactivité. Ce sera le cas des causes qui seront jugées à cette audience, toutes antérieures au 14 août. Il est a remarqué également que le maximum de cinq ans d’emprisonnement, prévu par le décret-loi du 26 septembre 1939, n’est plus limitatif. La loi prévoit, outre l’emprisonnement, les travaux forcés à temps ou à perpétuité et même la mort. En tout cas, le Ministère public escompte une répression sévère. »

Une juridiction sous contrôle des Allemands
Le 25 août 1941, les magistrats avaient déjà été informés par une circulaire du Garde des Sceaux, Joseph Barthélémy « Le Journal Officiel du 23 août 1941 publie une loi sur l’activité communiste ou anarchiste qui donne aux Pouvoirs Publics les moyens nécessaires pour réprimer sans faiblesse ces agissements criminels, quand bien même ceux-ci auraient été perpétrés avant la promulgation de la loi. Loi qui comporte en premier lieu la création d’une juridiction nouvelle. La compétence de la Section Spéciale s’applique à tous les crimes et délits commis dans une intention d’activité communiste ou anarchiste. La Section Spéciale peut infliger pour n’importe quelle infraction une peine pouvant aller jusqu’à la mort. Elle comprend cinq membres, dont l’un Président. Librement désignés par le garde des Sceaux. Pour statuer elle doit comporter au moins trois membres. » Dans cette même circulaire aux chefs de Cour, le ministre précise les critères de dévouement devant faciliter le choix des membres des sections spéciales « Vous vous attacherez à faire porter votre choix sur ceux qui vous seront connus par la fermeté de leur caractère et par leur dévouement total à l’État. » Vichy donne une prime à la répression à ceux qui veulent bien l’exercer, mais les candidats ne se bousculent pas. Parfois c’est le ministre Barthélémy lui-même qui doit désigner les membres de ces Sections Spéciales. Celle de Rennes est créée le 2 septembre 1941, jour de l’audience solennelle de rentrée de la Cour et des Tribunaux. Le président est M. Martin, Président de Chambre. Les assesseurs : Prigent ; Bouriel ; Billaud ; Lelièvre (conseillers). M. Lesage, avocat général de la cour d’appel de Rennes et Garnier, substitut général, sont désignés pour remplir les fonctions de Ministère Public. Lors de cette rentrée solennelle, les magistrats ont tous prêté serment au maréchal Pétain.
L'Ouest-Eclair, 13 septembre 1941
La première audience se tient le 5 septembre avec la condamnation de quatre communistes pour propagande et détention de tracts. Le 12 septembre, ce sont à nouveau sept jeunes communistes qui sont condamnés à des peines de 18 mois à quatre ans de prison. Un seul, Raymond Bossard, est relaxé. Six de ces jeunes communistes seront déportés en 1943 et 1944.
Le cadre juridique en place, il ne reste plus au gouvernement de Vichy qu’à renforcer l’appareil répressif contre les résistants communistes. C’est ainsi qu’au mois d’octobre 1941, Pierre Pucheu crée le Service de Police anticommuniste (SPAC), police parallèle de sinistre mémoire. Afin de rappeler qui reste le maitre en zone occupée, le général Von Stülpnagel, commandant des forces militaires allemandes en France, écrit au Ministre de l’Intérieur Pucheu le 22 octobre 1941 : « J’ordonne par la présente qu’à partir d’aujourd’hui, tous les Français du sexe masculin qui sont arrêtés ou seront arrêtés par les Autorités françaises pour activités communiste ou anarchiste, de quelque nature que ce soit, devront être maintenues en état d’arrestation par les autorités françaises, également pour le compte du Commandant des Forces Militaires en France. Même si les motifs de l’arrestation qui l’ont provoquée de la part des autorités françaises disparaissent, leur libération ne pourra être possible qu’avec son accord. L’introduction d’une procédure pénale, ou sa continuation à l’égard des intéressés devant les Tribunaux Français, ne sera pas empêchée par mon ordonnance. Chaque chef de circonscription administrative ou militaire devra recevoir chaque mois et pour chaque département une liste des personnes visées par cette ordonnance. Nom, prénom, date de naissance, dernier domicile, jour de l’arrestation, autorité qui a fait procéder à l’arrestation, situation de famille, enfants, activité politique ou anarchiste. Communication pour le 1er novembre 1941. » Inutile de dire que les manquements à cette ordonnance feront l’objet de rappels à l’ordre. Notamment de la part de la Sicherheitsdienst (SD), le service de sécurité de la SS. Ces communistes, s’ils peuvent de surcroit être juifs, constitueront une intéressante réserve d’otages en cas de nouvel attentat contre les troupes d’occupation. Le 22 juillet 1942, c’est la préfecture d’Angers qui écrit au Procureur Général de la Cour d’Appel de Rennes « J’ai l’honneur de vous faire connaitre que le Commandant de la Police SD de la région d’Angers vient d’exprimer le désir d’être tenu informé d’urgence par mes services des condamnations réprimant les crimes et délits intéressant la sécurité publique ». Le 24 juillet 1942, c’est le Garde des Sceaux qui s’adresse à son tour au Procureur Général de la Cour d’Appel de Rennes : « Le ministre de l’Intérieur vient d’appeler tout spécialement mon attention sur l’intérêt que présente, dans les circonstances actuelles, la communication à son Département des condamnations prononcées par les juridictions répressives contre les individus poursuivis pour activité communiste ou anarchiste, menées antinationales ou antigouvernementales, menées terroristes et actes de sabotage. (Faire une notice succincte de chaque condamnation). » Le 27 juillet 1942, le chef du SD, Kommando Rennes, écrit lui aussi au Préfet Régional : « Je vous prie de bien vouloir aviser Mrs les Procureurs de la République des quatre tribunaux d’Appel qu’ils doivent me fournir mensuellement une liste des communistes condamnés par les Tribunaux Français, avec les renseignements suivants… »
Lors de l’audience solennelle de rentrée du 2 octobre 1942, M. Prigent, nouveau président, remplace M. Martin. Assesseurs : M. Hervieu et M. Plessis. Le Procureur Général déplore « L’inqualifiable attentat dont fut victime M. Jacques Le Bras, juge d’instruction à Nantes, cité depuis à l’ordre de la Nation. » Le 9 septembre 1942, en effet, un résistant nantais, Raymond Hervé, est interrogé par le juge Le Bras, au palais de justice de Nantes. Au courant de cette audition, trois de ses camarades de la Résistance font irruption dans le cabinet du juge. Dans la confusion, le magistrat est abattu et un gardien de la paix blessé. La presse locale et le maire de Nantes vont se déchainer contre « Cette bande d’assassins, de saboteurs, que sont les membres de l’organisation terroriste du Parti Communiste ».
En 1943, une nouvelle loi étend le champ d’application des Sections Spéciales à toutes les personnes favorisant la Résistance, y compris celles qui s’en rendent complice « Loi du 5 juin 43 réprimant les activités communistes, anarchistes, terroristes ou subversives. Il est institué dans chaque cour d’appel une section spéciale à laquelle sont déférés les auteurs de toutes infractions pénales quelles qu’elles soient, si elles sont commises pour favoriser le terrorisme, le communisme, l’anarchie ou la subversion sociale et nationale ou pour provoquer ou soulever un état de rébellion contre l’ordre social légitimement établi. »

Le temps des représailles
L'Ouest-Eclair, 11 octobre 1943
Face aux condamnations à mort prononcées par certaines Sections Spéciales de province, la Résistance ne reste pas sans réaction. Après le magistrat de Nantes, c’est au tour de l’avocat général Lespinasse, de la Cour d’Appel de Toulouse, d’être abattu le 10 octobre 1943, alors qu’il avait condamné à mort le chef des FTP-MOI de la région toulousaine. L’intendant de police de la ville promet bien une prime importante à qui permettra de retrouver l’auteur du crime, mais il sera abattu lui-aussi deux semaines plus tard… Il y en aura d’autres, à Lyon, Nevers et Agen, puis le président de la Section Spéciale de Nîmes, au mois d’août 1944 ; sans parler des attentats manqués. Le 9 novembre 1943, le Président de la Cour d’Appel de Rennes de reçoit cette lettre manuscrite anonyme « Nous vous prévenons que si à partir d’aujourd’hui vous ne faites pas vos jugements = soit acquittements ou non-lieu ou sursis, vous passerez comme vos chers amis de Toulouse et ainsi qu’à Nevers et pour l’instant les terroristes sont à Nantes après les trousses de messieurs les juges et vous n’avez pas fini d’entendre parler de nous, surtout si vous ne faites pas ce que l’on vous dit la semaine prochaine nous seront à Rennes. Signé les Terroristes. La main noire et attention à vous Messieurs. » Dans ce contexte de menaces d’attentats, c’est la panique au sein de la magistrature. Les magistrats de Toulouse réclament une protection armée. On assiste surtout à la mise en place d’un système de « rotation accélérée », les membres en place ne voulant plus rester et les nouveaux qui se défilent ou se font mettre en arrêt maladie…
Lors de l’audience solennelle de rentrée du 2 octobre 1943, M. Le Friec, président de Chambre, remplace M. Prigent. Assesseurs : Hervieu, Housset, Plessis (conseillers) et Jarry, juge. Durant l’année 1943, la Section Spéciale de Rennes a traité 35 affaires pour 145 prévenus, ce qui correspond à la liste ci-jointe. Le 21 octobre, un arrêté nomme de nouveaux juges : Louis Gauduchon, lieutenant-colonel, adjoint au colonel commandant la 10ème légion de Gendarmerie de Rennes ; Albert Bouillar, chef d’escadron, commandant la compagnie de gendarmerie de Saint-Brieuc. Charles Pestel, commissaire divisionnaire à la sécurité publique. Suppléants : Louis Duconge, capitaine commandant par intérim la compagnie de gendarmerie à Quimper ; André Dufossey, capitaine de gendarmerie de Rennes ; Fernand Morellon, commissaire divisionnaire aux RG de Rennes (doit être remplacé). Le 1er mars 1944, le conseiller Battaglini remplace le conseiller Housset qui remplaçait le conseiller Billaud.
Ces menaces réelles contre les magistrats ont pour conséquence d’inciter ces derniers à limiter les condamnations à mort. Face à cette distanciation des magistrats français, les tribunaux allemands se saisissent de plus en plus des affaires importantes. De son côté, jamais en reste face à l’occupant, le gouvernement de Vichy, par la loi du 20 janvier 1944, va dessaisir les Sections Spéciales au profit des Cours Martiales, organes administratifs chargés de rendre des décisions expéditives et exemplaires.
L'Ouest-Eclair, 14 mars 1944
Quel bilan peut-on tirer de cette Section Spéciale de la Cour d’appel de Rennes ? 313 patriotes, pratiquement tous communistes, ont comparu devant les magistrats du 5 septembre 1941 au 19 avril 1944. Contrairement à d’autres Sections, il n’y a pas eu de condamnation à mort. Les peines les plus lourdes sont les travaux travaux forcés à perpétuité contre le jeune résistant rennais André Rouault (17 ans) membre de l'OS, qui sera incarcéré à Nantes, où il sera fusillé le 29 janvier 1943, puis contre "André Cevalan", mais il doit plutôt s'agir d'André Cavalan, un membre du FN des Côtes-du-Nord. Les peines sont lourdes. Ces jeunes résistants communistes seront pour la plupart transférés dans les prisons parisiennes où il seront de nouveaux jugés par un tribunal allemand puis fusillés ou envoyés en déportation, dont très peu reviendront. Il faut toutefois constater que les magistrats rennais n’ont pas hésité à prononcer des peines inférieures au minimum légal – on relève un grand nombre de peines d’un an de prison – voire à déqualifier les actes reprochés, avec plusieurs relaxes ou de renvois de mineurs chez leurs parents. Mais en se déchargeant de cette juridiction répressive d’exception, même si elle était exécutée par des juges ordinaires, au profit des tribunaux d’exception que sont les Cours Martiales, pressées de prononcer les peines les plus lourdes, ils ont abandonné de nombreux résistants face à leur funeste sort. Dès le 12 mars 1944, trois « terroristes » seront condamnés à mort par la Cour Martiale de Rennes.
Kristian Hamon

Section Spéciale : liste des condamné (es).  
Liste manuscrite, nombreuses erreurs de retranscription patronymique.
T.F. Travaux Forcés I.S. Interdiction de Séjour. Les peines sont toutes assorties d'une amende de 1 200 francs
NOM INCULPATION DATE PEINE 
Guéguen Ange propagande communiste détention et 05/09/1941 15 mois déporté
Cruoud Joseph Cruaud distribution de tracts traduisant une idem 5 ans mort en déportation
Rialet Pierre activité communiste id 3 ans déporté
Heger Louis idem id 1 an
Piguel René lire Piguel id 12/09/1941 3 ans mort en déportation
Coquillet Joseph lire Coquelet id id 18 mois par défaut 
Coursier Jean lire Courcier id id 30 mois déporté
Le Cornec Raymond id id 4 ans déporté
Dinard Roger id id 18 mois déporté
Barbier Robert id id 4 ans déporté
Nolent Georges lire Volant Georges id id 1 an
Bassard lire Raymond Bossard id id relaxe
Feribault Maurice propagande communiste id 15 mois
Pochon Pierre id + reconstitution de ligue dissoute 10/10/1941 18 mois mort en déportation
Coquillet Louis id + distribution de tracts id 12 ans T.F. + 20 ans I.S. par défaut fusillé au Mont Valérien
Chaillax Félix activité communiste 24/10/1941 3 ans
Neveu Georges id id 5 ans déporté
Keroulec François Un des 5 frères Kersulec ? propagande communiste  id 15 ans T.F. + 20 ans I.S. par défaut
Porbiel René id + distribution de tracts 31/10/1941 3 ans
Delahaye Maurice propos et chants de nature à exercer une 08/11/1941 3 mois flagrant délit
Baquelier André Bachelier ? influence facheuse sur la population id id
Prounost René Pronost ? id id id
Douart Gustave activité communiste 28/11/1941 1 an
Cormault Homère participation activité communiste 09/01/1942 1 an
Quiniou Alain id 16/01/1942 10 ans T.F. mort en déportation
Henry Pierre  activité communiste 24/02/1942 5 ans
Guery Alfred id id 18 mois
Landais Pierre id 05/03/1942 2 ans
Mentec Gaston id 15/04/1942 8 ans T.F. déporté
Bodenan Félix id id id déporté
Le Filanchec femme Le Roux id 21/05/1942 1 an
Goasguen Jean id id 3 ans déporté
Cariou femme Goasguen id id 2 ans
Touzé François id 04/06/1942 1 an
Rouault André tentative de meurtre sur inspecteur de 11/06/1942 T.F. à perpétuité
police dans l'exercice de ses fonctions
Even René activité communiste 11/06/1942 5 ans
Rolland Jean Albert ? id id 3 ans fusillé Mont Valérien
Lebrun Rémy id id 2 ans déporté
Sidobre Bernard id id 1 an
Quémar Francis id id remis à ses parents liberté surveillée
Ricollet Joseph id id id
Daniel Emile id id id
Le Cham André id id id
Richard Yves id 23/06/1942 3 ans contumace
Kerouanton Lucien id id id
Averty id id relaxe contumace
Hervé Raymond id id relaxe
Pierre Aimé id 05/08/1942 5 ans T.F.
Hamon Pierre id id 3 ans
Perrinel Roger id id 2 ans
André Jean id id 1  an
Robert Pierre id id 15 mois
Gabert François id id 1 an
Launay Louis id id 1 an
Perru Laurent id id relaxe
Berthelot Emile id id relaxe
Barel Marcel id 20/08/1942 remis à ses parents liberté surveillée
Lopez Pierre id 06/10/1942 3 ans
Galoutoff Joseph id id 3 ans
Chambrun Joseph id id 4 ans
Boulanger Louis id id 7 ans T.F. 10 ans I.S.
Deredec Yves id 13/10/1942 7 ans T.F. 10 ans I.S. déporté
Guillenin François id id 2 ans
Dupont Jules id id 1 an
Fouillon Etienne id id 1 an
Cornu François id id 5 ans
Le Bail Albert id id 5 ans
Renault François id id 2 ans
Theuillon Pierre id id 5 ans
Le Barex Gilles id id 2 ans
Le Moeme Pierre id id 2 ans
Gargan Joseph id id 4 ans
Réolon Victor id id 1 an
Le Saut Georges id id 1 an
Coreuff Martial id id 2 ans
Bernard Louis id id 2 ans
Lucas Jean id id 5 ans
Gate id id relaxe
Richard Yves id 27/10/1942 2 ans
Gonnichon Henri id id 5 ans contumace
Mervaux Henri id id acquitté
Hédan Joseph id id 15 ans T.F. + 20 ans I.S. par défaut
Le Bouhert Maurice id 10/11/1942 1 an
Drouet Hippolyte id 01/12/1942 2 ans
Baron Georges id id 1 an
Hamon Eugène id id 1 an
Cadiou Charles id id 3 ans
Masson Jean id id 2 ans
Le Berre Yvon id id 2 ans
Le Goff Mathurin id 11/12/1942 3 ans
Helou François id id 1 an
Prigent Yves id id 2 ans
Salez Théodore id id 1 an
Cam femme Salun id id 5 ans
Requin femme Vadène id id 1 an
Kulzin femme le Nédelec id id 1 an
Castel femme Richard id id 1 an
Moreau Henri id id 5 ans T.F. fusillé
Nadaine André id id 5 ans T.F.
Le Bris Charles id id 3 ans
Lesteven Yves id id 1 an
Bénard Charles id id 1 an
Le Guen Louis id id 4 ans
Le Bec Pierre id id 1 an
Loirat Claude id 18/12/1942 1 an
Lagaric Louis Lagadic id id 5 ans fusillé Mont Valérien
Lautreden Hervé id id 3 ans
Guenet Raymond id id 1 an
Le Calvez Jules id id 1 an
Stéphan Marcel id id 5 ans
Salou Jean id id 5 ans
Vincent Georges id id 3 ans
Daniel Julien id id 3 ans
Foucher Emilien id id 2 ans
Barden Julien id id relaxe
Danigot Charles id id id
Paudat Léon id id id
Thual Pierre id id id
Bain Pierre id 19/12/1942 1 an
Barthélémy Donatien id id 2 ans
Briand Alexandre id id 1 an
Dréano André id id 1 an
Duguy René id id 4 ans
Gravaille Gilles id id 3 ans
Le Baron Marcel id id 1 an
Ogex Jean id id ac. ag. s.s.
Naltar Eugène id id ac. ag. s.s.
Hougard Victor id id relaxe
Le Baron Robert id id relaxe
Le Roy Francis tentative de destruction d'édifices habités 07/01/1943 10 ans T.F.
Le Roy Marie par substance explosive dans but d'activité  id 10 ans T.F.
communiste ou anarchiste
Demay Bernard activité communiste 14/01/1943 4 ans
Gaudin Isidore id id 2 ans
Gérard Gaston id id 3 ans
Denis Clément id id 1 an
Philouze Victor id id 1 an
Renard Emile id id 1 an
Chalmel Alexandre id id 1 an
Toquet Charles id 21/01/1943 5 ans
Querneau Joseph id id 1 an
Louarn Théophile id id 1 an
Le Gall Yves id id 2 ans
Le Gall Joseph id id 2 ans
Trolez Jean-Marie id id 1 an
Bourligot Reit. id id 1 an
Lecoignec François id id remis à ses parents 
Lerou Bertrand id id relaxe
Cariou Laurent id id 5 ans
Cariou Corentin id id relaxe
Tressard René id id 5 ans
Guennec Michel id id 3 ans
Dequelou Pierre id id 3 ans
Bernard Jean id id 5 ans
Gouet Joseph id id relaxe
Lecomte Raoul id id relaxe
Bernard Yves id id 1 an
Loubroutin Pierre id id 1 an
Coic Arsène id id 2 ans
Baryain Louis id id 1 an
Sinquer Louis id id 1 an
Giroux Marcel id id 1 an
Kerdéanvat Pierre id id 1 an
Faou Jean id id 1 an
Mellon id id remis à son père
Guennec  id id relaxe
Drezen id id relaxe
André René id 04/02/1943 5 ans
Besselli Adrien id id 3 ans
Busson Jules id id 2 ans
Cadro Jean id id 1 an
Grouil Louis id id 2 ans
Hemery Alfred id id 1 an
Pichon Jules id id 1 an
Elodie Roger id id relaxé
Querné René id id relaxé
Soubils Yves id id relaxé
Sculo Maurice id id remis aux parents
Trouaille A. id 04/02/1943 1 an
Dréan Odette id id 2 ans 
Aoustin Joseph id 11/02/1943 5 ans
Blandin R. id id 1 an
Cardin Louis id id 1 an
Fricaud Max id id 1 an
Galeine A. id id 1 an
Hascoet S. id id 1 an
Hénaff René id id 1 an
Hernandez id id 1 an
Jégo E. id id 5 ans
Jousset R. id id 3 ans
Lamour H. id id 2 ans 
Le Bideau G. id id 3 ans
Le Loir L. id id 4 ans
Miollec id id relaxe
Izopt id id relaxe
Mano Marcel id id 3 ans
Mano René id id 3 ans
Mano Raoul id id 1 an
Poirier Yves id id 4 ans
Serot Roger id id 5 ans
Thomazeau Marcel id id 7 ans T.F. déporté
Le Floch Charles Il s'agit de Pierre Le Floch id 25/02/1943 8 ans T.F.
Auffret Théodore id id 1 an
Bertho Emile id id 4 ans
Breteche François id id 1 an
Tervier Lucien id id 1 an
Desmars René id id 2 ans
Guibaud Marcel id id 1 an
Lagadec René id id 3 ans
Hutin René id id 2 ans
Baudouin  id id relaxe
Bretonnière id id relaxe
Gorgeau id id relaxe
Le Floch Pierre Confusion avec Le Floch Charles id id 8 ans T.F.
Lucas Paul id id 4 ans
Mahé Pierre id id 4 ans
Ménager Jean id id 3 ans
Périco Eugène id id 4 ans
Pichard Ernest id id 1 an
Pichon Ernest id id 3 ans
Pinard Gaston id id 4 ans
Pililiaire A. id id 1 an
Plissonneau M. id id 2 ans
Zellner A. id id 1 an
Lestenet Hervé id 08/03/1943 1 an
Le Bris  id 11/03/1943 action publique éteinte
Le Sergent femme Lebreton vol dans but activité communiste id 5 ans
Huon Joseph vol et recel dans but activité communiste id 1 an
Le Sergent femme Lebreton id id 3 ans + 5 ans avec confusion de la 
peine prononcée ce jour
Favennec femme Langlois id id relaxée
Legoff femme Sijour vol et recel dans but activité communiste id 3 ans
Huon Pierre id id 2 ans
Noldez activité communiste 15/03/1943 5 ans T.F. + 5 ans I.S.
Tocquet Charles id id 5 ans
Le Louet Mathias id id 2 ans
Combet femme Mazou id id 1 an
Guillonet id id relaxé à ses dépens
Bonneau lucien id id 4 ans déporté
Clément Pierre id id 2 ans
Corbineau Auguste id id 1 an
Desnos Roger id id 1 an
Grenouilleau E. id id 2 ans
Molac Alexis id id 2 ans
Sauvaget Clément id id 3 ans
Taillandier P. id id 2 ans
Bourgeois Pierre id id 2 ans
Loison Adolphe id 15/04/1943 1 an
Mame femme Gomichon détention armes ou munitions dans but id 4 ans morte en déportation
d'une activité communiste
Laurent Jean activité communiste 20/05/1943 relaxe
Lemarié Pierre id id 2 ans
Fallourd Marie femme Chauvin assistance à une personne en vue de la  id relaxe
soustraction d'armes recherchées de
l'autorité publique
Leteinturier Maurice activité communiste 17/05/1943 1 an
Hamais Yves id id 1 an
Barbeau Raymond id 12/08/1943 4 ans
Sanchez Jérôme activité communiste fabrication et usage de 07/10/1943 3 ans
Henry femme Leguen fausses cartes d'identité de français id 3 ans
David Yves tentative d'incendie volontaire id 5 ans réclusion
appui au parti communiste recel et usage
irrégulier de titre de ration. Dans but 
activité commerciale
Keverer femme David id id 5 ans par défaut
Libouarn Albert id id 7 ans T.F.
Puillandre femme Libouarn id id 7 ans T.F.
Brient Georges activité communiste 21/10/1943 1 an
Grossin femme Hingouet id id 1 an
Hingouet Christiane id id 1 an
Guillet Adrien id id 1 an
Lijour id id 5 ans par défaut
Péan Marcel enfuite vol qualifié dans but activité communiste 28/10/1943 5 ans T.F. par défaut
Cadiou Robert id id 10 ans T.F. 10 ans I.S. par défaut
Vignou-Balous en fuite activité communiste 21/10/1943 3 ans
Jeannic Prosper en fuite id id 3 ans
Charrier Pierre en fuite id 28/10/1943 5 ans
Roy François en fuite id 11/11/1943 2 ans
Gonichon Henri en fuite détention d'armes et munition dans le but 21/11/1943 5 ans
d'action communiste
Cevalan André tentative de meurtre sur inspecteur de 09/12/1943 T.F. perpétuité par défaut
police dans l'exercice de ses fonctions
anticommunistes
Charles André activité communiste recel de malfaiteurs id 3 ans
Le Coz pour favoriser le communisme id 5 ans T.F.
activité communiste
Cornet Cornée Albert ? recel de malfaiteurs pour favoriser… id 6 mois libéré par Pétri prison de Vitré
Le Normand id id 6 mois
Richard Emile incendie vol paille id 5 ans T.F. + 5 ans I.S. mort en déportation
Anger id 13/01/1944 5 ans T.F.
Fleury Jacqueline recel de malfaiteurs et complicité… id 2 ans
Fleury André vol escroquerie contrefaçon fabrication id 15 ans T.F. 
carte de rationnement contrefaçon et
usage d'un ?
Tomaini Othelle  id id 15 ans T.F.
Bezien Jean association avec malfaiteurs et détention id 5 ans T.F.
armes pour favoriser la subversion
Le Cam Raymond id id 5 ans T.F.
Toulgoat François id id 5 ans T.F.
Argebin Joseph Vols pendant période ? à l'aide de violences id 15 ans T.F. + 10 ans I.S.
et port d'armes pour favoriser le terrorisme
Cafmat Robert id id 15 ans T.F. + 10 ans I.S.
Jouanna Théodore id id 15 ans T.F. + 10 ans I.S.
Jouan Mathurin id id id sans réclusion
Le Bouler Emmanuel id id 15 ans T.F. + 10 ans I.S. déporté
Richard Charles id id 15 ans T.F. + 10 ans I.S.
Dalibard Dalibart André ? vol qualifié dans but de favoriser  08/03/1944 3 ans libéré par Pétri à Vitré
la subversion sociale et nationale
Hellegouarch id id 1 an libéré par Pétri à Vitré
Le Coent activité communiste 10/03/1944 2 ans
Dantec id id 1 an
Corvellec id id 1 an
Collober activité communiste recel de malfaiteurs id 2 ans
Bourhis activité communiste id 2 ans
Lamerer  femme Eno id 03/04/1944 1 an
Deren id id 1 an
Brionne Julien association ou entente établies en vue de id 3 ans libéré par Pétri à Vitré
favoriser action communiste
Carré femme Rubillon id id 18 mois
Chilou femme Gondard id id 1 an
Legrand femme Brionne id id 1 an libérée par Pétri à Vitré
Jama femme Baudoin id id 1 an
Valmy veuve Paty id id 1 an
Lepage femme Poirier id id 1 an
Savary femme Belier id id 1 an
Richard femme Vallée id 19/04/1944 1 an par défaut
Eno André activité communiste id 1 an par défaut
Derennes id id relaxe
Choliet association ou entente établies dans but id 5 ans T.F.
de favoriser activité communiste anarchiste
terroriste ou subversive
Delatre  id id 5 ans T.F.
Mériot André id id 5 ans T.F. libéré par Pétri à Vitré

Ajouté le 26 octobre 2019
M. Guy Le Floch, de Bouguenais, président de l'ADIRP 44, me signale que son père s'appelait Pierre Le Floch, son deuxième prénom étant Charles, ce qui explique la confusion lors de la retranscription car les deux noms figurent bien sur la liste établie par le CDL 35. Militant communiste déporté à Mauthausen en mars 1944, Pierre le Floch est ensuite transféré à Flossenburg. Le 29 avril 1945, alors que les Allemands évacuent les camps de concentration, il est tué dans une gare de Tchécoslovaquie par un SS qui gardait le convoi. Déclaré "Mort pour la France".


samedi 28 mars 2015

Les pérégrinations d'un scout rennais à la LVF



Au début de l’Occupation, en 1940, Robert vient tout juste d’avoir 15 ans. Typographe dans une imprimerie rennaise, il fait partie des Scouts de France à la 5ème Rennes (Troupe Jacques Cartier). Il reconnait avoir adhéré quelque temps aux Jeunesses Nationales Populaires (JNP), le mouvement de jeunesse du Rassemblement National Populaire (RNP) de Marcel Déat « Où j’ai fait un peu de propagande avec Michel Leroy et Lucien Lahaye. » Né lui aussi en 1925, Michel Le Roy n’est autre que le fils du journaliste et écrivain breton Florian Le Roy, originaire de Pléneuf-Val-André. La double, voire la triple appartenance est de règle, puisque Michel Le Roy va quitter les JNP pour le Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, dont il fréquente les filles lorsque le « Grand Jacques » vient se reposer dans sa villa du Val-André. Il est également membre des Jeunes pour l’Europe Nouvelle  « Je suis entré au JEN afin d’y retrouver de bons camarades et d’y faire d’agréables promenades. Je n’ignorais pas que ce mouvement recevait l’hospitalité du groupe « Collaboration ». Pour l’heure en effet, l’activité de ces jeunes gens consiste essentiellement en conférences ou sorties de groupe en uniformes dans le style chantiers de jeunesse. Progressivement, va s’enclencher une spirale infernale dont il leur sera bien difficile d’en sortir. En 1942, Michel Le Roy dispose d’un ausweis N° 2472 et d’une autorisation de port d’arme. Il est chargé par le bureau d’embauche allemand de pourchasser les réfractaires au STO. Quant à Lucien Lahaye, il deviendra secrétaire régional de la Milice Française et agent du Sicherheitsdienst (SD), la police SS, N° SR 703.

Robert ne cache pas son admiration pour le maréchal Pétain « Quand j’ai vu qu’il patronnait la LVF en 1942, je m’y suis engagé l’année suivante. De Saint-Méloir, que je connaissais, m’a dit qu’en zone libre, le colonel Puaud formait sous le couvert de la LVF un régiment qui devait être un embryon de la nouvelle armée française. Il a ajouté que ce régiment ne combattrait pas mais serait appelé à rester en France. » La quarantaine, Alain de Saint-Méloir est décrit comme un aristocrate « Doté d’une intelligence supérieure, remarquablement instruit, licencié ès-lettres » parlant couramment cinq langues. Mobilisé lors de la campagne de France, il a perdu un bras à Dunkerque et est titulaire de la Croix de guerre ainsi que de la Médaille Militaire avec palmes. Fait prisonnier par les Allemands le 4 juin 1940, il est libéré au mois d’août en tant que grand mutilé. Avant-guerre, il était membre de l’association des « Camelots du roi » et de « L’Action Française », dont il était un militant actif sur la région de Rennes. Orateur de talent, il attaque très violemment le régime républicain et fait l’apologie de la monarchie. Réformé à 100 %, démobilisé en 1940, il revient dans sa famille à Rennes et c’est donc très logiquement qu’il se range derrière le maréchal « J’avais été séduit par les principes directeurs de sa politique, il instituait, sous sa haute personnalité, un régime d’autorité, régime que j’avais toujours souhaité bien avant la guerre ; Pétain voulait également le régime corporatif que je préconise dans ma lettre à des Français, je décidais donc, dans la mesure du possible, d’aider le Maréchal Pétain dans son œuvre. D’autre part, de par ma famille, et à la suite de la bataille de Dunkerque, j’étais profondément anglophobe, je réalisais enfin qu’après notre défaite de 1940, la France ne pourrait pas continuer la lutte pour son propre compte, il lui faudrait bon gré mal gré, être un satellite, soit des puissances de l’axe, soit des alliés. A la suite de l’entrevue de Montoire et des directives du Maréchal, je résolus pour mon compte de défendre l’esprit de collaboration avec l’Allemagne, aussi dès que j’appris à Rennes, fin 1940, une réunion des « Amis du Maréchal » présidée par Me Chapelet[i], je décidais d’y assister. »
En 1942, membre du RNP, Alain de Saint-Méloir s’occupe des engagements à la LVF qui ne dispose pas encore de bureaux de recrutement. Lors de la scission du RNP, il rejoint le Mouvement Social Révolutionnaire (MSR). En juin 1942, il devient secrétaire administratif de la LVF aux appointements mensuels de 1 300 F. Il est nommé ensuite Inspecteur Régional en mai 1943 aux appointements de 7 000 F qui passeront à 12 000 F en 1944. De Saint-Méloir, pour qui la Légion « Était un organisme officiel approuvé par l’Etat Français », déclare être entré à la LVF à la suite des déclarations du Maréchal Pétain qui avait dit aux Légionnaires partant pour la Russie : « Vous portez une part de notre honneur Militaire ».
On ne se bouscule pas pour s’engager dans les bureaux de la LVF au 9, rue Nationale. Les recrutements sont médiocres. Maitrisant parfaitement la langue allemande, De Saint-Méloir collabore avec le lieutenant allemand Slovenzick de la Propaganda-Staffel, qui le consulte pour censurer les journaux rennais. Les Allemands imposent à L’Ouest-Éclair l’insertion de ses articles qui doivent toujours paraitre en première page et signés SM. Il fait également partie du « Cercle d’Études National-Socialiste » et reçoit chez lui, rue Pierre Hévin, des officiers allemands et des miliciens en tenue, dont Lucien Lahaye. Ce qui lui causera le plus d’ennuis à la Libération ce sont des lettres de dénonciation en partie brulées, retrouvées au siège du SD et portant son N° SR 777. Au mois de juin 1944, à la suite des bombardements, il n’y a plus d’émissions radiophoniques en Bretagne. Il est même difficile de pouvoir écouter la radio nationale. Slovenzick demande alors à De Saint-Méloir de donner les nouvelles militaires allemandes tous les jours à l’aide haut-parleurs placés en certains points de la ville.

Ainsi qu’on peut le voir, dans les milieux collaborationnistes de Rennes, tout le monde se croise et se connait plus ou moins. Jusqu’à quel point ces jeunes gens de 17 ou 18 ans étaient sous l’influence néfaste de leurs ainés « collabos » pour mesurer leur degré de responsabilité ? La réponse n’est pas simple. D’autres de leur âge, et de même milieux social, vont en effet choisir la Résistance. Quoi qu’il en soit, Robert décide de s’engager à la LVF en 1943. Il a 18 ans. Son contrat signé à Paris, il est envoyé au dépôt de la LVF de Guéret, dans la Creuse « En zone libre je portais l’uniforme kaki français avec le drapeau tricolore sur la manche gauche et le mot France. » Le dépôt de Guéret supprimé, il est envoyé à Montargis pendant deux semaines puis, après un court passage à Versailles, il est dirigé sur la Pologne pour suivre une instruction. En février 1944, c’est la montée sur le front russe avec le 3ème bataillon de la LVF. Lors des combats de la Bérésina, le 3 avril 1944, Robert est blessé par 17 éclats de grenades. Il sera blessé une seconde fois car le traineau qui l’évacue saute sur une mine. Jusqu’en septembre 1944, c’est une succession d’hôpitaux en Russie, Pologne, Lituanie, Allemagne. Remis sur pieds, il est dirigé sur le dépôt de Greffelberg où il demande à quitter la LVF, ce qui lui est refusé. Il est alors envoyé au centre d’instruction de Wildflecken. Á la suite du démantèlement de la LVF en septembre 1944 et son intégration dans la Waffen SS, certains refusent et une mutinerie éclate. Les mutins sont envoyés en camp de concentration. N’étant pas encore complètement valide, Robert est obligé de travailler dans une usine de munitions le 10 décembre 1944. Le 25 février 1945, il prend la défense d’un de ses camarades frappés par un contremaitre allemand. Les deux hommes sont emprisonnés puis consignés dans leur chambre. Ils en profitent alors pour s’évader et passent en Autriche puis en Italie. Lorsqu’ils aperçoivent une voiture à croix de Lorraine, à Bolzano, ils se présentent à un capitaine de la sécurité militaire. Le 10 juillet 1945, Robert est arrêté par le CIC américain. Le 10 août, il est rapatrié par un convoi et arrêté à Villefranche-sur-Mer. Il est alors transféré à Rennes où il avait déjà été jugé le 20 mars 1945. Le 27 février 1946, lors de son nouveau procès, Robert manifeste son intention de s’engager dans l’armée d’Extrême-Orient : « J’ai fait 8 mois d’emprisonnement depuis que je me suis présenté à un officier français de renseignement en Italie. Mon intention est contracter un engagement pour aller en Indochine pour me racheter de mes péchés de jeunesse. » Mineur au moment des faits le tribunal ordonne sa mise en liberté après 8 mois d’internement s’il accepte le jugement du 20 mars 1945.
Il ne sera pas le seul parmi ces rescapés de la LVF et autres miliciens peu fréquentables à échapper à la prison en échange d’un engagement pour l’Indochine pour aller combattre un ennemi qui ne leur posera pas de problèmes de conscience.



[i] Pierre Chaplet, avocat, il est également membre du RNP dont il démissionne en 1943. Passé à la Résistance il est arrêté le 22 décembre 1943 puis déporté à Buchenwald.

lundi 16 mars 2015

L'arrestation d'une femme juive par le Bezen Perrot

En matière de recherche historique, il faut être patient. Très patient même. Le hasard est aussi un facteur qu’il ne faut pas sous-estimer. Il y a 14 ans, je citais cet extrait de la déposition d’un jeune membre du Bezen Perrot, en date du 8 octobre 1944 : « En janvier 1944, sans que je puisse préciser davantage, j’ai été commandé avec les nommés Morvan et Chérel pour aller chercher une vieille dame de confession israélite qui habitait sur les quais de la Vilaine à Rennes. Morvan était chef de mission et seul armé. Un allemand en civil nous accompagnait et nous avons ramené la femme au SD. » Armel, c’est le prénom de ce garçon, n’a que 17 ans lorsqu’il s’est engagé au Bezen, un mois auparavant. Né à Locqueltas (56), il ne connait pas Rennes et n’en sait visiblement pas plus sur cette arrestation. Ses deux acolytes étant de leur côté étant en fuite à la Libération, il m’était impossible d’en savoir plus.
Le quai Richemont
Depuis, il m’a beaucoup été demandé qui était cette femme et si elle avait été dénoncée. C’est la seule participation connue de la Formation Perrot – créée au mois de décembre 1943 – à une opération de police contre les Juifs. Il est vrai qu’à cette date, ceux qui ont eu la chance d’échapper aux rafles ne sont plus très nombreux. Dans leur livre « Les Juifs en Bretagne » (page 360), Claude Toczé et Annie Lambert indiquent en effet que l’ultime rafle en Bretagne se déroula le 4 janvier 1944. En Ille-et-Vilaine, il y eu 9 arrestations : M. et Mme Veil et leur fille Hélène à Combourg ; Sarah Garzuel et ses 2 enfants à Vitré ; Élise Mizrahi et son fils, arrêtés à Rennes ; et Marthe Bader de Dinard. Ces 9 personnes seront déportées le 3 février 1944.

Des années plus tard, consultant le dossier d’instruction judiciaire du responsable régional de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF), je tombe tout à fait par hasard sur une lettre de dénonciation. Accusé « d’intelligence avec l’ennemi », cet homme était également un agent de renseignement du Sicherheitsdienst (SD) de la rue Jules Ferry à Rennes. Cette note, rédigée en allemand et datée du 25 mars 1943, porte l’indicatif SR de cet agent, suivi de son numéro. « Dans le courant du mois de novembre 1942, un rapport du commissariat aux questions juives avait été fait contre la juive Arrighi, domiciliée quai Richemont. Ce rapport portait en outre que la juive Arrighi portait bien l’étoile mais qu’elle possédait chez elle un poste de TSF qu’elle déclara comme appartenant à son petit-fils. Le premier rapport fut fait en portant note du poste de TSF mais dans la journée un coup de téléphone de l’intendant de police Thailet demandant au délégué régional des questions juives de ne pas être trop dure pour cette femme qui était la belle-mère d’un de ses amis travaillant à la préfecture. Par la suite un deuxième rapport fut fait portant mention que la juive Arrighi était en règle et portait constamment son étoile. »
Depuis le mois de mai 1942, le port de l’étoile jaune est en effet obligatoire pour les Juifs et il leur est interdit de posséder un poste de TSF. Le délégué régional aux questions juives en Bretagne est alors Raymond du Perron de Maurin, lui-même ancien de la LVF. En 1943, il va créer le Cercle d’Études National-Socialiste (CENS), dont sera également membre notre responsable régional de la LVF. Cette intervention de Francis Thiallet, intendant de police de la région Bretagne ayant rang de préfet 3ième classe, est assez rare pour être soulignée car Du Perron de Maurin n’était pas le genre de type à se laisser émouvoir par le sort d’une juive, fut-elle âgée et malade.
Le dossier de Mme Arrighi devait être particulièrement suivi à la préfecture puisqu’une autre lettre, envoyée au Kommandeur du SD le 23 janvier 1943, figure dans ce dossier : « Objet : Pointage hebdomadaire des Juifs. Conformément à vos prescriptions en date du 2 janvier courant, j’ai l’honneur de vous transmettre, sous ce pli, pour décision, une demande présentée par la nommée Arrighi, née Cahen Rose, le 22 février 1867 à Rouen, résidant à Rennes, 6 quai Richemont, en vue d’obtenir une dispense définitive de présentation au Commissariat Central de police de Rennes. Cette demande est accompagnée d’un certificat médical établi par un médecin français assermenté. Signé A. Ytasse. Secrétaire général. » Auparavant sous-préfet de Saint-Dié, Armand Ytasse a été nommé secrétaire général de la préfecture d’Ille-et-Vilaine le 20 décembre 1941. La décision prise par le SD ne figure pas au dossier.
Quoiqu’il en soit, plusieurs listes de Juifs ont été dressées avec précision par la préfecture. Rose Cahen figure bien sur celle établie le 30 septembre 1940, ainsi que le docteur René Lévy, son épouse Lucie Bloche et leur enfant. Sur une autre liste du 24 janvier 1942, Rose Cahen est toujours au 6, quai Richemont, tandis que René Lévy et Lucie Bloche sont déclarés avenue Louis Barthou, mais sans leur enfant. Une autre liste, établie au mois d’août 1942, indique que la famille Lévy est partie sans autorisation pour une destination inconnue[1].

Policiers du SD devant la porte de la Cité des étudiantes, rue Jules Ferry
Le 5 janvier 1944 donc, au lendemain de la dernière rafle effectuée en Bretagne, un groupe du Bezen se présente quai Richemont. « Ma mère, madame veuve Arrighi, est décédée à l’hôtel Dieu de Rennes où nous l’avions fait portée depuis 48 heures. Le 5 janvier 1944 des policiers allemands sont venus dès 7 heures du matin chercher ma mère. Ils l’ont emmenée sans indiquer ni la raison ni le but de leur expédition. Ils l’ont conduite aux services de la Gestapo rue Jules Ferry et l’ont relâchée dans le courant de l’après-midi. A aucun moment on ne lui a donné la moindre explication sur cette mesure. Ma mère était d’origine juive, née Cahen Rose[2]. » Rose Arrighi est décédée le 23 décembre 1945.
Condamné à mort, Raymond du Perron de Maurin sera fusillé le 5 novembre 1946. Le chef régional de la LVF a été condamné aux travaux forcés à perpétuité. Quant au jeune Armel, du Bezen Perrot : « A la suite de cette arrestation, dégouté du métier qu’on nous faisait faire, et me rendant compte de plus en plus que j’avais été dupé, j’ai décidé d’écrire à mes parents, lesquels ignoraient toujours où je me trouvais, en leur demandant de faire les démarches nécessaires pour me faire sortir de cette sale affaire ». Á la fin du mois d’avril 1944, il se tire volontairement une balle de revolver dans la cuisse pour échapper au Bezen. Ce qui lui vaut deux mois d’hospitalisation dans un hôpital allemand d’Auray. Á sa sortie, il se réfugie chez ses parents où il sera arrêté le 22 août 1944. Condamné à quatre ans de prison, il bénéficiera d’une remise de peine de trois années accordée par le Président de la République le 9 juillet 1945.

Kristian Hamon


[1] Ce dentiste rennais sera témoin du massacre d'Oradour.
[2] Déposition de la fille de Mme Arrighi le 25 mars 1946.

mardi 3 mars 2015

Quelques exemples de pendaisons effectuées en Bretagne en 1944

Lorsque l’on évoque les pendaisons effectuées pendant la Seconde Guerre mondiale, viennent immanquablement à l’esprit celles commises par la division Das Reich le 9 juin 1944 à Tulle, où 99 hommes seront pendus aux arbres, réverbères et balcons de la ville. Le massacre de Tulle est sans aucun doute la plus importante exécution par pendaisons effectuée par les Allemands en France, il préfigure aussi une longue série de crimes de guerre qui ne s’arrêteront qu’à la Libération.
En effet, depuis le débarquement des Alliés, on assiste à une véritable escalade des exactions commises par les troupes allemandes. Jusqu’alors, les résistants arrêtés étaient envoyés en déportation ou bien condamnés à mort après un simulacre de jugement. Désormais les « terroristes », puisque c’est ainsi qu’ils sont désignés par les nazis, seront fusillés sans autre forme de procès. Mis à mort par les armes avec lesquelles ils combattent, ces résistants ou maquisards sont littéralement « passés par les armes ». Vaincus au combat, ces patriotes peuvent se considérer comme tombés au « champ d’honneur ». 

La « dissuasion » (Abschreckung) par la pendaison
Pendaison de Louis Briand à Rostrenen
Avec le massacre de Tulle, la répression prend une toute autre dimension. En décidant de pendre publiquement les patriotes, les Allemands veulent montrer qu’ils ne les considèrent plus comme des ennemis vaincus, mais comme de vulgaires criminels. L’objectif est d’intimider – Abschreckung selon la terminologie allemande de l’époque – la population en escomptant la dresser contre la Résistance. Il n’en sera évidemment rien, malgré la démesure de ces représailles.
Comment, en effet, justifier ce qui s’est passé le 8 juin 1944 à la ferme d’Yves Mével, maire de Plounévézel (29), où s’était réfugié un groupe de onze jeunes résistants ? Ce jour-là, des soldats allemands se présentent pour procéder à des réquisitions de charrettes, semant la panique dans la maison. Un des jeunes, Jean Manach, sauve sa peau en se hissant dans la cheminée. Eugène Léon, qui avait un revolver sur lui prend la fuite mais est abattu. Les autres tentent bien de se cacher, mais sont fait prisonniers. La ferme incendiée, commence alors pour les huit résistants arrêtés un véritable chemin de croix avec une première station au bois de Coat-Penhoat où ces jeunes, qui ne présentent aucun danger pour leurs ravisseurs, sont interrogés et torturés. Au fur et à mesure de leur progression vers Loudéac, les Allemands pendent Jean Le Dain à un poteau électrique à Moulin-Meur en Plounévézel ; Georges Auffret à l’entrée de Carhaix ; Marcel Goadec en centre-ville ; Georges Le Naëlou au Moustoir ; Marcel Le Goff au carrefour de la Pie en Paule ; Marcel Bernard à l’entrée de Rostrenen et Louis Briand à un balcon de la place de la République, puis François L’Hostis à Saint-Caradec.
La distinction observée pendant les premières années de l’Occupation entre la « correction » de la Wehrmacht et la cruauté de la SS n’a désormais plus aucun sens.
Le 15 juin, cette réquisition de charrettes se répète à Gomené (22). Trois Allemands se présentent chez le maire de la commune, Arsène Poupiot, qui tient un café-épicerie. Alors qu’ils prennent un verre, ces soldats sont visés par trois individus qui disparaissent. L’un des soldats est blessé puis évacué par ses deux camarades. Les représailles ne vont pas tarder. Une section allemande revient au bourg et fait plusieurs otages, rassemblés sur la place. Les soldats allemands reconnaissent le fils du maire, Marcel Poupiot, et Edmond de Blay de Gaïx. Ces deux jeunes gens étaient présents au café lors de l’agression. Marcel Poupiot, qui a eu 18 ans la semaine précédente, reçoit l’ordre des Allemands d’aller chercher une corde et une échelle dans la maison de son père. Les soldats lui passent la corde au cou et l’obligent à grimper l’échelle posée contre la potence d’une installation électrique à l’angle de la maison de M. Basset. Ils retirent ensuite l’échelle sous les yeux de son père qui devra dépendre lui-même son fils. Clamant lui-aussi son innocence, Edmond de Blay de Gaïx, âgé de 17 ans, qui était en vacances chez M. Basset, est emmené sous le préau de la mairie pour y être pendu à son tour. La corde ayant cédé, le garçon est achevé d’une rafale de mitraillette.

L’épuration par pendaison
Qu’elles aient eu lieu sous l’Occupation, ou après la Libération, les pendaisons effectuées par des résistants sont assez méconnues. Les archives comme les témoins sont rares ou peu bavards lors des enquêtes effectuées par la gendarmerie. Cette face obscure de la Résistance reste donc aujourd’hui encore un sujet tabou. En temps de guerre, il y a des actes de trahison qui ne pardonnent pas. Lorsqu’un traitre ou un agent des Allemand infiltré dans un maquis est découvert, l’exécution est généralement immédiate, les résistants s’arrangeant ensuite pour faire disparaitre le corps. Face aux actes de barbarie commis par les nazis et l’entrée en jeu de la Milice, on assiste à une multiplication des attentats et des exécutions de « collabos ». Les résistants n’hésitent désormais plus à exposer en public les corps de ces traîtres. Il s’agit tout autant d’impressionner la population qu’à avertir les « collabos » du sort qui leur sera réservé. Ainsi le 18 juillet 1944, au village du Faoudic, en Glomel, où les Allemands doivent décrocher un pendu entièrement nu portant de nombreuses traces de coups. D’après les gendarmes : « Il s’agirait d’un « soi-disant milicien » exécuté par des patriotes d’un maquis local dirigé par un espagnol nommé Icard ». Il faut plutôt lire « Icare », pseudonyme de Carrion Roque, jeune officier de l’aviation républicaine espagnole. Une semaine plus tard, c’est au lieu-dit Keraven, qu’une jeune femme de Cléguérec est pendue pour après avoir avoué qu’elle avait dénoncé des patriotes.
Ces pendaisons, effectuées par des maquisards qui ne connaissent qu’une seule loi – celle de ne pas se laisser surprendre par des dénonciateurs – vont parfois prendre une tournure dramatique. Ainsi au maquis de la forêt de Haute-Sève en Saint-Aubin-du-Cormier, dont le chef et cinq de ses hommes devront rendre des comptes devant le tribunal militaire de Rennes au mois de janvier 1945. Tout commence à Saint-Médard, où une cinquantaine de jeunes gens tiennent un maquis FTP. La discipline y est très sévère. Le chef du groupe ayant menacé de peine de mort ceux qui ne la respecte pas, chacun s’y soumet. Un de ces résistants est marié avec une femme d’origine alsacienne, qui lui reproche de façon un peu trop véhémente de combattre l’armée allemande dans laquelle servent plusieurs de ses frères incorporés de force. Le maquis attaqué, elle est accusée d’avoir dénoncé le groupe aux Allemands et condamnée à mort par le chef avec, semble-t-il, l’accord du mari. Saisie par deux maquisards le 13 juillet 1944, elle est emmenée sur les lieux de l’exécution où elle doit être pendue. L’affaire se passe mal. La condamnée, découvrant ce qui l’attend, ne se laisse pas faire. Ses hurlements risquant d’attirer l’attention des Allemands cantonnés à proximité, les deux hommes étranglent la femme sur place en présence de son mari. Ce maquis n’étant plus sûr, le groupe se rend dans la forêt de Haute-Sève. Les femmes agents de liaison logent dans une ferme à proximité, les hommes cantonnent en forêt. Le chef du groupe ne tarde pas à constater que le maquis est également surveillé. Il est vrai qu’à ce moment, la Milice est très active dans la région de Saint-Aubin-du-Cormier. Déjà, le 24 juillet, un groupe de jeunes maquisards avaient abattus trois allemands lors d’une embuscade tendue au lieu-dit « Le Rocher » à Andouillé-Neuville. Quoi qu’il en soit, deux hommes et une femme sont à nouveau suspectés d’avoir dénoncé le groupe aux Allemands. Ils sont connus dans le pays pour leurs relations commerciales avec un nommé Zimmerman, qui ravitaille la Gestapo de Rennes en s’approvisionnant au marché noir, très florissant dans cette région qui n’était pas dépourvue de ressources. Un soir, deux maquisards qui partent en mission sont attaqués par les Allemands à proximité du cantonnement, ce qui confirme les soupçons du chef à l’égard des deux hommes, dont l’un est surnommé « Bec de puce », et de sa concubine. Du trafic à la délation, le pas est vite franchi, et les voilà eux-aussi condamnés à être pendus. Mais, le chef du maquis devant exécuter immédiatement un coup de main à Gosné, il donne l’ordre à ses hommes, s’ils ne le voient pas revenir à une heure fixée, de procéder à l’exécution eux-mêmes. Retardé à Saint-Aubin-du-Cormier, le chef constate à son retour que ses ordres ont été exécutés par trois maquisards. Le 31 juillet, les cadavres des deux hommes et de la femme se balancent aux branches des arbres de la forêt. Lors du procès au tribunal militaire, le commissaire du gouvernement, dans un réquisitoire très dur à l’égard des accusés, réclame la peine de mort contre le chef du maquis, lieutenant FFI, qui couvre ses hommes, expliquant qu’ils n’ont fait qu’exécuter ses ordres, et les travaux forcés contre les cinq autres. Plusieurs témoins louent la bravoure et le patriotisme de ces jeunes résistants. Après le témoignage d’un colonel de gendarmerie, lui-même résistant, le groupe est finalement acquitté. Quelques années plus tard, une contre-enquête sera effectuée. Elle met en évidence que l’accusation de dénonciation prononcée contre l’Alsacienne ne reposait sur rien de solide. Selon ses voisins, elle était incapable de dénoncer des patriotes. Et si les trois autres trafiquants n’étaient guère fréquentables, rien ne permettait de dire qu’ils étaient des indicateurs.

Les pendues de Monterfil
Germaine Guillard, Suzanne Lesourd, Marie Guillard
Si les précédentes pendaisons peuvent se comprendre, car commises dans un contexte de violences de guerre, celles effectuées dans le cadre de l’épuration extra-judiciaire après la Libération ne le sont plus du tout. Comment justifier en effet ce qui s’est passé le 4 août 1944 à Monterfil ? Trois femmes, qui travaillaient comme aides cuisinières dans un camp allemand situé sur la commune et dont le seul crime, pour d’eux d’entre-elles, serait d’avoir eu des faiblesses pour l’occupant, vont être arrêtées par des résistants, tondues, exposées sur la place du bourg puis exhibées dans les communes avoisinantes avent d’être pendues dans un bois puis enterrées sur place. Après avoir été longtemps étouffée, car mettant en cause le fils du maire de l’époque, un certain Oberthur, l’affaire a été largement relatée dans la presse l’été dernier. Le corps d’une des suppliciées, Suzanne Lesourd, attend toujours en effet une sépulture digne de ce nom. (Voir dans la communication suivante les articles consacrés à ce drame par L'Ouest-Journal )

Les pendaisons de soldats américains
Louis Guilloux, dans son roman O.K., Joe !, paru en 1976, raconte comment James Hendricks, un GI noir de 21 ans, a été jugé puis condamné à mort par un tribunal militaire américain où l’écrivain briochin officiait comme interprète. Alors qu’il était ivre, Hendricks voulait entrer dans une ferme de Plumaudan (22) où il avait repéré une jolie fille. Comme on ne lui ouvrait pas, il tire un coup de feu à travers la porte derrière laquelle se trouvait le père de la jeune fille, qui décède aussitôt. Dans son livre, Guillou met aussi en évidence la différence de traitement entre ce GI noir qui sera pendu le 24 novembre 1944, et un capitaine blanc, nommé Whittington, acquitté pour des faits similaires survenus à Landerneau.
Ces GI noirs sont tous issus d’unités d’intendance ou de transport. Autour de ces dépôts de l’armée US s’organise tout un trafic de cigarettes ou d’essence contre des bouteilles de calva ou de « goutte ». Si l’on ajoute à une certaine misère sexuelle le fait que ces hommes ne sont pas habitués à boire, les délits sont fréquents.
La Chronique Républicaine de Fougères article du 10 juillet 2014
Ainsi au Ferré, petite commune d’Ille-et-Vilaine, proche de la Manche, un agriculteur et sa fille voient arriver deux soldats noirs américains enivrés. Ils gravissent l’échelle de meunier pour accéder à la chambre où le père et sa fille se sont barricadés. Comme à Plumaudan, les deux GI font usage de leurs armes sur le palier. La jeune fille, touchée à la jambe, résiste à ses agresseurs et s’échappe en rampant, dans la nuit, jusqu’à une antenne médicale américaine. Blessé à la tête, le père réussit à prévenir le maire. Les deux soldats dorment encore dans la chambre lorsqu’on les retrouve toujours alcoolisés. Condamnés, les deux hommes sont pendus en public à Montours. La potence, sous laquelle est aménagée une grande trappe, provient du centre disciplinaire de l’armée américaine, situé au Mans. L’exécution terminée, les corps sont enveloppés dans un linceul puis la corde brulée.
Même agression sur fond d’alcool à Locmenven, en Guiclan (29), où un GI ayant trop bu s’en prend à une jeune femme, mère d’une fillette. Sans que l’on sache exactement ce qui s’est passé, ce soldat tire avec son arme. La jeune femme, atteinte au ventre, décèdera le 22 août 1944. Au terme d’une enquête menée par la police militaire américaine, le GI est condamné à mort et pendu en public le 27 décembre. Comme il est de règle dans l’armée américaine, les GI coupables de crimes contre des civils français sont en effet sanctionnés dans la commune où le crime a été commis. Le 21 janvier 1945, un GI condamné à mort pour viol est également pendu dans la cour de l'école des garçons de Saint-Sulpice-la-Forêt (35). Je n'ai pas réussi à savoir plus sur cette affaire. Si ce GI a été pendu dans cette école, c'est que son crime a été commis sur la commune. Je ne sais pas la couleur de sa peau. (Ajouté le 9 février 2016)
Il y aura une exception. Un autre GI noir, Charles Robinson, amène à son campement basé à Messac, une femme rencontrée au « Café des sportifs », situé sur le Mail et tenu par Henri Belunza, un joueur du Stade Rennais. Robinson s’est-il mépris sur la réalité de sa relation avec cette femme ? Toujours est-il qu’il la retrouve ensuite dans les bras d’un autre GI et la tue d’un coup de revolver le 1er avril 1945. Jugé par une cour martiale à Ploërmel les 18 et 19 avril, il est condamné à mort. Est-ce à cause du caractère particulier de cette affaire ou du fait que la victime n’était pas de la commune ? Robinson sera pendu le 28 septembre 1945 au centre disciplinaire du Mans. Il est inhumé au cimetière américain Oise-Aisne, dans la parcelle E. Dans cette même parcelle, située à l’écart et non reconnue officiellement, reposent les corps de 96 soldats américains, dont 80 noirs, classés sous l’étiquette « Morts indignes ». Ainsi donc, l’armée américaine pratiquait la ségrégation, non seulement au sein de ses unités, mais également devant les cours martiales où le châtiment variait selon la couleur de peau.

Articles de L'Ouest-Journal sur les pendues de Monterfil

L'Ouest-Journal du 5 juin 1949
L'Ouest-Journal du 12 juin 1949
L'Ouest-Journal du 19 juin 1949
L'Ouest-Journal du 26 juin 1949
L'Ouest-Journal du 3 juillet 1949
L'Ouest-Journal du 10 juillet 1949
L'Ouest-Journal du 17 juillet 1949
L'Ouest-Journal du 24 juillet 1949