vendredi 1 juillet 2022

Réflexions à propos du film de Frédéric Brunnquell, La grande histoire de la Bretagne (1)

La Bretagne en images ou en mirages (une question de r).

 
Je ne recommanderais à personne de ne pas voir le documentaire de long-métrage de Frédéric Brunnquell, La grande histoire de la Bretagne (2022). Quatre-vingt-dix minutes de spectacle bien construit, quoique sur une base simple (la chronologie), images mises en musique, témoins mis en images. Comme le chantait Yves Duteil (dans sa jeunesse pré-politique), ce n'est pas ce qu'on fait qui compte mais la façon dont on le raconte. L'histoire est une affaire d'esthétique et de mise en forme.
Le réalisateur du film propose un récit des deux derniers siècles de l'ancien duché rattaché à la France en 1532, de la Troisième République à aujourd'hui. La Bretagne est, apprend-on d'emblée, la région préférée des Français, du moins à en croire l'étude de Sociovision pour la chaîne TF1 intitulée « La Grande enquête des régions ». Pour ce sondage, 3500 Français âgés de 18 à 74 ans ont répondu à l'entité du groupe Ifop par le biais d'un questionnaire en ligne. Comme base pour raconter deux siècles d'histoire d'un territoire 
peuplé de près de cinq millions d'habitants (soit treize Islande), l'amorce paraît légère, et publicitaire. Ce n'est donc certainement pas sur un tel argument qu'il convient de s'intéresser au film ni, souhaitons-le, que ses créateurs aient sérieusement cherché à justifier son intérêt. Cela incite toutefois à penser que le public ciblé était double : local, c'est-à-dire celui qui est appelé, sinon à se reconnaître, du moins à se sentir directement impliqué puisqu'il s'agit de sa propre histoire, de celles de ses parents, comme des aïeux de quelques-uns des locuteurs interviewés ; et national, au premier rang desquels figurent ceux qui sont l'émanation des 35% des 3 500 sondés.
Le 2 mai, Le Télégramme a rendu compte de l'avant-première à Carhaix sous ce titre « La grande histoire de la Bretagne : un documentaire puissant et sincère ». Carhaix, Mediolanum de la bretonnité, se devait d'accueillir l'événement, et de le couronner en finale par le Bro goz. Quant à la puissance et à la sincérité du documentaire, je trouve ces notions déplacées. La sincérité, on s'en fiche en histoire. Quant à l'effet de puissance, il résulte d'une intention esthétique particulière que le réalisme recherché des transformations de documents originaux, colorisation des images animées à l'origine en noir et blanc et accompagnements sonores par les bruitages (rires d'enfants, bruits de sabots, flots impétueux...) ou la musique, ne mène pas spécialement à provoquer une impression de puissance sur le spectateur mais bien de réalisme, de familiarité, ce qui en est tout le contraire. N'est pas Eisenstein qui veut (ni quand il le veut). Et c'est tant mieux, pour lui comme pour nous ! Parce que la puissance en images, c'est l'envoûtement. Et envoûter à coup de bretonnité, on sait où ça mène. Il en est qui le rabâchent inlassablement mais dont le problème est qu'ils (ou elles) voient une forêt à la place de l'arbre. Alors commençons par le détail.
 
Dans le générique de l'accompagnement musical, à la fin, on lit « An alac'h ». Il manque un r. J'ignore si la coquille est significative mais elle m'inspire d'autant plus qu'elle porte sur une mélodie récurrente, pour ne pas dire un leit-motiv, dans le film. Tout le monde sait qu'il faut écrire « An alarc'h », presque comme en gallois, où l'apostrophe saute mais la prononciation des deux consonnes finales est bien là. Et, brittophone ou pas, qui ne connaît la mélodie rockisée par Stivell ? Qui ne sait (je m'adresse au public du premier rang ci-dessus mentionné) que le poème provient du Barzaz Breiz d'Hersart de La Villemarqué (mon exemplaire dans la réédition de poche par Maspéro, acquis à la librairie de jadis Le Monde en marche, rue Vasselot à Rennes) ? Et, quoique le doute pèse quant à l'originalité du poème (toutefois beaucoup moins que sur les œuvres d'Ossian), il évoque un épisode de l'histoire de la petite Bretagne. Hélas, comme l'a précisé le wikipédieur (ou la wikipédieuse) de la notice qui lui est consacrée, « ce chant précis appelant à la haine [...] a servi de chant de marche aux miliciens du Bezen Perrot » – de même, faut-il ajouter, que les Stéphanois entonnèrent le 6 juin 1944 la Marseillaise... en l'honneur du Maréchal.
Nous avons donc là un petit concentré de la grande histoire de la petite Bretagne : allons au combat ! – « d'an emgann », le mot ayant été celui d'un parti indépendantiste d'extrême gauche, 1983-2009). C'est bien l'objet du documentaire : les batailles que la Bretagne a livrées sur le plan culturel pour la musique, la danse et, essentiellement, pour la langue. Un point clef du documentaire est la guerre linguistique que les Bretonnes et les Bretons ont subie sous la Troisième République puis les batailles que nombre de leurs descendants ont livrées pour lui redonner sa place dans leur existence quotidienne. Un mauvais esprit me souffle que c'eût été de bonne guerre de sous-titrer le tout en breton (à l'inverse du journal tv minuté An taol lagad). C'est pour cette raison que, parmi la dizaine de témoins interviewés, témoignent une des filles d'Alan al Louarn, Lena, et le chanteur Gilles Servat, lequel s'emporte un peu lorsqu'il dit qu'au début des années 1970 c'était le « désert total ».
Dans le désert il peut pleuvoir. Comme des milliers d'ados d'alors, j'ai passé l'épreuve facultative de breton au baccalauréat en 1972 (lycée Bréquigny, à Rennes, pas Diwan) profitant de la loi Deixonne votée en 1951. Résultat : des points symboliques pour le calcul final, certes, après une passionnante conversation sur les huîtres de Cancale. Re-certes, cela n'a pas empêché la langue bretonne de suivre sa courbe descendante pour figurer au catalogue de l'UNESCO des langues sérieusement en danger. Mais encore moins de réfléchir à ce qui s'est fait ces dernières décennies. Sans oublier, que je me dis depuis belle lurette, que le breton et l'hébreu ont en commun les mutations à l'initiale consonantique des mots. Celui-ci a montré à celui-là comment reprendre toute sa place dans la communauté. Langues à mutation, langues en mouvement. Le slogan (s'il en faut un) n'est plus feiz ha breiz mais spi ha breiz.
(À suivre.)
Yeun Sterneñv, Kerdafé

 

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