dimanche 9 avril 2017

L'hommage aux pendues de Monterfil

Après avoir mis en ligne ma communication sur "Quelques exemples de pendaisons" le 3 mars 2015, où j'évoquais brièvement le cas des pendues de Monterfil, j'ai pu constater l'intérêt des lecteurs de ce blog pour le sujet avec 992 pages vues. Quelques mois plus tard, le 27 juillet 2015, je mettais en ligne l'aboutissement de mes recherches sur ce drame. Il faut croire que cette sordide affaire intéresse les internautes puisque cet article a été lu 1432 fois, ce qui est plus que la population totale de Monterfil. Vendredi dernier, j'ai eu la surprise de constater que 136 personnes avaient à nouveau consulté cette communication.
Ouest-France, 8 avril 2017
Le lendemain, j'ai compris pourquoi lorsque j'ai lu mon quotidien habituel avec l'hommage rendu à ces trois pauvres femmes qui ne méritaient pas un tel sort. A la suite de ma communication, il m'a été proposé d'écrire une monographie sur cette affaire. Ayant raconté l'essentiel sur mon blog j'ai refusé, ne souhaitant pas donner l'impression d'exploiter cette sordide histoire à des fins mercantile, surtout pour l'éditeur...

mercredi 15 mars 2017

Werner Hülle, archéologue nazi à Carnac.



L'Heure Bretonne 22 janvier 1943
Les liens tissés avant-guerre entre les chefs du Parti National Breton et certains intellectuels nazis sont aujourd’hui incontestables. Parmi ceux-ci, le plus connu était Gerhard Von Tevenar, très proche d’Olier Mordrel et secrétaire de la « Société allemande d’études celtiques » (DGKS) contrôlée par l’Ahnenerbe, groupe d’études de la SS, créée par Heinrich Himmler. Exclu du parti nazi et tombé en disgrâce au début du conflit mondial, Tevenar sera supplanté par le professeur Leo Weisgerber, membre lui aussi de la DGKS, et soutenu par le très nazi Werner Best, chef de l’administration militaire allemande à Paris. Les deux érudits en matière d’études celtiques avaient alors la réputation d’être les meilleurs spécialistes allemands de la culture bretonne. Mais l’intérêt des universitaires et chercheurs d’outre-Rhin ne se limitait pas qu’au folklore ou à la langue bretonne. 
En effet, les monuments mégalithiques du Morbihan ont toujours fasciné les archéologues allemands. Ce que met en évidence, dans une récente communication, Reena Perschke, docteur en archéologie, qui cite un voyage effectué en juillet 1937 par les 27 membres du Reichsbund für Vorgeschichte. Ces visiteurs sont alors pilotés par le Dr Werner Hülle, né en 1903, assistant du professeur et archéologue Hans Reinerth, qui dirige au sein du parti national-socialiste le Reichsbund, dont l’objectif idéologique était d’établir une archéologie fondée sur la pureté raciale germanique. Le groupe sera reçu par Zacharie Le Rouzic, le distingué directeur du musée de Carnac. D’après Reena Perschke, à cette date, Werner Hülle est également directeur de la section Études préhistoriques du « Service Rosenberg ». Créé en 1934 par Alfred Rosenberg, ce « Service Rosenberg » était une formation du NSDAP chargée de l’éducation et de la formation idéologique des membres du parti nazi. On lira avec intérêt l'article élogieux paru dans L'Heure Bretonne du 12 janvier 1943, à l'occasion du cinquantième anniversaire d'Alfred Rosenberg. Au sein de ce service, Hans Reinerth dirigeait la section archéologique, qui va connaître un réel succès jusqu’au déclenchement des hostilités. Parmi les autres sections du « Service Rosenberg », se distingue l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), chargé de la confiscation des œuvres d’art et des bibliothèques volées principalement aux Juifs dans les pays occupés.
Après cette première visite de 1937, la débâcle de 1940 et l’occupation de la Bretagne offrent de nouvelles perspectives d’études pour les archéologues allemands. C'est ainsi qu'une première campagne de fouilles est effectuée en 1940, dont Reena Perschke donne un compte-rendu dans sa communication « Sous la responsabilité du Dr Modrijan et avec l’aide de prisonniers de guerre français furent prises entre le 23 septembre et 2 décembre (1940) les mesures des cinq grands alignements (…) qui furent aussi photographiés, dessinés ou peints à l’aquarelle par Heinz Küsthardt (…) Enfin les docteurs Gerta Schneider et Heinz Dürr firent des photos et des dessins de tous les objets datant de l’âge de pierre des musées de Carnac et Vannes. Des personnes éminentes comme Hans Reinerth et Alfred Rosenberg ont visité Carnac pendant ces travaux de mesure en 1940. »
Sous l'Occupation, l’équipe de Rosenberg n’est pas la seule à s’intéresser au passé germanique des Allemands. Elle doit aussi faire face à l’influence grandissante d’un autre institut de recherche, l'Ahnenerbe, créé par Heinrich Himmler, et qui finira par supplanter le Reichsbund. C’est ainsi qu’à l’été 1940, d’après Reena Perschke « Himmler ordonnait d’envoyer en Bretagne l’archéologue de son service Ahnenerbe Herbert Jankhun » Celui-ci devait « Prendre en charge toutes les préparations nécessaires pour l’enregistrement et l’étude des monuments mégalithiques se trouvant dans cette région. » Le projet n’aboutira pas, le Reichsbund ayant déjà démarré les fouilles. Resté sur place, Jankhun se contentera d’observer les recherches de Hülle. D’après l’archéologue Laurent Olivier, Jankhun n’était pas seul « Plassmann, qui est lui aussi membre de l’Ahnenerbe, l’accompagne. Plassmann est alors directeur de publication de Germanien, la revue de l’institut scientifique de la SS. Il est aussi Chef de section de l’Office central du peuplement et de la race SS. Il travaille sur les minorités nationales en France. » (2) Il ne fait désormais aucun doute que les activités « culturelles » de ces organisations nazies servaient surtout de couverture aux agents de l’Abwehr et du SD, chargés de nouer des contacts et de contrôler l’activité des autonomistes bretons. Le 10 novembre 1940, alors que Jankhun est sur Carnac, Joseph Plassman, accompagné du Dr Bert Benning et de Friedrich Bauchloch, se rend dans le Finistère pour voir Yann Fouéré, le druide Taldir Jaffrennou et l’abbé Perrot (3).
La première campagne de fouilles de l’automne 1940 terminée, une seconde est effectuée en 1941 puis une autre pendant l’été 1942, mais sans Werner Hülle. En effet, toujours d’après Reena Perschke « Pendant les années 1941 et 1942, Werner Hülle, du Reichsbund, fut affecté au front de l’Est, entre autres missions, à la dépossession massive des œuvres d’art. Il déménagea plusieurs bibliothèques et collections de musées en Allemagne où tout a été détruit pendant la guerre. Le Reichsbund chargea alors le professeur Friedrich Walburg, de Brême, d’effectuer des recherches à Carnac. En collaboration avec Maurice Jacq, Walburg commença une fouille à Kerlescan, afin d’étudier le contexte et les rapports internes du tertre allongé, du quadrilatère et des alignements de Kerlescan. Pendant ses travaux, Walburg n’employa pas de prisonniers de guerre français, mais des enfants et des personnes âgées de la région. Ils étaient payés et, à la fin du chantier, tout le monde était invité à prendre un verre à l’Hôtel de Ville. Walburg rendit hommage à la collaboration de Maurice Jacq qu’il jugeait aimable et serviable, mais celui-ci a rapporté plus tard qu’il aurait pris part à ces fouilles pour mieux contrôler les travaux allemands. » Ces deux campagnes de fouilles de 1941 et 1942 ont fait l’objet d’une communication par le professeur Yves Milon : « En 1941, le professeur Walburg, de Brême, pria M. Jacq de l’accompagner dans ses recherches qui durèrent deux mois (…) Trois pièces furent distraites par l’archéologue allemand au cours de cette première campagne. » Milon écrit qu’une autre pièce a été subtilisée lors des fouilles de juillet 1942, mais il ne parle pas de Werner Hülle « Près de l’emplacement du 25e menhir, fut mise au jour une hache plate en cuivre (0m10 de longueur) qui fut emportée par un des archéologues allemands. » (4
En raison de l’évolution du conflit, et des travaux de fortifications des côtes de l’Atlantique, cette campagne de l’été 1942 sera la dernière, les archéologues ne pouvant plus accéder à la zone côtière interdite. Qu’est devenu Werner Hülle après son départ de Carnac en décembre 1940 ? Nous savons par Reena Perschke qu'il fut affecté au front de l'Est « Pendant la guerre, il a participé aux pillages des objets archéologiques et des œuvres d’art de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) dans l’Europe de l’Est. » Ce que confirme un autre historien et archéologue, Jean-Paul Demoule « En URSS, Reinerth, aidé de Joachim Benecke, Werner Hülle, Modrijan, dévalise les musées de Kharkov et de Kiev. » (5)
Pour ses recherches, Reena Perschke déclare qu’elle a essentiellement travaillé à partir d’archives allemandes « Le seul document provenant du coté des Français attestant la présence des archéologues allemands est une inscription dans le livre des visiteurs du musée de Vannes : 30. XI. – 3. XII. 40, Sonderstab Vorgeschichtliche Forschungen Berlin, Dr. Werner Hülle, Dr. Walter Modrijan. » Après avoir lu cette communication, je me suis souvenu avoir consulté aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine (ADIV), il y a presque vingt ans maintenant, un petit dossier où il était question de fouilles à Carnac, dont j’avais noté la référence mais oublié le nom de l’archéologue.
Dossier Werner Hülle
Doc N° 1. 10 avril 1947. Le Directeur du Service de recherche des crimes de guerre ennemis au Directeur de la Sûreté Nationale.
Objet : Arrestation du Dr Hülle. Actuellement détenu en zone française d’Occupation.
Procéder à une enquête sur l’activité du Dr Hülle ex-membre de l’Einsatztab Kommando Rosenberg de la section préhistorique. Hülle a-t-il procédé à la réquisition et a l’enlèvement de collections préhistoriques ou d’objets d’art en France ? S’occupait-il du pillage des biens israélites ?
Doc N° 2. 20 mai 1947. Inspecteur François Resnais. 13e Brigade régionale de Police Judiciaire de Rennes. Audition de Maurice Jacq, 55 ans, conservateur du musée de Carnac.
« Vers la fin de l’été 1940 j’ai eu l’occasion de faire la connaissance du docteur allemand Hülle, il était accompagné du géomètre Modrial (Lire Modrijan), d’origine autrichienne. Il s’est présenté en visiteur de Musées. Quinze jours ou trois semaines après cette première visite, il est de nouveau revenu à Carnac accompagné cette fois du peintre Kusthardt et du photographe Durr. Aidé de prisonniers français il a procédé a un relevé complet des alignements de Carnac avec prises de vues par avion. Au cours des sondages il a cru avoir découvert un tumulus dans les alignements de Carnac à Kerlescan. Au musée il a photographié et dessiné tous les objets l’intéressant pour pouvoir publier une brochure de propagande. Dans ce travail il était également secondé par Mlle Schneider de Manheim. Les relevés terminés, ces Allemands ont quitté la région vers la fin de l’année 1940. En juillet 1941, Monsieur Wolburg, professeur à Brême, est venu me trouver chargé par l’Institut de Berlin et avec l’assentiment des Beaux-arts me dit-il, pour mettre à exécution la fouille du tumulus. Il a procédé à des fouilles aidé par 6 ouvriers français, pendant trois mois, mais sans résultat. En juillet 1942, Wolburg est revenu pour poursuivre ses recherches, aidé cette fois par Hülle et son équipe. Au cours de leurs travaux, ils ont découvert des instruments néolithiques, qui sont restés en ma possession. Car je dois vous dire que les ouvriers français chargés du travail me passaient au fur et à mesure de leurs découvertes, sans les montrer aux allemands, tous les objets qu’ils découvraient ; sauf une petite hache en cuivre que le docteur Hülle a emmené avec lui pour l’analyser, avec la promesse qu’il me l’aurait renvoyée. Ces fouilles devaient être reprises en 1943, mais le débarquement en Afrique du Nord a du les en empêcher, car je ne les ai jamais revus. Quand le docteur Hülle est revenu en 1942, il m’a fait voir une brochure écrite en allemand, concernant les monuments mégalithiques de la région. A ma connaissance, je n’ai rien à dire sur la conduite de cet allemand et je n’ai pas à me plaindre de son séjour à Carnac. Je sais également que pour l’édition de la brochure, il a photographié et dessiné divers objets du musée de Vannes. »
Doc N° 3. 28 mai 1947. Rapport de l’inspecteur François Resnais.
« Maurice Jacq m’a déclaré avoir connu le docteur Hülle au cours de la visite que lui fit ce dernier pendant l’occupation. La 1ère fois vers la fin de l’été 1940, il vint à Carnac et se présenta en visiteur de musées. Il était en compagnie du professeur Mordréal (Lire Modrijan). Quinze jours plus tard, il revint accompagné du peintre Kusthardt et du photographe Durr. Il a procédé à un  relevé complet des alignements de Carnac avec prises de vues par avion. Il photographia également plusieurs objets du musée de Carnac et il partit vers la fin de 1940. M. Jacq précise qu’en juillet 1941, probablement pour faire suite à la visite de Hülle, le professeur Wolburg vint à son tour à Carnac et avec l’aide d’ouvriers français participa à des recherches dans un tumulus, situé dans les alignements de Carnac. Recherches qui d’ailleurs s’avéreront vaines. En juillet 1942, Wolburg et Hülle, ainsi que leurs assistants revinrent de nouveau fouiller la région de Carnac, ils réussirent à découvrir divers objets, mais les Français se livrant à ce travail, les remettaient directement à M. Jacq, sans que les Allemands puissent les voir. Toutefois une hache ne cuivre fut prise par Hülle qui déclara vouloir procéder à une analyse et qu’ensuite il l’aurait remise à M. Jacq, mais Hülle n’étant jamais revenu dans la région, il dut conserver cette hache vers lui. D’après les dire de M Jacq, le docteur Hülle s’est conduit de façon très correcte et il ne croit pas qu’il se soit livré à un pillage quelconque. En ce qui concerne le musée de Carnac, M. Jacq m’a déclaré que Hülle n’avait rien emporté. Ayant poursuivi mes recherches à Vannes, j e n’ai pu toucher le conservateur du musée ni M. Bouix secrétaire du musée, ceux-ci étant absents, cependant Mme Bouix m’a déclaré se souvenir du passage du Dr Hülle et que ce dernier s’était fait remarquer par sa grande discrétion. A sa connaissance elle ne croit pas que des objets du musée aient été emportés par Hülle. »
Doc N° 4. 2 mai 1947. Audition de Raymond Lantier, Saint-Germain-en-Laye
« En octobre 1940, beaucoup d’Allemands traitant des questions d’archéologie sont venus au Musée des antiquités nationales afin de se renseigner sur ces questions. Je n’ai pas retenu les noms de ces derniers et il se peut très bien que le nommé Hülle ; comme il le déclare soit venu. Ce que je me rappelle particulièrement, c’est d’avoir reçu, vers la même époque, la visite d’un de mes collègues allemands avec lequel j’étais en relations depuis une vingtaine d’années. Ce collègue était M. Hans Zeiss ; il est venu me mettre en garde contre les agissements de certains archéologues allemands patronnés par le professeur Reinharth, spécialisé des affaires raciales, et grand directeur de la préhistoire en Allemagne, qui auraient l’intention de fouiller en France et particulièrement en Bretagne. Hans Zeiss ne m’a pas donné les noms de ces archéologues allemands, ni plus de précisions quant à leurs travaux. A la suite de la déposition de Hülle dont vous venez de me donner connaissance, j’en déduit que ce dernier devait faire partie de l’équipe dont Zeiss avait eu l’obligeance de me mettre en garde. Je sais qu’il a été effectué par les Allemands différentes recherches concernant l’archéologie, particulièrement dans la région de Carnac, et mon collègue M. Jacq, conservateur du musée de Carnac sera peut-être à même de vous fournir des renseignements plus précis sur l’activité de Hülle. Je tiens à vous préciser qu’il ne m’a été demandé par ces Allemands à mon service de Saint-Germain-en-Laye aucun document ou pièce pouvant les intéresser. Des renseignements qui me sont parvenus, Zeiss aurait trouvé la mort sur le front de Russie. »
Doc N° 5. 2 décembre 1946. Audition de Hülle par trois gendarmes français. Résidence de Reutlingen. Hülle figure sur le Bulletin Officiel des Recherches N° 4 du mois de février 1946 sous le N° 291 et recherché par le bureau BERCG de Reutlingen, comme membre de la Section préhistoire dans l’Einsatztab Kommando Rosenberg, chargé du pillage systématique des biens israélites dans les pays occupés. Interrogé, celui-ci nous a déclaré :
« Hülle, Werner, 43 ans, né le 7 novembre 1903 à Reutlingen, fils de Ferdinand et de Wilhelmine Trissler, docteur professeur d’archéologie à l’Institut de préhistoire à Berlin, provisoirement licencié de ses fonctions en raison de son passé politique, actuellement commis voyageur au service de son frère, directeur de la maison Hülle & Cie, à Reutlingen, demeurant à Reutlingen, Kaiserstrasse N° 115, marié, deux enfants, instruction supérieure, parle français, de nationalité allemande.
J’ai fait mes études à Tübingen, Munich et Heidelberg. En 1926, j’ai obtenu le diplôme de docteur. De 1926 à 1928 j’ai assumé les fonctions d’assistant à l’Institut préhistorique de l’université de Tübingen. A cette date et jusqu’en 1935, je suis devenu assistant au Musée provincial de Halle (Saxe). J’ai été muté ensuite à l’Institut de préhistoire de l’Université de Berlin, où j’ai exercé jusqu’au 30 avril 1944. Le 1er mai 1944, je me suis rendu à Hochstedt près de Hausburg à l’Institut préhistorique pour les territoires de l’Est. J’ai quitté cette ville le 25 avril 1945 pour rejoindre l’armée sur ordre de la Wehrmacht. La débâcle est arrivée et je n’ai pas été militaire. En 1939, j’ai obtenu à Berlin le diplôme de professeur. J’ai adhéré au NSDAP le 1er mai 1933. Je n’ai pas eu de fonction proprement politique. Mais dans ma branche professionnelle, j’avais le titre de « Abteilung-Leiter ». Du 1er mai 1933 au 30 mars1935 j’ai été affilié au NSKK. A l’arrivée des troupes américaines à Hochstedt, ma carte du parti a été détruite ainsi que d’autres papiers personnels. Je suis arrivé à Reutlingen vers la mi-mai 1945.
En 1938 je me suis rendu en Bretagne pour y faire des études sur les monuments préhistoriques qui présentaient un grand intérêt pour l’instruction des jeunes de mon pays. Pendant la guerre j’ai effectué deux voyages en France afin de poursuivre mes études sur le même sujet. Sur ma proposition j’ai obtenu un avis favorable de mon chef direct le professeur Reinarth, de Vichy. De même le Général Stülpnagel commandant l’armée d’occupation en France m’avait délivré une pièce nécessaire pour franchir la frontière. La 1ère fois j’ai séjourné en France du 15 août 1940 au 15 novembre de la même année. J’étais accompagné de mes confrères le docteur Modrial (Lire Modrijan) de Berlin et de l’artiste peintre Kusthardt dont je n’ai plus de nouvelles. Le photographe Durr faisait partie de notre équipe. J’ai rendu visite à Paris à M. Landier directeur du Musée national de Saint-Germain-en-Laye. De là je suis allé a Vannes et a Carnac. Nous avons photographié et dessiné les monuments essentiels (Dolmens et les monuments mégalithiques). Les études terminées je suis revenu à Berlin. J’ai remis mes écrits au ministère de cette ville. De juillet 1941au mois d’octobre 1941, mobilisé, je suis allé en France ou j’ai été chargé de la vérification des papiers de la ligne de démarcation dans un petit village près de Tours. Au mois de juin 1942, au même titre que la première fois, après quelques jours passés à Paris, j’ai rejoint Carnac en Bretagne pour poursuivre ma mission. Par crainte de destruction du mur de l’Atlantique, j’ai relevé les emplacements exacts des monuments anciens de valeur. J’ai écrit un petit livre traitant de la préhistoire en Bretagne mais je ne puis vous fournir un seul exemplaire. J’ai quitté définitivement la France au mois de septembre 1942 pour Berlin. Le 1er mars 1943 le professeur Reinarth m’a envoyé à Kiev et Nepopetrovsk (Lire Dnepropetrovsk) (Ukraine). Des fouilles effectuées sous le Dniepr nous avons découvert des objets (poteries) et des tombeaux datant de l’âge de pierre. Une partie de ce matériel a été envoyé à Cracovie. Je me suis rendu dans cette ville, avec des savants ukrainiens, pour étudier et approfondir ces découvertes. Le 1er mai 1944 le front étant sans cesse mouvant, matériel et hommes sont partis à Hochstedt (Allemagne). C’est là que les troupes américaines nous ont trouvés et se sont emparées du matériel. L’institut de préhistoire de Berlin a été évacué à Salem (Château) et il est possible qu’une partie de mes études s’y trouve. Personnellement je n’ai gardé aucun souvenir. L’Institut préhistorique de l’Est auquel j’ai appartenu était sous la direction de Rosenberg. Je n’ai jamais servi à l’Einsatzstab Rosenberg qui avait un caractère politique. Mon service au Sonderstab Vorgeschichte n’était que de nature scientifique. Je sais que le 1er service était chargé du pillage systématique des biens appartenant aux Juifs mais je n’ai jamais été appelé à collaborer avec ses agents. En 1933 j’ai adhéré par idéalisme au national socialisme. Je pensais que seul ce régime pouvait permettre le redressement économique et moral de notre pays malheureux, mais par suite mes idées ont changé en raison des injustices nées de la politique. Lecture faite persiste et signe. »
Comme toujours avec ces interrogatoires, les déclarations des suspects doivent être analysées avec la plus grande circonspection. Il n’empêche, si les campagnes de fouille de 1941 et 1942 ont bien été menées par Walburg, comment se fait-il que personne ne mentionne la présence de Werner Hülle à Carnac en 1942, comme il l’affirme lui-même ? Présence que confirme Maurice Jacq, mais aussi indirectement Yves Milon avec cette fameuse hache en cuivre « empruntée » par Hülle pendant l’été 1942 (Cf Gallia). Quoi qu’il en soit, et si ses déclarations sont exactes, ce n’est donc qu’au mois de mars1943 que Werner Hülle aurait été envoyé sur le front de l’Est et non durant les années 1941-1942.

(1) Reena Perschke, Les mégalithes du Morbihan littoral sous l´occupation allemande (1940-1944), Bulletin et Mémoires du Morbihan, Société Polymathique du Morbihan, tome CXXXIX, Vannes 2013. Communication consultable en ligne.
(2) Laurent Olivier, Nos ancêtres les Germains : les archéologues au service du nazisme, 2012.
(3) Kristian Hamon, Les nationalistes bretons sous l’Occupation, 2001, p. 65.
(4) Gallia, tome V, 1947.
(5) Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ?, 2014.

mercredi 8 février 2017

Louis Guilloux et la cause bretonne



Bien qu’ayant quasiment tout lu, je n’aurai pas l’outrecuidance de prétendre être en mesure de cerner l’écrivain Guilloux, qui fait toujours l’objet de nombreuses publications. Le dernier ouvrage, mais non le moindre, étant Louis Guilloux politique, publié par les PUR (2016) sous la direction de Jean-Baptiste Legavre. C’est le chapitre intitulé « La tentation autonomiste dans l’œuvre de Louis Guilloux », rédigé par Arnaud Flici et Jean-Baptiste Legavre, qui sera mon fil conducteur.
En effet, les Breiz Atao, ne sont jamais bien loin dans l’œuvre de Louis Guilloux.  S'ils apparaissent de façon récurrente, mais de manière inégale, dans plusieurs de ses romans : Le Pain des rêves, Le Jeu de patience, Les Batailles perdues, Carnets 1921-1944, c’est surtout dans les manuscrits inédits de deux projets inaboutis : Les Gens du château et L’Autonomiste, qu’ils prennent toute leur place. Au point que l’on a pu déceler chez l’auteur une certaine « tentation autonomiste ». S’il ne fait aucun doute que Guilloux, à l’instar d’un Marcel Cachin, avait une réelle inclination pour la cause bretonne avant-guerre, il était trop au fait de la chose politique pour ne pas s’apercevoir que les Breiz Atao, que l’auteur fait souvent évoluer autour des châteaux et des presbytères, étaient totalement coupés de la population. Les relations qu’entretenait Guilloux avec certains « autonomistes » : le celtisant Fanch Éliès (Abeozen), et le poète dilettante Roland de Coatgoureden, étaient surtout d’ordre affectif et ne semblent pas avoir dépassé le cadre de Saint-Brieuc. Cette facette de la personnalité de Guilloux, parfois occultée par ses exégètes, ne sera cependant pas exempte d’ambiguïté sous l’Occupation avec la publication de quelques articles – il fallait bien faire bouillir la marmite – dans le journal La Bretagne de Fouéré. Il rompra d’ailleurs très vite avec Éliès, lorsque celui-ci rejoindra Roparz Hemon au poste de Radio-Rennes. Cet aspect peu connu de l’écrivain étant très bien expliqué dans Louis Guilloux politique, je ne m’étendrai pas davantage. Yannick Pelletier, dans son livre Des Ténèbres à l’Espoir, avait déjà constaté que Guilloux « N’était pas insensible au sort ignominieux auquel l’État a longtemps condamné la langue bretonne. » Cette prise de conscience, Guilloux l’exprimera à nouveau dans son recueil de nouvelles, Vingt ans ma belle âge, au travers du personnage d’un certain
Le Bihan « Qui était né dans un hameau où on ne parlait que le breton. Il ne savait pas le français du tout. Le peu qu’il en avait appris à l’école, il l’avait oublié entièrement. Il était donc aussi ignorant qu’on peut l’être, ce qui ne fût pas arrivé si on l’avait instruit dans sa langue. Il le disait, et ne comprenait pas pourquoi on ne l’avait pas fait, puisque l’institutrice, bretonne comme lui, savait naturellement le breton. Mais il était interdit à l’institutrice de parler le breton à l’école. » Blessé par une balle à la main droite alors qu’il montait au front, Le Bihan se voit donner l’ordre par son capitaine de retourner au poste de secours le plus proche. « Rien ne ressemble tant à un aveugle qu’un homme qui ignore la langue du pays où il se trouve », écrit Guilloux. Incapable de s’expliquer en français à l’officier qui l’interroge, Bihan est aussitôt accusé de « blessure volontaire à la main droite ». Considéré comme déserteur il sera fusillé pour l’exemple. Guilloux s’est inspiré d’un fait réel, qu’il reprendra dans Carnets (p. 104).
A la manière d’un Balzac, Guilloux attache une grande importance à la documentation et est passé maître dans l’utilisation de faits réels, qui sont relatés avec sens du détail saisissant. La description des événements du 3 juillet 1940 à Pontivy en est un parfait exemple. Le narrateur n’apparait pas comme un observateur extérieur aux événements, il est bel et bien plongé dans la manifestation. Pour composer ses personnages, Guilloux s’est toujours inspiré de figures plus ou moins connues de son entourage et va puiser dans toute une galerie de figures singulières du mouvement breton. Cette façon qu’avait Guilloux de jouer avec ses personnages ayant excité ma curiosité, j’ai voulu savoir qui se cachait derrière ces « autonomistes » cités par Flici et Legavre. L’affaire va s’avérer plus compliquée que prévu car Guilloux se joue des identités, y compris de la sienne, et s’inspire de plusieurs « autonomistes » pour créer un seul personnage fictif, qui aura lui-même son double dans un autre roman. Cela ne suffisant pas, il brouille les pistes en modifiant les noms des lieux, quand il ne les déplace pas. En conséquence, cet essai n’a donc aucune prétention scientifique ou historique.

Les autonomistes dans l’œuvre de Louis Guilloux

D’après Flici et Legavre, c’est dans Le Jeu de Patience, désormais abrégé JdP, qu’apparaît pour la première fois la question autonomiste, et seul le personnage d’Hubert l’incarne. « Il ne représente pas la figure ordinaire du militant, c’est un doux et un poète », raconte le narrateur du JdP qui est attiré par « L’insigne du PNB qu’Hubert portait au revers de sa veste : le triskell. » Pour ce personnage d’Hubert, mais aussi celui de son double Yves de Lancieux, Guilloux s’est inspiré de son ami Roland de Coatgoureden. Emporté par mon élan, j’ai retrouvé tout au long du JdP un certain nombre de personnages qui ne m’étaient pas inconnus. La résistante Hélène Le Chevalier par exemple, dont Guilloux s’est inspiré pour le personnage de Monique. Par contre je n’ai pas réussi à identifier ce Pablo, réfugié espagnol qui logeait chez le narrateur, ainsi que sa compagne Marie Chevalier. Le jour de la mort de Pablo (p. 24), donc au mois de janvier 1944, le narrateur revient d’une visite à la prison « Là, j’avais vu un homme qui serait bientôt jugé, condamné à mort et fusillé. Personne ne lui avait dit bonjour à son arrivée dans la pièce : on ne salue pas un traître. Le juge d’instruction, M. Normand, lui dit quand il parût : « Asseyez-vous, Gautier. » Le narrateur explique ensuite qu’il avait voulu, de ses propres yeux, voir ce Gautier pour lui demander quel rôle il avait joué dans l’arrestation d’un pasteur. S’il a fait cette démarche, c’est qu’il y avait été poussé par Yves de Lancieux « J’avais toujours été au courant de l’amitié qu’Yves de Lancieux et Gautier avait eue l’un pour l’autre dans leur jeunesse. Bien que cette amitié se fût depuis relâchée et que même Gautier et Yves de Lancieux eussent cessé de se voir bien avant la guerre. »  Introduit dans la prison, le narrateur interroge Gautier : « Vous avez connu le pasteur Briand ? Oui, me répondit-il. Vous étiez chargé de le surveiller ? J’ai surveillé la maison du docteur Rank. Gautier raconte comment il a vu un homme sortir de chez le docteur avec une valise, l’a suivi jusqu’à la gare pour substituer sa valise à la sienne. Du  reste il n’était pas entièrement responsable de l’arrestation du pasteur. Le vrai coupable était Goasdoué. Très bien dit le juge. Goasdoué a tout avoué. Condamné au bagne pour la vie. »  Les lecteurs de mon ouvrage Agents du Reich en Bretagne n’auront aucun mal à reconnaître le traître Maurice Zeller et le juge Dauvergne, ainsi que le pasteur Crespin et le docteur Hansen. Ils ont été dénoncés par ce « Goasdoué », en réalité Yves Le Guilcher, un jeune membre du PNB. Par contre, Guilloux prend quelque liberté avec la réalité puisqu’il n’y a jamais eu d’amitié de jeunesse entre Zeller et De Coatgoureden.
Le narrateur évoque ensuite un certain Lucien (p. 56), membre du PCF, qui avait été arrêté puis « retourné » par la police de Vichy « Ils l’auraient torturé, ou quoi : on ne savait pas. En tout cas Lucien était dans le pays depuis quinze jours et il avait complètement tourné casaque. En plein pour les Boches ! Son frère a donné l’ordre de l’abattre. » Guilloux s’est probablement inspiré de Léon Renard, un cadre du PCF qui avait dénoncé le cordonnier Ernest Le Guern, arrêté le 7 août 1943 à Ploufragan, puis déporté. Le narrateur cite aussi (p. 100) « Le trésorier de la section du Secours Rouge, le vieux père Louis Calvez, mort au camp de Voves près de Chartres, en mai 1943. Mort à Dora le pasteur Briand et à Mauthausen l’abbé Clair, à Buckenwald le petit cordonnier Bébert. » A mon grand regret, je n’ai pas réussi à identifier ce Louis Calvez, mais on reconnaîtra sans difficulté l’abbé Armand Vallée.
« Faire souffrir, voir souffrir ; c’est la grande passion des hommes – la mienne aussi peut-être hélas – sinon je n’aurais pas assisté au procès de l’interprète, il y a huit jours de cela », écrit le narrateur (p. 253). « J’aime les causes perdues » lui fait écho Lady Glarner. (p. 214) Il faut reconnaître que la cause de cet interprète, jamais nommé, auquel j’ai consacré un chapitre dans Agents du Reich en Bretagne, avait de quoi intéresser Guilloux. Ce jeune homme, agent des Allemands, s’appelle Roger Elophe, et son procès devant la Cour de justice de Saint-Brieuc fut très mouvementé. « La situation était assez belle, l’intéressé n’ignorant pas que si la cour ne le condamnait pas à mort il serait abattu en sortant », écrit le narrateur. « En tout cas il n’avait pas de sang sur les mains. Il n’avait été pour rien dans le meurtre de Marguerite Bourcier. Oui ou non était-il présent lors de l’exécution de Marguerite ? Non dit-il. Il se trouvait bien dans le bistrot de campagne où les Allemands avaient pris Margueritte, mais c’était par pur hasard. Oui ou non, avait-il entendu les hommes de la Gestapo menacer Marguerite : « Salope, tu ne veux pas nous dire qui est Robert, tu vas nous payer cela sur la route. » Qui pouvait-être cette Margueritte, sinon la jeune résistante Mireille Chrisostome ? Conséquence des incidents de ce procès, des résistants attendaient Elophe à la sortie du tribunal pour l’abattre séance tenante, celui de Zeller sera transféré à Rennes.
Lorsqu’il évoque les arrestations du lycée Anatole Le Braz, le narrateur cite le témoignage d’un des jeunes lycéens, revenu de déportation « Il m’a parlé d’un certain Benoist qui a dénoncé toute la bande. Et Benoist est toujours en liberté, pas de preuves. » (p. 304) Guilloux, qui fréquente le juge Dauvergne, est parfaitement au courant du dossier, mais il ne cite pas le suspect Yves Ricard, qui a été interné puis relâché, faute de charges suffisantes.
Toujours d’après Flici et Legavre, c’est dans Les Batailles perdues, désormais abrégé BP, que l’on dénombre le plus d’autonomistes, avec un certain Abgrall comme figure principale « Ropartz Abgrall venait de temps en temps trouver le recteur. Il arrivait sans prévenir. D’un abord farouche, Abgrall était un homme de quarante ans, d’assez petite taille, trapu. Né du côté de Roscoff dans une famille de paysans pauvres. Le curé de son village l’avait fait entrer dans un petit séminaire. » D’après le recteur Kérauzern « Il s’était de très bonne heure passionné pour la langue bretonne (…) Quand on mit Ropartz à l’école, il ne savait pas un mot de français. Tu sais bien aussi comment on punit les enfants les enfants qui parlent le breton à l’école. Qu’il fût né du côté de Roscoff dans une famille de paysans pauvres et qu’il fût devenu très savant, cela n’y changeait rien : c’était un chien. » (p. 26) Le narrateur raconte qu’Abgrall s’était battu en brave lors de la Grande Guerre et qu’il avait remisé ses médailles à son retour en déclarant qu’il ne serait plus jamais prêtre « Là-dessus il partit pour l’Irlande d’où il revint en disant qu’il prenait boutique à Roscoff où il s’établirait comme marchand de graines. Rien de tout cela n’empêchait qu’il fut un chien. Il ne manifesta pendant longtemps aucun intérêt pour les affaires publiques. Cependant, en avril 1932, quand les autonomistes firent sauter à Rennes le monument symbolisant l’union de la Bretagne à la France, il se frotta les mains… » On retrouve Abgrall en juillet 1940 au château de Pontivy « Où il dispose de responsabilités, imagine que les nationalistes sont devenus les maîtres. » Lors de la vente aux enchères sur saisie d’une ferme, une bagarre éclate « Dans le tumulte une voix violente s’éleva : c’était Abgrall, qui parlait aux gens en breton. Dehors les fransquillons ! La Bretagne aux Bretons ! » (p. 242). Il a ses entrées chez Lady Glarner, qui lui glisse une liasse de billets pour ses activités bretonnes (p. 212). De tous les personnages fictifs de Guilloux, c’est celui qui m’a donné le plus de fil à retordre. J’ai fini par admettre qu’il était inutile de chercher un personnage unique derrière cet Abgrall qui ne correspond finalement qu’à l’idée que se faisait Guilloux de l’archétype du militant « autonomiste » de l’entre-deux-guerres. Un intellectuel, souvent issu d’un milieu très modeste, ne parlant qu’en breton avant d’aller à l’école, puis ayant fait ses études au séminaire (Drezen, Riou, Éliès, Le Moal, etc.) On peut y voir aussi un Taldir Jaffrennou, qui bénéficiait des largesses de Lady Glarner. On retrouve également certains traits du communisant et anticlérical Fanch Éliès. On peut aussi citer cet Erwan ar Moal, que Guilloux a probablement rencontré. Issu d’une famille de paysans pauvres, Yves Le Moal n’a parlé que le breton jusqu’à l’âge de six ans. Après quelques années de séminaire à Saint-Brieuc, il devient enseignant et entame une carrière littéraire. Parmi ceux qui ont connu les tranchées comme Abgrall : Saïg ar Go, Job de Roincé ou Loeiz Herrieu, celui qui inspira le plus Guilloux semble bien être Goulven Mazéas, décoré pour sa bravoure lors de la Première Guerre mondiale, puis négociant après-guerre. Dans la documentation réunie par l’écrivain, figure d’ailleurs un beau texte intitulé « Monsieur Roparz », qui correspond point par point à la biographie de Mazéas.
« D’autres personnages s’inscrivent dans cette cause », écrivent Flici et Legavre. Parmi ceux-ci, celui qui revient le plus est un certain Papillon « Un jeune homme très distingué, une nature… angélique ! Le château de lady Glarner appartenait autrefois à la famille de Papillon. En réalité Papillon n’est pas son nom. Il s’appelle de… de quelque chose… » Là encore, Guilloux s’est à nouveau inspiré de Roland de Coatgoureden pour créer ce Bertrand de Kervraz, alias « Papillon », issu d’une vieille famille de la noblesse bretonne, mais désargentée, autrefois propriétaire du château de Ker-Goat, que le narrateur situe près de Kergrist, dans la région de Tréguier, et dont lady Glarner a fait l’acquisition. Guilloux ne pouvait évidemment pas faire l’impasse sur l’étonnante lady Mond, et de son château de Coat-an-Noz, situé entre Belle-Isles-en-Terre et Loc-Envel « Quand on n’est qu’une petite paysanne pauvre comme Job – le père de Maria Le Guen, sabotier de son état, s’appelait justement Job – que la nature vous a faite belle à ravir, n’y a-t-il pas là de quoi courir se jeter dans l’étang », écrit le narrateur. (p. 114) On retrouvera Coat-an-Noz dans les Carnets « Au pays misérable de Loc-Envel. Les hommes nus sur la terre nue ! Ici, un certain effroi me gagne. Et pourtant ce que disent les enfants… Vie misérable d’une institutrice (…) Il y a ici une vieille femme délicieuse qui s’appelle Maharit. Et un château, qui appartenait à un prince, qui l’a vendu. Dans la forêt. Le garde et ses enfants. La petite fille de deux ans qui va chercher des champignons. » (p. 61) L’histoire de la belle Marie-Louise Le Manach, rebaptisée Maria Le Guen par le narrateur, est trop connue pour qu’il soit nécessaire d’y revenir.
Abgrall a ses entrées au château. Lorsqu’il est mis en présence du sénateur Bozec, Guilloux s’étant visiblement inspiré du docteur Yves Bouguen pour ce personnage, il fait preuve d’une certaine complicité avec son hôtesse et lui parle en breton : « Gompzomp brezonek, mil malloz Doue ! Gompzomp brezonek ! répondit joyeusement Maria. » (p. 212) Cette scène est l’occasion pour Guilloux d’introduire un de ces personnages excentriques qu’il affectionne. Lady Glarner est réveillée en pleine nuit par un admirateur déclamant ses poèmes sous ses fenêtres « A cause du vent, elle ne comprenait pas les mots mais elle savait que cette voix tonitruante ne parlait que de gloire et de grandeur et proclamait qu’il n’y a jamais eu au monde qu’un seul poète de génie, qu’une seule femme digne de ce poète, que ce poète c’était justement lui : Maxime d’Armor, et cette femme unique dans l’histoire du monde : lady Glarner en personne. » Ce Maxime d’Armor, poursuit le narrateur, portait « une couronne de lauriers sur sa tête. » (p. 236) Guilloux s’est inspiré de l’original poète « pindarique » Auguste Boncors. Le « Barde de Rostrenen », auteur des Odes triomphales, exclu lui aussi d’un établissement catholique de Saint-Brieuc. Guilloux en parle dans les Carnets « 29 avril 1939. Avec Roland et Grégoire, fait visite à Boncors, dans sa prison. Huit jours fermes pour avoir pissé le long du comptoir, dans une auberge, étant ivre. »  (p. 237)
Dans la même veine des personnages atypiques aux convictions chevillées au corps, il convient de mentionner cette autre figure du mouvement breton : la comtesse Vefa de Saint-Pierre, châtelaine à Pléguien, non loin de Saint-Brieuc. Guilloux devait la connaître car on trouve dans la documentation de l’auteur une lettre de témoignage de la comtesse en faveur de Jacques de Quélen, responsable local du PNB, interné à la Libération. Vefa de Saint-Pierre n’apparaît pas directement dans les BP, mais elle apparaît en filigrane dans de nombreux personnages fictifs des BP et du JdP. Cette femme de caractère et exaltée, destinée à entrer dans les ordres, abandonna le voile pour se marier. Union éphémère qui ne durera que trois mois. Désormais libre, cette amazone passionnée de chevaux et de chiens, de chasse et de grand air, va parcourir le monde. Vefa de Saint-Pierre, admise au Gorsedd de Bretagne, était très attachée à la culture bretonne, qu’elle soutiendra financièrement.
Parmi ces figures singulières du mouvement breton susceptibles d’inspirer Guilloux, il est difficile de faire l’économie de ce Louis-Napoléon Le Roux, ancien employé de Taldir, qui va partir se battre aux côtés des Irlandais pendant la Première Guerre mondiale.

Les Gens du château (1959), texte dactylographié d’environ 150 pages, et un projet de roman intitulé L’Autonomisme, sont deux inédits de Guilloux ayant pour thème la cause bretonne. Le lecteur y reconnaîtra les personnages et les lieux des BP et du JdP. Pour des questions de droits, il est impossible d’en faire une reproduction. Dans un petit carnet, Guilloux en a dressé quelques notes manuscrites :
« Bretons
Du château de Pontivy (29 juillet 1940) au camp Sainte Marguerite à Rennes (sic)
Pontivy : Napoléonville.
Épilogue à Guingamp. Les drapeaux déchirés.
Villes : Pontivy, Rennes, Guingamp.
Lieux : le Menez-Bré. Saint-Michel de Braspar. La maison de la ponte du Roselier.
Scènes : Histoire du revolver. Les leçons de breton. Les armes enterrées.
Plan : Première partie (ou introduction) : de l’arrivée des Allemands (18 juin 1940 date du départ de Gaulle) au retour des prisonniers. Échec. Pas d’État breton. La propagande dans les camps. La liberté, mais à une condition.
Histoire : Peuple deux fois vaincu, quand il quitte l’Angleterre, puis par la France. La chouannerie.
Personnages : Le borgne. Adrien l’aveugle.
Bretons : Paul Féval Châteaupauvre
Études : le protestantisme en Bretagne.
Plan : Introduction. Le voyage de Monsieur Hervé, accompagné de sa femme, conduite par son chauffeur : il se rend chez son frère l’abbé, près de Pontivy. Exode. Action de retardement sur la route. Baroud d’honneur.
Remarques : Monsieur Hervé. Madame Hervé. Léon (le chauffeur). L’abbé.
.
Bretons (notes)
Pilier Kranket ? L’interprète (et l’attaque de la prison). François – le communiste. L’autonomiste. Marguerite. La petite maison à la campagne. Le feu dans la grande cheminée. Le militant exécuté. M. de Quélen. Les évêques. Le Trocquer (l’homme breton). Éliès. Tonton. L’abbé Perrot. Zaïk. Le capitaine au long cours en retraite. Les objets chinois. Histoire de l’interprète Elof. L’officier allemand. Présence de Lambert au Roselier. Les Espagnols. La vierge Rouge. La révolte des Bonnets rouges (le sel). Brizeux. Les Bretons. »
Ce qui surprend, lorsque l’on dépouille les archives du fonds Guilloux, c’est de découvrir tout un ensemble remarquable de notes de travail sur l’autonomisme et la Résistance en Bretagne. Rédigées en 1957, elles sont tout à fait révélatrices de l’intérêt que l’écrivain portait à la cause bretonne. Prenons par exemple ce long document intitulé « Questions », où il s’interroge sur plusieurs points de son roman :
« Les autonomistes arrêtés en 1939 / Pourquoi le mouton / Mers-el-Kébir 3 juillet 1940 / Date de la conquête de l’Algérie / Y avait-il au château un drapeau breton ? Quelque signe extérieur de la présence autonomiste ? / La liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. La question des minorités / Célestin Lainé sortant de la prison de Clairvaux en 1940 / Le personnage autonomiste / Le goût de la défaite chez les Bretons / Peuple deux fois, trois fois conquis / Le traître breton / Je trompe tout le monde comme tout bon Celte / Et en même temps des guerriers et des héros. Goût de l’absolu. Romantisme / Ce Mordrel, il est moitié Corse je crois ? / A quelle date à commencer à fonctionner Radio-Rennes sous l’Occupation ? / Légion Perrot, vers avril ou mai 1944 / Pouvions nous être rapatriés si nous fournissions l’engagement de militer dans les rangs autonomistes bretons ? / Les frères Le Boulc’h autonomistes marquants avec la sœur. Se mettent à la disposition des Allemands. »
Chaque sujet fait l’objet d’une description très réaliste de quelques feuillets. J’ai retenu les extraits de trois d’entre eux :
- L’arrivée des Allemands « Aux dernières heures de la guerre, la radio belge, dit-on, lança sur les ondes l’incroyable nouvelle de la création d’un gouvernement local breton. A vrai dire, seuls quelques jacobins de Rennes, Morlaix ou Quimper, avaient envisagé une telle éventualité. Le peuple désorienté, ne se préoccupait que de réadapter son existence... »
- La réunion du Conseil National Breton au château des ducs de Rohan à Pontivy avec Mordrel « On le disait revenu en officier allemand. Ils rencontrèrent un type qui venait de Rennes : Péresse qui, plus tard, devait être tué aux côtés de Lainé (sic). Un autre, aux cheveux en brosse, et en pantalon de cheval. Tous les chefs du Parti seront là : Mordrel, Debauvais, Lainé. A la réunion on ne parlait que breton. Il y avait des types qui portaient un semblant d’uniforme, et un revolver à la ceinture. L’armée bretonne. Elle devait s’emparer des préfectures. Drôlement durs ! se dit papillon en admirant Vissault de Coëtlogon, tout guêtré. Guieysse, aveugle, homme très digne, protestant, très religieux. Après la réunion, tout le monde se rend à l’hôtel en défilant dans la rue où ils furent accueillis par les cris : Salauds ! Traîtres ! »
- Le défilé en ville « Ils ont fait une démonstration un lundi soir, aux alentours du 20 juin. La population n’était pas prévenue mais on faisait courir le bruit qu’il y aurait un magnifique défilé le soir. Dans le château 60 autonomistes de tous les départements bretons se montraient. La manifestation a lieu rue Nationale. En tête un mouton blanc avec les drapeaux blancs et noirs. Tenu en laisse le mouton. Les gens très curieux mais écœurés de les entendre chanter en breton. Vive la Bretagne, à bas la France. Pas encore d’uniforme, mais pantalon de cheval, bottes, bandes molletières, ceinturons et couteaux. Après ce défilé un drapeau tricolore avait été placé dans la nuit sur le haut de la colonne de la Fédération. Les autonomistes signalent le fait à la kommandantur et aussitôt le drapeau tricolore est remplacé par le drapeau autonomiste. » La présence de ce « mouton blanc » s’explique par le fait que les frères Le Boulc’h, dont l’un rejoindra le Bezen Perrot, et leur sœur, sont membres du groupe folklorique de Pontivy « Les mouton blancs ».
- Le congrès régional des cadres du PNB, tenu le 8 avril 1942 à l’hôtel de la Croix-Rouge à Saint-Brieuc, sera lui aussi suivi d’une bagarre. Guilloux ne pouvait évidemment pas manquer le spectacle dans la rue. Delaporte ayant conclu son discours : « Mes chers camarades, nous laisserons à nos enfants un pays libre, uni et riche, si nous savons utiliser les incomparables circonstances qui se présentent à nous », tout le monde rejoint ensuite le restaurant Le Covec pour le banquet, sauf Goulet et ses hommes qui restent emballer les décorations. Le commissaire Marquette, qui avait été la cible du journal L’Heure Bretonne, saisi l‘occasion pour se venger. « Il attend la sortie des Bagadoù Stourm avec ses agents les plus costauds, et en avant, il stoppe Yann Goulet et ses gars. Yann Goulet exhibe une autorisation préfectorale, contresignée de la Kommandantur de Rennes, de circuler, ce jour-là, en rang et en uniforme.
- « Oui, rétorque Marquette, mais je vous interdis de défiler avec votre drapeau breton ».
- « Ce n’est pas le drapeau breton, c’est un fanion, qui n’a rien à voir avec le drapeau »
- « Enlevez-le ! Ordonne Marquette à ses flics. Pour moi c’est un drapeau breton ».
- « Nous sommes ici en Bretagne, je défilerai avec mes hommes, et vous n’aurez pas mon fanion »
- « Arrêtez cet homme », crie Marquette. Bing ! Bang ! Goulet envoie Gludig rouler d’un coup de poing ; vlan ! Un autre tombe à genoux, etc. De Quélen saisit le fanion et veut le porter à l’Hôtel du Commerce, mais il le tient levé, au lieu de le rouler et de mettre sous son bras. Marquette ordonne à des flics de lui enlever le fanion. De Quélen résiste, en dépit des coups de poing. Marquette vient au secours de ses agents. Le fanion est brisé, restant mi-partie aux flics, mi-partie aux PNB. De Quelen se défend toujours contre les flics et saute à la gorge de Marquette. Bataille générale, Delaporte arrive et rétablit l’ordre. De leur côté, les autorités allemandes interrogent Marquette et lui expliquent que le PNB à le droit de passage (Marquette et ses agents avaient, un moment, ligoté et emporté Yann Goulet dans le café, face à l’Hôtel de la Croix-Rouge ; les PNB, qui avaient le dessus en nombre et en force, menacèrent alors tellement Marquette qu’il relâcha Goulet). Les Bagadoù Stourm se rendent alors au restaurant Le Covec, en rang et au pas. » J'ai également trouvé ce petit texte manuscrit
« Ceci aussi te servira peut-être : le père Thomas (1), qui ouvrit le congrès, rapporta comment il avait pris conscience, pendant la guerre de 14-18, du sort indigne fait à la Bretagne, et le remord qu’il a eu alors de ne pas savoir le breton, quand un soldat bas-breton lui avait fait ses dernières recommandations peut-être « Pendant la bataille de Champagne 1915, un obus de gros calibre tombait en plein sur l’unité que j’avais l’honneur de commander, composée presque uniquement de Bretons. 22 hommes, 40 chevaux gisaient pêle-mêle, après ce coup malheureux. Dans la nuit, je distinguai au milieu des plaintes, une voix faible : « Mamm !... Mamm ! » Je retrouvai à tâtons celui qui gémissait ainsi, horriblement mutilé, il murmura encore quelques paroles en breton que je ne pus comprendre et mourut, en me tenant la main. N’ais-je pas le droit de croire que les dernières pensées de celui-là s’en allaient vers ce coin du Finistère d’où il était originaire ? »
Le manuscrit de Guilloux ne sera jamais publié. « Un refus de Gaston Gallimard en personne », dont on ignore les raisons, écrivent Flici et Legavre, qui émettent une hypothèse « Ancrage romanesque jugé trop local, substance polémique du sujet ? » Pour ma part, je vous livre une explication, qui vaut ce qu’elle vaut. Dans l’immédiat après-guerre, les Breiz Atao les moins compromis, et qui n’ont pas pris la fuite à la Libération, vont se refaire une virginité dans la « lessiveuse » du mouvement culturel breton. On assiste ensuite à une certaine renaissance de l’Emsav avec l’émergence d’une nouvelle génération de militants alors que nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Parmi les appelés du contingent, ces jeunes militants progressistes, déjà sensibilisé à la cause bretonne, prennent conscience qu’ils mènent une sale guerre coloniale. A leur retour, ils vont rompre avec un MOB qui se refuse à couper les liens avec les anciens Breiz Atao, et fonder l’UDB en 1964. De nouvelles revendications bretonnes s’affirment. La publication du livre de Guilloux ne pouvait donc tomber au plus mauvais moment.
Si Guilloux a fait œuvre d’historien du mouvement breton, et en cela il en est indéniablement le précurseur, il reste surtout un écrivain témoin de son temps, avec toute sa part d’humanité. Certes, il ne partage pas les choix idéologiques de ces « autonomistes » sous l’Occupation, mais son courage est qu’il ne s’interdit pas d’en rechercher les raisons, qui apparaissent nettement, pour qui veut bien le comprendre, au travers de ses personnages.
(1). Il s'agit du commandant Édouard Thomas, un « brave type» selon Guilloux, qui sera abattu par les Allemands le 3 août 1944 à Broons, lors d'un contrôle d'identité.