samedi 20 février 2016

Le séjour du duc et de la duchesse de Nemours à Rennes



C’est par une salve d’artillerie, tirée à 15 heures 30, le samedi 19 août 1843, sur la promenade du Mail, et le bruit des cloches sonnant à toute volée, que les Rennais apprennent l’entrée en ville de leurs LL. AA. RR. le duc et la duchesse de Nemours. Louis d’Orléans, duc de Nemours, et son épouse Victoire de Saxe-Cobourg-Kohary, en provenance de Plélan-le-Grand, sont accueillis au bas de la nouvelle route qui descend des buttes de Saint-Cyr au Mail, par le préfet d’Ille-et-Vilaine et le nouveau maire de Rennes, Emmanuel Pongérard, négociant en vins.

Parti fin juillet de Paris, le couple princier, accompagné d’une véritable cour, est passé par le Mans, puis gagne Nantes. De là, il se rend au château de Saint-Malo-de-Beignon, où il séjourne du 16 au 18 août. Le duc et son État-major doivent en effet assister aux manœuvres militaires du « Camp de Bretagne » installé depuis un mois sur les landes de Thélin, à proximité de Plélan-le-Grand.

Après les discours d’accueil, à l’extrémité du Mail, le duc et la duchesse mettent pied à terre. La duchesse prend alors place « Dans une élégante voiture qui avait été disposée pour elle », pendant que le duc monte à cheval. Le cortège s’ébranle alors « à travers la superbe promenade qui vient d’être transformée dans la plus splendide entrée qu’une ville puisse rêver », puis remonte les grandes rues en direction de la préfecture. S’il y a foule, ce n’est pas l’enthousiasme. Le journal « L’Auxiliaire Breton » note en effet « Peu d’acclamations se faisaient entendre ; mais il y avait de toutes parts un accueil empressé et mêlé cependant d’un certain calme qui était loin de ressembler à de la froideur », arrivé à la préfecture vers quatre heures, le cortège « à été chaudement accueilli par la garde nationale qui formait la haie à la droite du Prince ». Certes, le Rennais n’est pas d’un caractère très expansif, mais le prince n’est pas très populaire.  « C’est un fait certain que si, dans les réunions de fonctionnaires, les augustes voyageurs ont toujours reçu un accueil bruyant, les acclamations ont été excessivement rares de la part du public, nul n’oserait nier que la population a été froide ; que, le premier jour surtout, cette froideur a été extrême », écrit le reporter du journal « Le Progrès, courrier de la Bretagne ».

La reine Victoria et sa cousine la duchesse de Nemours
Leurs Altesses installées à la préfecture, vingt-neuf demoiselles, que l’on imagine choisies parmi la meilleure société de la ville, sont admises à présenter un bouquet de fleur à la duchesse. Vient ensuite la réception des autorités et des corps constitués, avec ses habituelles querelles de préséance. Les Lieutenants-généraux voulaient être reçus avant la cour royale. C’est la cour qui l’emportera. Même conflit entre le tribunal de commerce et l’école de médecine accompagnée des trois facultés. Le président du tribunal de commerce était d’accord pour céder le pas aux facultés, mais pas à l’école de médecine qui n’avait pas ce titre. Du coup, le directeur de l’école a boycotté la réception. S’ensuit un diner de cinquante-cinq couverts, répartis sur deux tables, servi aux principales personnalités. Le repas achevé, vers 21 heures 30, le couple princier se rend au Polygone (L’actuelle Courrouze), où plus de dix mille personnes, selon la presse, attendent le tir d’un feu d’artifice « très médiocre », écrit perfidement « Le Progrès ». « Le passage du cortège, formé uniquement de S. A. R., de son État-major, et de la voiture de la princesse, était éclairé somptueusement jusqu’au pont de Chaulnes. La garde nationale à cheval formait l’escorte et des artilleurs à cheval la précédaient, porteurs de torches qui produisaient un effet admirable. Malheureusement, cette partie a été la plus brillante, et l’école de nuit n’a pas répondu à l’attente du public ». Les fusées des feux d’artifice n’aiment pas l’humidité, aussi convient-il de signaler aux lecteurs et lectrices de ce blog que le temps était médiocre. Déjà, les deux jours précédents, il avait plu sans discontinuer sur leurs Altesses lors des manœuvres du camp de Thélin. Á décharge de la municipalité, il semble surtout que le maire a manqué de temps et de moyens. Il a fallu improviser. C’est en effet lors de la séance du 24 juillet 1843, le jour même où il est nommé maire par le préfet en remplacement de Petiot, démissionnaire, que Pongérard annonce au Conseil la visite de leurs Altesses Royales, et demande de voter un crédit de 8 000 francs destiné à pourvoir aux cérémonies et fêtes qui auront lieu à cette occasion.


Le lendemain dimanche, LL. AA. RR. se rendent à neuf heures à la vieille cathédrale Saint-Melaine, pour y entendre la messe. Le jeune évêque Mgr Godefroy Brossay-Saint-Marc les reçoit au pied du grand escalier et prononce une allocution de bienvenue. Après avoir entendu l’office divin, le duc et la duchesse rendent visite à l’hospice des vieillards qui jouxte l’église « La foule avait envahi le Thabor et se pressait sur les pas de Leurs Altesses Royales, qui en sortant de l’hospice ont regagné leur voiture à pied. » Après un rapide déjeuner, le couple princier se rend au Palais de justice « Une société nombreuse et choisie les y attendait. Trois rangs de chaises, disposés autour de la salle des Pas-Perdus, étaient occupés par une foule de dames élégamment parées. Les hommes se tenaient debout derrière elles. Leurs altesses royales ont été reçues par la cour royale, en robe rouge, ayant à a tête M. le premier président. Elles ont visité seulement quelques salles. » Après cette visite, c’est au pas de charge que le duc et la duchesse se rendent au Champ-de-Mars pour la traditionnelle revue des troupes. Le prince est à cheval, toujours suivi de son État-major « Le temps était mauvais, la revue a duré fort peu de temps ».


Pose de la première pierre du pont de Nemours.

Archives de Rennes 3K51
Quittant le Champs-de-Mars, le duc et la duchesse se rendent à la cérémonie de la pose de la première pierre du pont de Nemours, qui constitue le point d’orgue de la visite princière, puisque le prince laissera son nom à l’édifice. Le journal « Le Progrès » note que « Les travaux des quais, les étaux de la Halle, tous les terrains avoisinants étaient couverts d’une immense population accourue pour jouir de ce spectacle (…) Tout le monde a admiré les dispositions prises pour cette cérémonie par l’administration des ponts et chaussées. La rive si escarpée, si sale, tranchons le mot, si dégoutante en cet endroit, avait été transformée en un charmant jardin. Une allée de pins, conduisait à une sorte de belvédère coupé d’allées sablées et de glacis couverts de massifs de bruyères, d’où l’on descendait par une pente douce à la rivière. Une tente, dessinée avec élégance, occupait le glacis supérieur. Le prince et la princesse se sont placés sous la tente. Un instant après, l’évêque est arrivé, crosse en main et mitre en tête, accompagné de son chapitre, et aussitôt la cérémonie a commencé. L’évêque a béni le pont. Alors le prince est descendu et s’est approché de la pierre ; un procès-verbal a été dressé, signé des fonctionnaires présents, et placé avec quelques pièces de monnaie dans une boite en plomb qui a été enfouie sous la pierre. » 
Le pont de Nemours
Les travaux sont déjà très avancés lorsque le duc pose cette première pierre. La culée de la rive gauche est entièrement fondée. Sur la rive droite, au bas de la rue de Rohan, les pierres de la première assise au dessus du socle inférieur sont les seules en place, sauf celle du milieu, sous l’emplacement de laquelle a été ménagée une cavité pouvant recevoir la boite de plomb contenant : une pièce de 40 francs (or) ; une de 20 francs (or) ; une de 5 francs (argent) ; une de 2 francs ; une de 1 franc ; une de ½ franc, toutes frappées en 1843, ainsi que 5 médailles en grand bronze et un exemplaire du procès-verbal signé de toutes les personnalités présentes.


La distribution des prix au collège royal

Du pont de Nemours, le cortège se rend au collège (L’actuel lycée Zola) où une entrée avait été pratiquée, par le jardin de l’établissement, sur les murs « Le portail gothique établi en cet endroit était d’une élégance parfaite ». Le couple princier pénètre dans la cour du collège où les attend le corps universitaire entouré de nombreux élèves, puis prend place sur l’estrade qui leur avait été préparée. Le recteur de l’Académie, le libéral et farouche défenseur de l’Université Louis-Antoine Dufilhol, leur adresse alors un discours vivement applaudi ; puis le proviseur Faucon lit quelques lignes.  

Arrêtons-nous un instant sur la personnalité de ce recteur, né à Lorient en 1791, car ses rapports avec l’évêque en place sont tout à fait révélateurs du poids de l’Église à Rennes. Dufilhol est un brillant universitaire, en plus d’être un excellent folkloriste breton qui publia son roman Guionvac’h en 1835 sous le pseudonyme de Louis Kerardven. Il est nommé recteur de l’académie de Rennes en 1839. Avec l’arrivée dans la capitale bretonne, en 1841, du combatif et légitimiste évêque Brossay-Saint-Marc, l’Église s’emploie à contrer le développement des facultés dans la ville en installant des établissements d’enseignement congréganistes – ainsi le nouveau collège Saint-Vincent qui s’ajoute à celui de Saint-Martin – face à l’Université, et surtout en agissant au sein même de celle-ci en surveillant son enseignement et en favorisant le choix de professeurs et d’administrateurs dévoués à la religion et dociles à l’influence ecclésiastique. Dufilhol, qui n’en peut mais, s’insurge contre cette ingérence du prélat dans la vie intérieure du collège royal. Il soupçonne surtout l’évêque d’organiser l’espionnage des professeurs par le proviseur Faucon et d’agir au ministère par l’intermédiaire de Varin, doyen de la faculté de lettres. Finalement, face aux assauts répétés de l’Église, Dufilhol sera mis à la retraite d’office en 1847.

Pour l’heure, au collège, on procède donc à la distribution. Les prix d’honneur sont proclamés et les lauréats se présentent pour les recevoir des mains de S. A. R. « Le proviseur, en montrant ces splendides récompenses, a appris aux élèves qu’elles leur seraient doublement précieuses, car elles sont dues à la munificence de M. le duc de Nemours ». Malheureusement, un accident va entacher cette fête « Un accident affreux, survenu quelques moments avant l’arrivée du cortège a attristé tout le monde ; une estrade s’est écroulée sous le poids de la foule, et un jeune élève, M. Lepage, a eu la jambe fracturée en deux endroits. La vue de cet enfant porté à travers la foule, la jambe pendante, et soutenu par un chirurgien était horrible ». En sortant du collège, le prince est allé visiter l’hôpital militaire et la caserne du Colombier. De son côté, la duchesse s’est rendue à la salle d’asile.

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Après un diner qui a réuni comme la veille 55 invités choisis parmi les autorités militaires, en présence de M. le maire et Mme Pongérard, leurs Altesses Royales se sont rendues au bal qui leur était offert par la ville. Dès six heures et demie, les voitures envahissent la place. Les portes n’ouvrant qu’à vingt heures, la file des invités s’étend jusqu’à la rue aux Foulons. « La salle de la mairie était disposée avec une élégance et un bon goût qui font honneur à ceux de MM. Les commissaires du bal chargés de cette partie de la fête, et l’ordre le plus parfait régnait dans cette charmante réunion, dont LL. AA. RR. ont complimenté M. le maire de Rennes avec une amabilité charmante. » La duchesse de Nemours, arrivée vers neuf heures et demie, « avait choisi pour ornement à sa toilette de bal de simples bruyères de notre Bretagne, cueillies la veille au camp de Thélin et complétées par d’autres bruyères rares qui, pour former sa coiffure, avaient été empruntées à la corbeille de fleurs offerte avant-hier par les jeunes filles. A peine entrées LL. AA. RR. ont pris place dans deux fauteuils qui avaient été élevés au-dessous du portrait du roi, et aussitôt le premier quadrille a commencé. Après avoir dansé deux contredanses, Mme la duchesse de Nemours en a vu danser une troisième puis elle s’est retirée. » Si « Le Progrès » note le lendemain « Qu’il ne s’est rien vu de plus beau à Rennes », le journal estime de son devoir de « révéler une contrariété ». En effet, il y avait foule sur la place et leurs Altesses voulaient paraitre au balcon « Malheureusement une disposition du plancher mobile n’a pas permis que l’on ouvrit la grande fenêtre, et cette circonstance a été vivement regrettée par le prince ». 
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Malgré cette fausse note, la soirée fut une réussite et le buffet somptueux, avec des vins fournis par la maison Pongérard (fils). Sur les 1 200 cartons d’invitation envoyés, 950 personnes ont retiré leur carte d’entrée puis dansé au son d’un orchestre de seize exécutants. Le couple princier est reparti le lendemain à neuf heures pour le camp de Thélin.

Un siècle après sa mise en service, le 4 août 1944 au matin, le pont de Nemours sera détruit par les Allemands. Il serait intéressant de savoir si la reconstruction s’est faite sur les culées d’origine et, dans ce cas, si la fameuse boite de plomb est toujours en place.

samedi 30 janvier 2016

La Louée de la Saint-Pierre



Ouest-France, 1955
Combien de Rennais se souviennent de la foire de la Saint-Pierre qui se tenait chaque année le 29 juin sur le boulevard de la Liberté ? Avec la Saint-Michel, c’était une date importante dans le monde paysan. Ce n’était pas une foire comme les autres. On l’appelait la « Louée » ou la « Louerie de la Saint-Pierre » ou bien encore « La gagerie de la Saint-Pierre ». L’ANPE ou « Pôle Emploi » n’existant pas encore, la Saint-Pierre était l’occasion pour les domestiques, garçons ou filles, de proposer leurs services pour la métive. 
La Louée coïncidait avec une autre fête, moins profane celle-ci, et qui concluait l’année d’études au Séminaire avec « L’ordination de la Saint-Pierre » à l’église Métropole. Souvent ruraux eux-aussi, les jeunes ordinands, face prostrée contre le sol en signe de soumission complète à Dieu, scellaient définitivement leur avenir en devenant « prêtres pour l’éternité ».



Les Perrins et les Perrines

Ouest-Eclair, 1938
La Saint-Pierre est un jour chômé dans toutes les fermes du pays de Rennes. Dès le matin, arrivent à bicyclette ou descendent des tramways les domestiques qui ont donné congé à leurs maitres et veulent s’assurer qu’ils ne seront pas plus mal ailleurs. Appelés les Perrins, en référence à Pierre, les jeunes gens en longue blouses bleues (en 1900) portent un épi de blé ou une fleur au ruban de leur chapeau. Quelques uns ont brin de trèfle. Les Perrines ont une fleur passée dans la piécette de leur tablier. Parmi ces domestiques et servantes proposant leurs services, on remarque de solides gaillards avec un fouet à la main. Ce sont les charretiers, qui sont les personnages les plus considérés à la ferme.

Viennent ensuite les métayers et leurs bourgeoises. Ils doivent avoir le coup d’œil pour choisir les bons domestiques, car à la campagne, note un journaliste en 1900 : « La force, la santé passent avant l’intelligence. De plus il faut avoir une bonne dentition pour affronter les nombreux repas de galettes et de pain rassis, car si les maitres exigent du travail, ils n’aiment guère les domestiques sans appétit. » Les Perrins et les Perrines qui déambulent sur le boulevard ne cherchent pas tous du travail. Ils tiennent à respecter cette coutume et veulent connaitre les tarifs de louage. Jour de congé, la Louée est aussi une occasion de sortie et de rencontres autour des attractions et manèges installés sur le Champ de Mars.


La louerie

La louerie se fait de deux façons différentes : soit pour l’année entière, soit pour la métive. La métive correspond à la période de la moisson, c’est-à-dire les mois de juillet, août, et septembre. Estimant cette période trop courte, le syndicat des agriculteurs s’adressera à la préfecture pour rallonger cette période d’un mois, au même tarif, en permettant l’embauche début juin de façon à ce que ces ouvriers agricoles travaillent non seulement pour la moisson mais aussi pour la fenaison. Il n’y aura pas de suite.

Ce jour-là donc, les patrons lorgnent à gauche et à droite sous les vertes frondaisons du boulevard de la Liberté à la recherche du garçon le plus robuste sur lequel ils porteront leur choix. Le contact établi, les négociations commencent :
- Es-tu embauché ?
- Pas encore.
- Alors ! Combien demandes-tu… Fais ton prix… Je t’écoute…
- 2 000 francs !
- Diable 2 000 francs ! C’est bien cher pour trois mois de métive.

La discussion va continuer car le garçon ne veut pas en démordre. Enfin, après des « mais » et des « si » le marché est conclu. L’affaire sera concrétisée définitivement devant la bolée de cidre réglementaire. Il n’y a pas de contrat écrit, seule la parole compte et le fermier verse des arrhes. C’est le « denier de Dieu », qui autrefois était une pièce d’argent versée pour sceller une entente verbale. A la différence des arrhes, il n’est pas compté dans la transaction. Ce pécule permet surtout aux Perrines de faire quelques emplettes à la foire et aux Perrins de faire le tour des débits de boisson. La soirée est souvent mouvementée. La police ramasse parfois des Perrins qui n’ont pas trouvé de place mais rencontré beaucoup d’auberges.

Les tarifs demandés ou proposés fluctuent évidemment en fonction de l’offre et de la demande, mais aussi de la situation économique du moment. En 1900 « Les domestiques reçoivent aujourd’hui des gages de plus en plus élevés parce qu’ils trouvent des placements avec une grande facilité. Les agences de Beauce et de Normandie viennent les chercher sur ce Champ de Mars et les filles de fermes sont expédiées directement sur la région parisienne où elles sont généralement recherchées pour leur honnêteté et leur bonne conduite. »

Je n’ai pas réussi à dater l’origine de cette coutume que l’on dit très ancienne. Même pendant les deux conflits mondiaux, la Louée ne sera pas interrompue. L’Ouest-Éclair de 1915 informe ses lecteurs que si habituellement le boulevard de la Liberté présente une animation inaccoutumée « Malheureusement la guerre est venue déroger à cette vieille coutume. Á part jeunes filles et vieilles femmes en coiffe, on vit peu de monde. Il faut dire aussi que presque tous nos campagnards sont mobilisés. » Les salaires étant bloqués depuis 1914, alors que les prix s’envolent, on observe de nombreuses grèves en 1919. Pour le journal « La vie est chère et les Perrins et Perrines ont sérieusement augmenté leurs prix. En 1917, ils demandaient 500 F pour trois mois ou 1 100 à 1 200 F pour l’année. C’était déjà cher, mais tout n’a-t-il pas encore renchéri ? Les ouvriers n’ont-ils pas vu leurs salaires augmenter dans de très fortes proportions ? Les Perrins suivent le mouvement. » En 1925, les Perrins obtiennent 1 500 a 1 800 francs pour les trois mois, on est même monté à 2 000 francs. En 1929, c’est 2 500 francs pour les trois mois. En 1930, on descend à 1 800, voir 1 500 francs.

L'Ouest-Eclair, 1939
L’occupation allemande ne sera évidemment pas sans conséquence sur le déroulement de la Louée. Comme le signale L’Ouest-Éclair de 1942, Perrins et Perrines n’ont visiblement pas la tête à faire la fête. « Le décalage de l’heure et le peu d’envie qu’ils avaient de déjeuner maigrement en ville furent cause qu’ils n’arrivèrent guère que l’après-midi. Le matin ils n’étaient qu’en petit nombre et l’on put croire que l’offre ne suffirait pas à la demande. Mais l’après-midi il y eut une grande affluence. » En 1944, malgré les bombardements des 9 et 12 juin, la Louée est maintenue « A vrai dire Perrins et Perrines n’étaient point trop satisfaits. Car les engagements ne se pratiquaient guère aux tarifs qu’ils réclamaient « Dame, nous disait l’un d’eux, avec tous les « villotins » aujourd’hui réfugiés à la campagne et qui louent leurs services pour une bouchée de pain, il n’est guère facile de dénicher une bonne place. La journée fut cependant sans gaieté, car il manquait pour rappeler les joyeuses Saint-Pierre d’avant 1939 les flonflons des musiques mécaniques et aussi – ce qui est plus grave – le cidre coulant à flot dans les bolées devant lesquelles se traitaient les contrats. »

Ouest-France, 1961
La louée retrouvera quelque vigueur après le conflit. Mais, en 1960, conséquence de la construction de la salle omnisports sur le Champs de Mars, la Louée est transférée sur le Mail. Une autre édition, peut-être la dernière, aura lieu en 1961. L’auteur de ces lignes, ni fort ni intelligent, mais en vacances au début des années 60 à Saint-Just, dans ce pauvre pays de Redon, se souvient parfaitement des bœufs attelés de la modeste ferme voisine. Gamins de la ville, accompagnant les enfants de cette ferme, nous étions plus nombreux que les vaches dont nous avions la garde. Lors des moissons, les gerbes étaient faites à la main par les femmes et les battages s’effectuaient avec l’imposante batteuse. La généralisation du tracteur et de la moissonneuse-batteuse, à condition qu’elle puisse entrer dans ces champs entourés de palis, va révolutionner les moissons et sonner le glas des Perrins et Perrines.

mardi 19 janvier 2016

Huguette Gallais, une voix s'est éteinte



Il y a quatre ans, dans mon ouvrage « Agents du Reich en Bretagne » (Skol Vreizh, 2011), j’avais consacré un chapitre – dont j’extrais quelques passages – à l’histoire du groupe Gallais de Fougères et rencontré Huguette Gallais qui a bien voulu évoquer ses années en camp de concentration. Son témoignage me semblait irremplaçable, car jamais les archives ne restitueront les souffrances et le courage dont ont fait preuve ces résistantes et résistants de la première heure tout au long de leur déportation. Avec Huguette Gallais s’éteint une des dernières voix de la Résistance en Ille-et-Vilaine et plus particulièrement à Fougères qui compte deux établissements scolaires portant le nom de deux grandes résistantes : le collège Thérèse Pierre et l'école Odile Gautry.


En juin 1940, les Allemands n’avaient pas encore franchi les limites de l’Ille-et-Vilaine que les membres du groupe Gallais, dans une démarche spontanée et isolée, décidèrent de récupérer les armes abandonnées lors de la débâcle dans l’idée de s’en servir plus tard contre l’occupant. Cette implication du pays de Fougères dans la Résistance ne se démentira pas tout au long du conflit, notamment autour des carrières d’extraction du granit, nombreuses dans la région, mais aussi jusqu’à la mine de Vieux-Vy-sur-Couesnon. Leurs stocks d’explosifs seront très convoités par les FTP de Louis Pétri, alias « commandant Tanguy », bien implantés dans le secteur.

Voyant ces soldats briser leurs fusils sur les murs du château médiéval de Fougères dont il était le gardien, René Gallais, aidé de sa femme et de sa fille, va tout faire pour les récupérer avant l’arrivée des Allemands. Convaincu qu’elles serviront plus tard contre l’ennemi, il les cache dans une des tours du château. Passé l’armistice, et les occupants installés durablement en ville, la priorité de René Gallais sera de transférer ces armes dans des cachettes plus sûres. A cet effet, quelques patriotes possédant des véhicules sont contactés et leur transport dans les villages alentours s’organise. C’est ainsi que se met en place le groupe Gallais avec l’aide de François Lebossé à Laignelet et Jules Frémont, transporteur à Saint-Brice-en-Coglès. L’ensemble atteint rapidement une cinquantaine de personnes. Quelques mois plus tard, pendant les vacances d’août 1941, le directeur de l’école Saint-Sulpice et sa femme, amis de la famille Gallais, reçoivent leur beau-frère et un de ses amis. Ce dernier n’est autre qu’Albert Chodet, ancien combattant de la Première Guerre Mondiale, capitaine et membre du mouvement Ceux de la Libération (CDLL) situé à Neuilly-sur-Seine. Parmi les différents mouvements de résistance, CDLL, qui fut l’objet d’une implacable répression de la part des nazis, est l’un des moins connus. Il a été créé au début de l’été 1940 par Maurice Ripoche, un ancien pilote de chasse qui va surtout recruter parmi les officiers de réserve, issus notamment de l’Armée de l’Air. Politiquement, ces résistants sont plutôt de droite. René Gallais, qui connaît désormais Albert Chodet, est catholique, comme la plupart des membres du groupe. Cependant, le mouvement CDLL se convertira progressivement à la démocratie. Ses membres s’occupent essentiellement de la recherche de renseignements, y compris à Vichy, mais ils participent aussi aux évasions et à l’action paramilitaire. A la suite de cette rencontre entre le capitaine Chodet et René Gallais, le groupe intègre le réseau CDLL et entre en liaison avec Paris. René Gallais, qui ne peut plus exercer son métier de guide au château du fait de l’Occupation, devient employé de la Mairie et en profite pour fabriquer des faux papiers et fournir des cartes d’alimentation aux prisonniers évadés. L’activité du groupe Gallais ne se résume pas seulement à la récupération d’armes, ses membres relèvent également les emplacements des dépôts de munitions ou d’essence installés par les Allemands, ces informations devant ensuite être transmises en Angleterre. Marcel Lebastard, un jeune étudiant de 22 ans, est chargé de cette mission : « Au cours de l’été 1941, étant en vacances chez mes parents à Fougères, M. René Gallais, connaissant mes sentiments anti-allemands, me demanda d’entrer dans son organisation et de m’occuper de rechercher l’emplacement des dépôts d’armes allemands pouvant exister dans la région. Je connaissais à peine les autres membres de l’organisation dont M. Gallais était le chef et je ne connaissais pas du tout (Le couple dénonciateur). Je n’ai jamais été, je crois, en contact avec eux avant mon arrestation par les Allemands, à Fougères le 9 octobre 1941. C’est seulement 10 jours après mon arrestation, à la prison d’Angers où j’avais été transféré que j’ai su exactement ce que l’on me reprochait. J’avais établi le plan d’un dépôt de munitions qui se trouvait près de Mi-Forêt, en forêt de Rennes et j’avais remis ce plan à M. Gallais pour qu’il le fasse parvenir en Angleterre. »

Au printemps 1941, un jeune couple, originaire des Côtes-du-Nord, et dont l’homme venait régulièrement à Fougères séjourner chez une tante commerçante rue de la Pinterie, s’attire la confiance de la famille Gallais. Se faisant passer pour un membre de l’Intelligence Service, cet agent des Allemands infiltre le groupe. Ce qui va se passer ensuite n’était alors que trop prévisible.


La chute du groupe gallais

Le 9 octobre 1941, dès 6 h du matin, les Allemands débarquent au domicile de la famille Gallais. Alors qu’ils fouillent le rez-de-chaussée, Huguette, qui les a entendus, cache un pistolet dans la gouttière et des papiers compromettants dans les toilettes. Elle tire la chasse d’eau. Alerté par le bruit, un Allemand monte et découvre la jeune fille qui fait semblant de dormir. Les Allemands fouillent le reste de la maison. Andrée Gallais a caché trois pistolets dans un seau d’épluchures. Pendant toute la perquisition, un soldat allemand assis sur le rebord de la fenêtre, balance son pied au-dessus du seau. La famille Gallais est emmenée Place d’Armes avec une cinquantaine de membres du réseau. Ils sont ensuite enfermés dans des chambres de l’Hôtel des Voyageurs avant que les cars allemands ne les transfèrent à Angers via Rennes. Au moment de leur départ, les Fougerais sont très nombreux sur la place et entonnent la Marseillaise. Les Allemands chargent et les repoussent. Gérald Gallais, le jeune frère d’Huguette, est libéré immédiatement faute de preuves. Une tante de Pontorson vient le chercher. Sous prétexte d’aller récupérer des vêtements et des affaires d’école, il récupère les trois pistolets qu’avait cachés sa mère, les cache dans son cartable et les dépose chez Joséphine Caillet, membre du groupe. 

Dès l’aube donc, de ce jeudi 9 octobre, les Allemands procèdent à plusieurs arrestations et perquisitions. Ils ne vont pas n’importe où car tout semble indiquer qu’ils ont la liste exacte des suspects qu’ils doivent appréhender. La famille Gallais est la première visée : « Nous fumes arrêtées, en même temps que M. Frémont, de Saint-Brice-en-Coglès, M. Lebossé, M. et Mme Pitois et d’autres, en tout quatorze, le 9 octobre 1941, à la suite d’une mission exécutée la nuit même. Le matin, des Allemands, venus perquisitionner nous emmenaient à la Kommandantur où nous restions toute la journée pour subir un interrogatoire dont le résultat resta négatif pour les Allemands, bien entendu. Pourtant nous fûmes transférés dans la prison d’Angers. Et c’est là, à Angers (que l’homme et la femme agents des Allemands) arrêtés avec nous, furent libérés. Pourquoi ? Le premier doute nous vint de là. Et depuis, nous avons eu confirmation et pouvons certifier maintenant que ce sont eux qui, pour un motif qui ne peut être que l’appât de l’argent à gagner (100 000 F par tête paraît-il) nous ont dénoncés. »


Le regroupement à l’Hôtel des Voyageurs

Toutes les personnes interpellées ce jour-là, soit un peu plus d’une cinquantaine, sont immédiatement emmenées à l’Hôtel des Voyageurs, réquisitionné par la Feldgendarmerie, pour y subir leurs premiers interrogatoires. Arrêtée à son domicile face au château, Huguette Gallais se rappelle avoir remonté à pied la rue de la Pinterie, encadrée par des soldats en armes.

C’est vers la prison d’Angers que les patriotes fougerais sont transférés le soir même de leur arrestation à bord de deux autocars. Huguette Gallais se souvient qu’il faisait encore jour, puisque les ouvriers des usines de chaussure, ayant appris les arrestations en quittant leur travail, se regroupèrent devant le tribunal de Fougères, place Gambetta, face à l’hôtel des Voyageurs. Ne pouvant s’interposer, ils ont entonné la Marseillaise.


La déportation en Allemagne

Des 55 personnes arrêtées le 9 octobre, 41 sont relâchées à partir du 26 octobre. L'affaire se présente on ne peut plus mal. Le 20 octobre en effet, à Nantes, le lieutenant-colonel Karl Hotz est abattu par des résistants, avec les conséquences que l'on connait. Les quatorze autres, considérées par les Allemands comme le noyau dirigeant du groupe, restent détenues à la prison d’Angers. A la mi-novembre, les onze hommes sont transférés à la prison de Fresnes, tandis que les trois femmes sont dirigées sur celle de la Santé. Le 18 décembre 1941, les quatorze patriotes sont déportés vers Augsburg, ville située à l’ouest de la Bavière, en attendant d’être jugés par le Tribunal du Peuple (Volksgerichtshof). Jugement qui n’interviendra que le 23 février 1943, soit après 14 mois de mise au secret.

Des quatorze prisonniers, ils ne sont plus que douze à comparaître lors du procès tenu le 23 février 1943 à Munich. En effet, Joseph Brindeau, tuberculeux, est décédé dans sa cellule le 30 mars 1942, par manque de soins. Quant au gendarme Jagu, faute de charges suffisantes, iléchappera au tribunal et sera libéré plus tard. Tous sont condamnés à mort : Jules Frémont, René Gallais, François Lebossé, Raymond Loizance, Antoine Perez, Marcel Pitois, Louis Richer, Jules Rochelle, Marcel Lebastard, Andrée Gallais, sa fille Huguette et Louise Pitois. Trois avocats ont été désignés pour « défendre » les accusés. Huguette Gallais, qui comprend un peu l’allemand, fut étonnée d’entendre l’un de ceux-ci, le docteur Reisert, plaider en faveur de son père, comme lui ancien combattant de la Première Guerre Mondiale. Reisert sera arrêté par les nazis puis libéré par les Américains en 1945.

Parmi les douze condamnés à mort, huit hommes : Jules Frémont ; René Gallais ; François Lebossé ; Raymond Loizance ; Antoine Perez ; Marcel Pitois ; Louis Richer et Jules Rochelle seront transférés à la prison « Stadelheim » de Munich le 9 septembre 1943. Le 21 septembre 1943, les huit résistants seront décapités entre 17 h et 17 h 30. Tous ont reçu la communion par l’aumônier de la prison avant d’être exécutés. Sanction terrible pour des résistants qui n'ont jamais tiré le moindre coup de feu ni tué qui que ce soit.

Andrée Gallais, sa fille Huguette et Louise Pitois seront graciées, ainsi que le jeune Marcel Lebastard. Les trois femmes et le jeune homme vont transiter de camps de travail en camps de concentration jusqu’à la capitulation du Reich. Louise Pitois, 41 ans, trop épuisée, va décéder le 10 mai 1945 au camp de Bergen-Belsen, juste avant son rapatriement prévu par les Américains. Ne réchapperont donc de l’horreur des camps nazis qu’Andrée Gallais, sa fille Huguette et Marcel Lebastard.

Tout au long de leur calvaire concentrationnaire, Huguette Gallais, sa mère et Louise Pitois, resteront ensembles : « Nous ne faisions qu’une. Dès que l’une d’entre nous flanchait, les deux autres la soutenaient. A Mauthausen, les Allemands voulant l’emmener, je me suis couchée sur Louise Pitois, pour empêcher qu’elle soit séparée de nous. » Pesant à peine trente kilos lors de sa libération, Andrée Gallais, 45 ans, sera la plus affaiblie, au point de rentrer à Paris sur une civière : « Je ne me souviens plus des dates de mes transferts dans les différentes résidences où j’ai été incarcérée. Mais comme partout, j’ai suivi ma fille, je me rapporte à ce qu’elle vous a indiqué (…) J’ai été condamnée à mort plusieurs fois à l’audience du 23 février 1943 à Augsburg ; pendant trois mois à Munich j’ai été au secret spécial des condamnés à mort et ma condamnation n’a jamais été commuée. Le dernier camp où j’ai séjourné c’est celui d’extermination de Mauthausen où j’ai été libérée le 22 avril 1945 par la Croix-Rouge suisse. Pendant toute ma détention, j’ai subi des sévices de toutes sortes, longs interrogatoires, menaces, privations de nourriture ; pendant un an j’ai été au secret en cellule. Quand j’ai été en camp de concentration, j’ai été astreinte aux travaux les plus pénibles. Pendant que j’étais aux travaux forcés, je travaillais dans l’eau pour laver le maïs. On nous enfermait dans une salle où se trouvaient les barils contenant l’eau et le maïs dans une atmosphère telle que la surveillante ne pouvait elle-même rester dans la salle. Elle sortait et nous enfermait à clef. J’ai fait naturellement de la dysenterie et de la paratyphoïde. Comme toutes les femmes que les Allemands employaient à des travaux pénibles, j’ai eu une descente d’organes. Pendant que nous étions à Mauthausen, souvent la nuit on réquisitionnait des femmes pour des scènes d’orgies. »

Plus jeune, Huguette Gallais, 24 ans, se souvient parfaitement des camps où elle fut internée : « Je suis restée à la prison d’Angers du 10 octobre au 15 novembre puis transférée à la Santé jusqu’au 18 décembre, de là à Augsburg où je suis arrivée le 22 décembre. Je suis restée au secret pendant 14 mois, ma mère pendant un an et mon père pendant 18 mois. J’ai été condamnée à mort et jusqu’à ma libération, en suspension d’exécution ; ma condamnation à mort est du 23 février 1943. J’ai quitté Augsburg le 9 septembre 1943 pour Munich où je suis restée au secret spécial des condamnés à mort jusqu’au 19 novembre 1943. A cette date je suis partie pour le bagne de Lübeck en passant par la Pologne avec des arrêts à Thorn, Posen. Le voyage a duré cinq semaines. Nous sommes arrivés à Lübeck le 18 décembre 1943 jusqu’à Pâques 1944. De là, envoyées au bagne de Cottbus en passant par Stettin. Nous avons quitté Cottbus pour être conduits au camp de concentration de Ravensbrück où nous sommes restés jusqu’au 28 février 1945, nous en sommes parties pour le camp d’extermination de Mauthausen où nous avons été libérées le 22 avril 1945 par la Croix-Rouge suisse. Pendant mes interrogatoires et toute ma détention, j’ai été l’objet de mauvais traitements, de privations de nourriture et de travaux forcés. »
Kristian Hamon, Agents du Reich en Bretagne, Skol Vreizh, 2011.




Huguette et sa mère ne feront qu’un bref séjour à Fougères avant d’être accueillies par de la famille à Pontorson. Alors que ses souvenirs des arrestations et de sa déportation sont intacts Huguette ne se rappelle plus de son retour à Fougères. Sinon qu’elle se revoit, encore vêtue de sa tenue de déportée avec ses sabots, en haut de la rue de la Pinterie d’où on lui montre le château. Tout a été bombardé, la rue est détruite, ainsi que sa maison, située tout en bas, face au château. Plus tard, les deux femmes seront relogées dans une baraque installée sur l’emplacement de l’ancienne maison.