dimanche 23 février 2025

Albert Treyture : un GIG de Rennes à Bergen-Belsen, aller simple

C’est à Tarbes, où il effectue son service militaire au 12e Régiment d’Infanterie, que la guerre surprend Albert Treyture, né le 5 octobre 1893 à Orthez. Il part avec son régiment qui va être décimé dans les premiers combats de 1914, puis refondu. On lui propose alors d’entrer au 8e Génie. Malgré l’insistance de sa famille, qui lui conseille le Génie où il aurait été beaucoup moins exposé, il est incorporé au 152e R.I. car il ne veut pas quitter ses camarades, qui étaient vraiment pour lui ce que l’on appelle des frères d’armes. Le 152e est un régiment de choc de l’Est. Treyture est très fier d’appartenir à cette unité. C’est en effet le premier régiment à obtenir la fourragère rouge. Il fait plusieurs attaques avec lui et l’une des dernières est la prise de la célèbre falaise « Mangeuse d’hommes » de Hartmannswillerkopf (30 000 morts), dans les Vosges, où il est enterré vivant par l’éclatement d’un obus. Heureusement, on va le dégager, mais il est victime d’une commotion extrêmement violente et risque de perdre la vue. On craint même une cécité presque complète. Soigné à Rennes, puis à Bordeaux, il est réformé en novembre 1918 avec une invalidité à 90% et une acuité visuelle de 3 sur 10. C’est avec une volonté de fer qu’il reprend une activité de bureau rendue très pénible par la faiblesse de sa vue. La rééducation est longue et pénible. Il travaille avec des verres et à la loupe. Il écrit à sa fiancée en traçant péniblement des lettres majuscules et doit se faire lire ses lettres. Il ne lui a pas encore dit qu’il est sous la menace de devenir aveugle.

Dans cette terre du protestantisme qu’est le Béarn, Treyture suit les cultes de l’Église réformée depuis son enfance. Protestant libéral, il est profondément chrétien. Ancien combattant, Grand invalide de guerre, la défaite de 1940, puis l’Occupation, sont pour lui une véritable souffrance. Il ne peut pas rester inactif. Ce n’est pas dans son tempérament. Les années précédentes il s’était dévoué aux réfugiés espagnols, dont certains lui garderont une reconnaissance émouvante. « Tout n’est pas perdu, on peut se ressaisir », dit-il. Protestant, socialiste et franc-maçon, comme le Rennais Charles Foulon, il s’engage dans la Résistance en novembre 1941 et devient agent du 2e Bureau du mouvement Défense de la France pour l’Ille-et-Vilaine. Il est alors contrôleur principal des recettes à la poste centrale de Rennes. Avec son collègue M. Boyer, inspecteur au service technique des PTT, et quelques postiers et techniciens, ils mettent en place le groupe de résistance des PTT et installent les liaisons secrètes téléphoniques avec diverses villes de l’Ouest. Les activités sont multiples : faux papiers, détection des lettres de dénonciations, écoutes des communications allemandes, renseignements pour les maquis, etc. Treyture héberge également des responsables de la Résistance ou des agents de liaison à son domicile, 40 rue Armand Barbès. Jusque-là, tout va bien. Pourtant l’un de ses agents, se croyant traqué, doit changer de domicile.

Contrairement à leur habitude, ce mercredi 10 mai 1944, Mme Treyture et sa fille ne portent pas de messages de la Résistance lorsqu’elles se rendent chez M. et Mme Ladoumègue au 12, rue de Châteaudun, qui est une boîte aux lettres de Défense de la France. Instituteur public, Maurice Ladoumègue est membre des Corps Francs Vengeance. Pour une fois, il s’agit simplement de prendre le thé. Les deux femmes ignorent que les locataires de l’appartement ont été arrêtés le matin même et l’endroit transformé en souricière. Á peine ont-elles franchi le seuil que deux agents du SD, membres du Bezen Perrot, leur braquent un revolver sous le nez et leur demandent les messages, qu’elles n’ont heureusement pas sur elles. Aussitôt arrêtées, elles sont conduites à la prison Jacques Cartier. L’organisation aurait-elle été infiltrée ? On peut le penser puisqu’une semaine auparavant, le 3 mai, madame Élie, l’épicière de la place du Calvaire, dont la boutique servait de boîte aux lettres pour Défense de la France, a été arrêtée à son domicile, quai Duguay-Trouin, où elle cachait des parachutistes alliés. Conduite au siège du SD pour y être torturée, Françoise Élie sera ensuite incarcérée à Jacques Cartier puis déportée le 3 août 1944 au camp de Ravensbrück, d’où elle reviendra. C’est parce que l’épicerie recevait un peut trop de monde qu’il avait été décidé de créer une seconde boîte aux lettres plus discrète rue de Châteaudun. Ignorant tout des arrestations opérées ce 10 mai par les Allemands, Maurice Prestaut « Patro » s’y rend à son tour. Ce résistant, toujours armé, n’est pas n’importe qui : c’est le délégué régional de Défense de la France pour la Bretagne, et à ce titre il participe à l’unification de la Résistance non communiste. Est-ce lui que les Allemands attendaient ce jour-là ? Cela ne fait aucun doute. Mais le guet-apens tendu par le SD ne se passe pas comme prévu. Sur ses gardes, Prestaut sort un revolver caché dans son béret, blesse Goulven Jacq « Le Maout » à la main et abat Auguste Le Deuff « Verdier ». C’est le premier mort du Bezen. Il sera inhumé au cimetière de l’Est avec les honneurs militaires allemands. Arrêté malgré tout, Prestaut est conduit au SD. Fous de rage après la mort de leur camarade, les membres du Bezen se déchaînent contre le résistant. « Interrogatoire très brutal de Marcel Bibé « Targaz » qui martyrisa le détenu pendant deux jours pour venger la mort de Le Deuff. Au point que les Allemands lui interdirent de pénétrer dans la pièce où se trouvait le détenu (…) On lui avait brisé une chaise sur le dos et arraché un testicule à coups de pieds. Les bourreaux sont connus : Ange Péresse « Cocal » et Michel Chevillotte « Bleiz », ainsi que « Targaz, qui s’en vantaient. » (1) Prestaut sera fusillé le 8 juin 1944 à la caserne du Colombier. Un autre résistant, en relation avec Treyture, l’inspecteur de police Pierre Gicquel, membre du réseau « Éleuthère », est également arrêté ce jour-là chez Ladoumègue. Déporté le 28 juillet vers Neuengamme, il y décédera le 22 février 1945.



            Ses amis vont tout tenter pour persuader Treyture de prendre la fuite. Mais il refuse, sachant très bien ce qu’il devait faire. Il interrompt toutes ses liaisons en envoyant le message sous son nom de guerre « Trouillard fait le mort ». Il ne veut pas laisser sa femme et sa fille aux mains du SD. Il brûle tous les papiers compromettants et attend son arrestation, qui aura lieu le 13 mai, et va réussir à faire libérer sa fille et sa femme. Il ne s’était laissé prendre que pour être sûr de les sauver. Après un séjour à Jacques Cartier, d’où il fait passer quelques messages à sa famille dans du linge, il est transféré à Compiègne le 29 juin 1944, ainsi que Maurice Ladoumègue. Son dernier message est une lettre jetée en gare de Nantes ce jour-là « L’ambiance est très bonne. Soyez courageuses. Mon seul souci serait de penser que vous puissiez être inquiètes. Je suis un vieux de la vieille et ne suis pas malheureux. Tout ça me rajeunit. Je sais que vous resterez toujours vaillantes, fortes et courageuses, quoi qu’il advienne. Merci à tous les amis qui s’intéressent à vous. Bon courage mes chéries, je vous serre toutes les deux sur mon cœur. » C’est son dernier souvenir avant d’être déporté NN le 28 juillet vers Neuengamme, où deux autres déportés rennais : Georges Heurtier et le député Aubry l’avait aperçu. Ladoumègue y décédera le 24 août 1944. Sa compagne, Antoinette Lanusse, arrêtée le 19 mai puis déportée à Ravensbrück, sera libérée le 9 avril 1945. De Neuengamme, Treyture est transféré au Kommando de Drutte, au sud de Brunswick. Il décédera du typhus le 10 mai 1945 à Bergen-Belsen. Les Anglais ayant créé une zone de protection sanitaire, il n’avait pu être soigné à temps.



1 - ADIV 213W63. Interrogatoire de Raymond Magrez « Coquet ». 8 août 1945.

 

 

lundi 20 janvier 2025

L'héroïque silence de Thérèse Pierre


Thérèse Pierre, née en 1908 à Epernay, était une jeune professeure de son temps avec de fortes convictions politiques dans ce maëlstrom des années trente. Militante communiste, elle s'était rendue en URSS avec sa compagne en 1935. Elle militait pour le soutien au combat des Républicains espagnols, en plus de ses activités syndicales dans l'enseignement. Féministe, pacifiste, elle était également engagée dans le Comité des femmes contre la guerre et fascisme. Expulsée de sa région natale lors de la campagne de France en 1940, elle est mutée en Bretagne où elle reprend ses activités politiques. Aumois d'octobre 1942, elle est nommée professeure à l'EPS de Fougères où elle prend immédiatement en charge la propagande du Front National, sous les ordres du chef FTP "Loulou" Pétri. Sous le pseudo "Madeleine" elle participe activement au développement des mouvements de résistance du pays de Fougères et à la fabrication de faux papiers pour les réfractaires au STO. Elle était auparavant en poste à Redon, aux côtés d'une autre collègue résistante, Melle Jan : "J'avais bien reçu la visite de Thérèse Pierre qui enseigna quelques mois à l'EPS de Redon, elle venait de Vitré où elle avait eu comme collègue une de mes amies qui lui avait conseillé de venir me voir. Je l'ai reçue en présence de mes parents et elle ne voulut sans doute pas parler nettement. Peu de temps après, elle fut nommée à Fougères. Ce n'est qu'après sa mort que j'appris son appartenance au Front National, son martyr et sa fin héroïque à la prison de Rennes. Qui m'aurait alors dit que cette jeune fille d'apparence timide et un peu effacée, supporterait les plus cruelles tortures sans livrer un seul nom ?" (1)

Thérèse Pierre est arrêtée à son domicile, 32 rue des Prés à Fougères, le 21 octobre 1943. François Morinais, un commerçant de 39 ans, assiste à la scène : "Je me trouvais dans la salle du café tenu par ma sœur, 36 rue des Prés. Mon attention fut alors réveillée par la vue d'une voiture allemande en stationnement devant la maison et je restais aux aguets derrière la vitre. Vingt minutes plus tard, je vis Mlle Thérèse Pierre descendre la rue en compagnie d'un officier nazi qui la fit monter en voiture et referma brutalement la portière. Cela fait, l'officier se dirigea vers le bas de la rue et revint, cinq à six minutes plus tard, accompagné d'un jeune homme dont voici le signalement : âge 18 à 20 ans, taille moyenne, 1m68 tout au plus, mince corps, quoique ayant les épaules bien carrées et le buste bien droit. Figure très jeune, un peu pâle, figure plutôt ronde sans être grosse, cheveux châtains tirant sur le foncé et rejetés en arrière, costume bleu foncé. L'individu portait en outre un imperméable beige, et à la main une mallette marron de petite taille. Ce jeune homme ne paraissait pas être en état d'arrestation, il ne semblait ni inquiet ni gêné. Tandis que l'officier s'installait sur le siège avant de la voiture près du chauffeur, il ouvrit lui-même l'une des portes arrière et s'assit près de Mlle Pierre. L'automobile démarra aussitôt. Je dois préciser qu'en conduisant Mlle Pierre à la voiture, l'officier allemand la tenait par le bras droit. le jeune homme dont je vous ai parlé ci-dessus au contraire marchait librement." (2)

Madame Gaudry

Cette arrestation survient après celle de Mme Gautry, résistante et militante féministe, directrice de l'EPS de Fougères : "Je sais que Mlle Pierre appartenait au mouvement de résistance puisque j'ai moi-même participé à ce mouvement en collaboration avec elle. J'ai été arrêtée par trois agents de la Gestapo le 14 octobre 1943. Ces personnages m'avaient été présentés quelque temps auparavant comme appartenant à l'Intelligence Service par un camarade de la Résistance qui, je le suppose, avait lui-même été trompé par les apparences. J'ai l'impression qu'il existe une corrélation entre mon arrestation et celle de Mlle Pierre. En effet, cette dernière fut appréhendée huit jours après moi. La veille de mon arrestation, elle se trouvait chez moi et je suppose que cette visite n'a pas échappé à l'attention de ceux qui me surveillaient. Au cours de mon interrogatoire, on m'a fait allusion à Mlle Pierre, pour me montrer que l'on connaissait les relations que j'entretenais avec cette personne. L'homme qui me questionnait n'a pourtant pas insisté sur ce sujet. Des individus qui m'ont arrêtée, tous paraissaient être allemands." (3)

On ne sait pas avec précision ce qu'il sait passé lors de cette fin tragique de Thérèse Pierre, sinon le récit qu'en a fait "Loulou" Pétri : " Peu de temps après Mme Gautry, elle fut arrêtée à son domicile par la Gestapo. Je garde d'elle le souvenir d'une militante active, courageuse et dévouée. Sa prudence était extrême et tous ses gestes médités. Son calvaire et sa mort ne sont pas très connus. Transférée à la prison Jacques Cartier, elle fut, dès son arrestation et jusqu'à sa mort, torturée heure par heure, battue et flagellée deux jours consécutifs. Elle restait en contact avec ses compagnons de prisons par le canal du chauffage central. Mme Lequeu, de Dol, a recueilli ses dernières paroles. Le corps entièrement meurtri, elle se traînait sur le sol de sa cellule, sanglotait, criait de douleur, répétait inlassablement : "Je ne parlerai pas… Ils ne me feront pas parler." Vers la fin de ce deuxième jour, elle prononça distinctement : "Ils n'ont rien obtenu de moi…" Le lendemain matin on la retrouva pendue aux barreaux de sa geôle avec l'un de ses bas. De toute évidence, c'était là une mise en scène allemande pour faire croire à un suicide. Mais quelle invraisemblance que, martyrisée comme elle l'était, au point de pouvoir plus marcher, elle eut la force de se pendre ! La Gestapo, en maquillant son crime de sa grossière façon, achevait de le signer. Les obsèques de Thérèse Pierre eurent lieu à la cathédrale de Rennes, où son corps fut transporté à la morgue."

Saurons nous un jour qui a dénoncé Thérèse Pierre et qui était ce jeune homme qui accompagnait l'officier du SD, malgré la description très précise faite par François Morinais ? Désireux de connaître la vérité, les parents de Thérèse Pierre, dans une lettre (non datée) adressée au Président de la Cour d'appel de Rennes, citent un certain "Frogé", d'après le témoignage du pharmacien Bouffort, membre du CDL de Fougères. 



René-Yves Hervé

Dès les tout premiers jours de l'Occupation, la Résistance s'organise à Fougères, ville de tradition ouvrière et syndicaliste, autour de la famille Gallais, dont le père est le gardien du château. Des armes sont récupérées et cachées. Le groupe Gallais va connaître une fin tragique après avoir été infiltré, dès le printemps 1941, par deux agents du SD, René-Yves Hervé et son épouse Mathilde Le Gall, qui s'étaient attiré la confiance de la famille. Le 9 octobre 1941, les Allemands procèdent à l'arrestation de 55 membres du groupe. 14 d'entre eux, hommes et femmes, sont déportés en Allemagne au mois de décembre. Le 21 septembre 1943, les hommes sont décapités à la hache à Munich. Trois femmes et un jeune résistant ont été graciés et finiront la guerre en camp de concentration. Jusqu'à la Libération, René-Yves Hervé continuera sa sinistre activité au sein du SD, pour ensuite s'engager au Bezen Perrot et prendre la fuite en Allemagne où il va refaire sa vie sous une fausse identité, épouser une allemande dont il aura une fille. 

Après la chute du groupe Gallais, et la Résistance devenant de plus en plus menaçante pour les troupes d'Occupation de la région de Fougères, avec les FTP de "Loulou" Pétri qui multiplient les coups de main et sabotages, la répression allemande s'intensifie avec l'aide d'un redoutable réseau d'agents et indicateurs fougerais peux scrupuleux, dont plusieurs membres de la section locale du Parti National Breton (PNB), assurément l'une des moins recommandables du parti. Parmi ce nœud de vipères, quelques-uns figurent sur une liste intitulée "German agents in Brittany (Gestapo file)" établie par le CIC américain à partir de fiches individuelles retrouvées au siège du SD, cité des étudiantes de Rennes, avec un N° SR pour chacun. Sur un autre fichier nominatif de 24 militants actifs du PNB, établi cette fois par la police de Fougères au mois de novembre 1942, on retrouve le "Frogé" cité dans le courrier du père de Thérèse. Il s'agit en fait d'un certain Auguste Froget, 46 ans, représentant de commerce. Militant actif du PNB, il s'était engagé à la LVF pour combattre sur le front russe avant d'être arrêté par la feldgendarmerie de Fougères comme déserteur. Après un séjour à la prison Jacques Cartier, il devient agent du SD et n'hésite pas à donner un coup de main aux nervis du Groupe d'action du PPF de la rue d'Echange. Il a été vu se promener revêtu de l'uniforme allemand, probablement celui de la LVF. Il est connu pour se livrer au marché noir et au trafic d'alcool. Il a même proposé à un jeune paysan de le faire réformer du STO contre 5 000 francs et un quartier de cochon. On ne sait pas si l'affaire a été conclue. Il a pour acolyte Arthur Coquemont, né en 1915 à Fougères, lui aussi militant du PNB et agent du SD. Son père tenait un débit de boisson place Aristide Briand. Représentant de commerce, il se livre également au marché noir à grande échelle. Condamné à la peine de mort par contumace le 10 avril 1946, il est en fuite en Italie. "A Fougères il se rendait fréquemment chez Lecoq (SR 731), agent d'assurance, autonomiste en fuite, que je soupçonne fort d'être son indicateur habituel, frère du dentiste, également autonomiste. Il fréquentait Loysance (SR 762), agent d'assurance, autonomiste en fuite, indicateur de la police allemande. Fréquentait aussi Gilberte Loncle (SR 754), ex surveillante de police au commissariat de Fougères, ancienne maîtresse, à Saint-Malo, de Lelandais (SR 789), autonomiste. Enfin et surtout, il était presque toujours avec Gérald Gallais (SR 930), qui le suivait un peu comme son ombre, qu'il avait sans doute entraîné dans sa déchéance, Gérald Gallais, dont le père, la mère, la sœur, étaient déportés en Allemagne pour faits de résistance et d'où M. Gallais n'est pas revenu. Connaissait probablement Froget, récemment condamné à mort." (4)

Coquemont debout et Gallais au milieu



Le 3 août 1944, Fougères est libérée. C'est une ville pratiquement vide de ses habitants après les bombardements alliés meurtriers du mois de juin. Au même moment, à Rennes, veille de la libération de la ville, se déroule un autre drame avec le départ du dernier convoi de déportés, dit "train de Langeais". Alors que les maquis étaient surtout une affaire d'hommes, jeunes réfractaires du STO, il ne faut pas oublier qu'avant eux, les femmes ont joué un rôle essentiel et discret dans les mouvements de résistance, réseaux de renseignement ou filière d'évasion, souvent comme agentes de liaison. En cas d'arrestation, c'était la déportation assurée en camp de concentration, avec de minces chances de retour. C'est ainsi qu'il y avait 246 femmes à bord du "train de Langeais". Cinquante-quatre ne reviendront jamais. (4) Madame Gautry faisait partie de ces déportées, en compagnie d'Angèle Deplantay, une résistante de Redon : "Nous nous arrêtons le 6 août à Langeais. Il fallait bien laisser souffler la locomotive. Les femmes de Rennes sont autorisées à descendre sur le quai, même sur le ballast très en avant étant donné la longueur du convoi, rien n'indiquait que ce train contenait des déportés. Seule, reste dans le wagon Madame Gautry, directrice de collège à Fougères. Elle ne pouvait plus se tenir debout par la suite des mauvais traitements au cours des interrogatoires ; elle avait des lésions à la colonne vertébrale." Une autre résistante rennaise, Paulette Tanguy, arrêtée avec sa mère le 20 avril 1944 dans leur hôtel du Cheval d'Or, place de la Gare à rennes, est également à bord du convoi : "Parmi les Français qui assistaient les Allemands lors de notre arrestation, il y avait un certain Le Ruyet, cheveux châtain clair frisés et portant des lunettes d'écaille. Ce Le Ruyet ressemble de façon frappante à l'individu dont vous me présentez la photo sous le nom de René-Yves Hervé. C'est Louis Maignant, actuellement hospitalisé à Pontchaillou qui nous révéla que cet individu s'appelait Le Ruyet. Ce fait est troublant car plus je regarde Hervé plus je suis persuadée qu'il faisait partie des individus qui nous avaient arrêtées. En tout cas, il parlait allemand. A la Gestapo nous fûment gardées par des individus mitraillettes au poing parmi lesquels je reconnais le jeune Gérald Gallais et le nommé Couéré." (6) Amand Couéré, né à Fougères, était un membre du PNB et agent du SD (SR 796). Joseph Le Ruyet, adhérent PNB, né en 1922 à Bubry, était assurément l'un des plus redoutables agents du SD (SR 701). Membre du groupe de Guy Vissault (SR 913) puis du Bezen Perrot, il était spécialisé dans la recherche de dépôts d'rames en s'introduisant dans les groupes de résistance. Il a livré de nombreux patriotes aux Allemands et participé aux arrestations de l'hôtel du Cheval d'Or. Il sera fusillé le 5 novembre 1946. Plutôt que Louis Maignant cité par Paulette Tanguy, il doit s'agir de Joseph Meingan, 31 ans, de Quimper, qui est effectivement hospitalisé à Rennes  "J’ai été arrêté le 20 avril 44, place de la Mairie à Rennes, à ma sortie du café de Paris, rue Châteaurenault. Ceux qui m’ont arrêté sont les nommés Gellier et Le Ruyet agents de la Gestapo. Ils me conduisirent immédiatement, sous la menace de leurs revolvers à la Standortkommandantur. Après l’examen de mes papiers, je fus emmené rue Jules Ferry au siège de la Gestapo où je retrouvais mes camarades qui avaient été pris dans la rafle de l’Hôtel du Cheval d’Or. Ici nous avons subit un interrogatoire de trois jours et trois nuits, avec tortures. Le Ruyet et Gellier étaient dans les premiers à me matraquer et à me frapper. Le Ruyet s’est même fait prendre à partie par les Allemands pour sa violence. Il s’était fait mal aux mains à force de me frapper et il ne pouvait même plus écrire. J’ai également eu Hervé qui est venu m’interroger et me frapper mais beaucoup moins violement que les autres. Comme autres mauvais traitements, j’ai subi les immersions dans la baignoire et la chaise électrique. J’ai été ensuite emmené à Jacques Cartier en cellule, j’ai été déporté en Allemagne par le convoi du 2 août 44. J’ai fait successivement la prison de Belfort, les camps de Natzweiler, Dachau, les kommandos de travail de Allact et d’Haslach ; à ce dernier je suis tombé définitivement paralysé. En février 1945, j’ai été transporté au camp de repos de Weigen, où j’ai pris le typhus. C’est là que j’ai été libéré le 8 avril 1945 par les troupes françaises. Je reconnais sur la photo que vous me présentez un individu dont j’ai appris le nom à la prison Jacques Cartier le nommé Hervé fait partie de la Gestapo, et même, il y était très bien vu. Je vous ai dit qu’il m’avait interrogé une fois. Certains peuvent en effet le confondre avec Le Ruyet. Ils étaient à peu près de la même taille de la même corpulence et avaient tous deux la même face de visage et des lunettes. On peut assez facilement les prendre l’un pour l’autre. Il y a cependant entre eux une grosse différence ; Le Ruyet est très brun, Hervé est blond."

J'ignore quelles suites ont été données à la demande du père de Thérèse Pierre de surseoir à l'exécution du condamné à mort afin qu'on l'interroge sur cette affaire. Il aurait été gracié par le général de Gaulle. Auguste Froget, représentant de commerce, né le 31 mars à Janzé, est décédé le 2 janvier 1987 sur la même commune. 



- (1) Fonds Pétri. 167 J. ADIV

- (2) PV du 11 octobre 1945

- (3) PV du 11 octobre 1945

- (4) Rapport de police du 30 janvier 1946. 213W60 ADIV

- (5) Il faut saluer les remarquables recherches de Jean-Claude Bourgeon sur ce convoi.

- (6) Déposition de Paulette Tanguy du 5 septembre 1945

Sur la Résistance dans le pays de Fougères, c'est au livre Visages de la Résistance de Daniel Heudré qu'il faut recourir. 



dimanche 1 décembre 2024

Prisons à livres (r)ouverts : Pierre Joigneaux


Rennes, place des Lices. 9/11/2024
À Béziers, Oxford, Offenburg ou Stockholm, on a  transformé des prisons en hôtel, à Guingamp, en centre   culturel. Ne parlons pas du mont Saint-Michel ni de Fontevraud. Ouvertes à la visite, comme celle de    Kilmainham à Dublin, ce ne sont pas de simples musées,   sinon de quel art parlons-nous ? Si on y trouve des cartes postales, elles doivent grincer sous les doigts. Des ombres planent, des cris, des salves de feu résonnent. Bref, leur mémoire rend un bruit de bottes et de chaînes, restitue la voix des accusés qu’on « enchaîne par les pieds, de façon qu’ils ne peuvent se mouvoir sans être entendus. » (Pierre   Joigneaux, 1841). Aucun mur n’est indifférent. « Straed Pierre Joigneaux » : cherchez, cherchez bien, et vous ne trouverez pas. Pas plus à hent, à camin, à kale, ni à chemin. Tout au plus quelques rues outre-Couesnon : en Côte-d’Or et dans la banlieue nord (Bois-Colombes), lieux des premier et dernier souffles. Il reste à déterminer quelle a pu être l’influence de ce militant de la terre dans une Bretagne à plus de 80% rurale au XIXe siècle (voyez Roger W. Magraw, 1978). Le citoyen Pierre Joigneaux (1815-1892), représentant de la Côte-d’Or à l’Assemblée nationale en 1848, a multiplié les actions en direction du monde des campagnes. Après tout, il fait partie des vainqueurs de la liberté que, plein Ouest, loue le Recit imprimé cette année-là par V. Guilmer (Montroulez), à chanter sur l’air de la Guerz potret Plouillio :

Sellaouit oll, me o suppli, Bretonet a Vreiz-Izel,

Cana ar recit glorius var ar victor immortel

Gounezet gant ar c´hard vaillant hac ar Barisianet

Evit souten liberte hac hor guirion gourdrouzet.

En cet an 01 de la IIe République (et du Manifeste de Karl Marx), Pierre Joigneaux publie un traité de l’Organisation du travail agricole qui commence ainsi : « L'amélioration du sort des travailleurs de l'industrie et de l'agriculture est aujourd'hui l'objet de sérieuses préoccupations, et de la part de ceux qui compatissent sincèrement aux douleurs de leurs frères, et de la part de ceux qui comprennent bien les exigences de la situation. Il est donc du devoir des hommes spéciaux de se mettre à l'œuvre, chacun dans la mesure de ses connaissances et de ses forces ; autrement la question tomberait dans le domaine des grands diseurs de mots vides, et sa solution resterait immanquablement à l'état de problème. »

« L’Association de la propagande démocratique et sociale mettait l’accent sur l’activité politique en vue de l’opinion publique de la campagne ; c’est ainsi qu’elle y répandait : La feuille du village de Pierre Joigneaux (1849 et 1850) ; À mes frères des campagnes, toast porté au banquet du Mans par Pierre Joigneaux (22 avril 1849) ; Aux Habitants des Campagnes, discours des citoyens Ledru-Rollin, Félix Pyat et de Pierre Joigneaux (24 février 1849) » (Raimund Rütten, L’Héritage de la révolution de Février 1848Musée de l’Histoire vivante, Montreuil, 2024, p. 308, note 170 ; version originale du catalogue, 2024).

Portrait de Pierre Joigneaux, représentant du peuple, 1848 (lithographie de Charles Bazin)

L’année suivante, il finissait son Puisque l’argent se cache il faut que le papier se montre par un « Camarades, veillons au grain. » Pas étonnant que, parmi les solutions que propose ce pionnier, figure celle de créer des écoles agricoles pour les femmes, comme on le rappelle au CFA-CFPPA de Kerliver (Hanvec). Son grand-œuvre d’homme de la terre est d’avoir dirigé le Livre de la ferme et des maisons de campagne (1863,1872). Le pdf ne coûte rien et vaut la peine d’être consulté par qui veut mettre entre parenthèses les décennies du tout chimico-industriel (Walden, de Thoreau, c’est pour les chevaliers de la table rase).

Quant à son grand-œuvre d’homme de plume, il s’intitule les Prisons de Paris (1841). Il avait eu tout le temps d’en expérimenter une floppée aux frais de la Monarchie de Juillet : journaliste républicain, publié dans la presse clandestine, il écope, en 1839, de cinq ans de taule. Il en effectuera trois, le temps de faire le tour de six de ces maisons. Pour nous, en 2024, la plus célèbre, inaugurée trois décennies plus tard, et désormais seule citadine, porte l’étrange nom de prison de la Santé. C’est ailleurs qu’il s’est refait la sienne, à savoir, dans l’ordre des visites : l’hôtel Bazancourt (de quoi se plaint-on ?), le dépôt de la préfecture (non loin de ce que, jusqu’à il y a peu, on appelait le Quai des Orfèvres), la Force, les Madelonnettes, la Conciergerie (inutile de faire les présentations), le Nouveau-Bicêtre, ou Roquette, et Sainte-Pélagie (dans les appartements d’une extrême fraîcheur de laquelle il n’a pas séjourné). Trois autres, plus celle-ci, n’ont pas eu l’heur de sa visite. Total pour la capitale : dix établissements pénitentiaires. La centralisation (carcérale), c’est leur diminution en nombre et leur extension en capacités d’accueil. Sous l’Occupation, la circonscription pénitentiaire de Paris n’en comptait plus que trois intra-muros (Santé, Roquette et Cherche-Midi, cette dernière étant une prison militaire) et sept dans le Gross Paris.

Le néo-babouviste Pierre Joigneaux a donc traîné ses sabots dans les ateliers de typographie, la fange des geôles parisiennes, l’hémicycle de la « salle de carton » et sa terre natale. Le Maitron fait sa place à ce jeune lion d’extrême-gauche vieilli en homme de gauche. Resté fidèle à ses valeurs, malgré la courbe descendante de l’ardeur révolutionnaire. L’âge incline souvent à la modération. La trahison, comme le revirement de casaque, n’a pas d’âge. Versaillais après la Commune, mais tendance Voltaire : « Il fut de ceux qui contribuèrent à la fondation de l’École nationale d’horticulture de Versailles (16 décembre 1873). »

Vingt ans après les prisons de Paris, Pierre Joigneaux publie ses potagers de France : un traité de plus de quatre cents pages intitulé Causeries sur l’agriculture et l’horticulture (1864) qui s’ouvre par une apologie des fous comme Christophe Colomb, Olivier de Serres ou Franklin. Dans la rubrique des « tourmenteurs de végétaux » et de ceux qui commettent « des actes de tortures, de violence à l’encontre des arbres » (p. 147), il se demande s’il est bon de gauler les pommiers à cidre. Joigneaux n’est pas un sylvothérapeute, un adepte des câlins aux arbres : « Il est facile de comprendre que les arbres gaulés rendent plus en fruits que les autres, puisqu'ils ont plus souffert, et que la souffrance porte à la multiplication de l'espèce. À ce propos, permettez-nous de vous rappeler un vieux dicton de notre Bourgogne : Vignes grêlées, vignes fumées. » Mais si l’arbre produit plus, il vit moins longtemps. Et de conclure qu’« au lieu de les mutiler inconsidérément, on leur accordera peut-être certains égards, certains ménagements. Nous n'attendons que cela, rien de plus. » On comprend le rapport au monde agricole de ce défenseur des salamandres et autres grenouilles dans nos jardins.

 

Le lérot (Causeries, p. 98)

Outre le paysage où il est né, ses années de geôle lui ont laissé le temps de méditer sur les arbres : « La justice humaine ne froisse jamais impunément les besoins les plus impérieux de la créature qu’elle retranche de la société. La nature proteste ; elle se révolte, elle se tord sur elle-même, ainsi qu'une pousse d'arbre qui serpente dans l'ombre et tend la tête à un rayon de soleil. [... Le prisonnier] a beau haleter et gémir à l'ombre de ses murs, à l'ombre de ses portes de chêne et de ses grilles de fer, son rayon de soleil ne vient pas, et il souffre autant que la pousse d'arbre qui s’étiole. » (p. 96)

Pierre Joigneaux a donc beaucoup publié, même encore trois ans après sa mort, puis plus rien pendant un siècle virgule deux. En 2008 ressurgit sa monographie sur Ruffey-lès-Beaune, son village natal. Maintenant, c’est au tour des Prisons de Paris de recirculer. Rééditer, c’est, en faisant revivre un texte oublié, évoquer une figure des luttes politiques. C’est aussi réinscrire son témoignage dans la lignée de celles où se sont illustrés Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet (GIP) ou encore Anne Guérin (OIP), la fille de l’auteur de Fascisme et grand capital (1936).



dimanche 13 octobre 2024

Des Vieilles Charrues à l'intelligence artificielle. Ou : une révolution en noir et blanc

 


Notre histoire commence à Carhaix. C’est vers 1530 qu’y est né Gilles, troisième rejeton de Marie de Kerprigent et de Jean de Kerampuil. Naissance dans le domaine de la famille. Devenu recteur de Motreff, on lui doit le calvaire du cimetière de Cléden ; et, en 1576, deux ans avant sa mort et douze après la fin du concile de Trente, la version bretonne du petit catéchisme du jésuite béatifié Canisius. Il l’a traduit, explique-t-il, « en idiome brette [breton], langue vulgaire de [s]a patrie, pour ne laisser au peuple aucune occasion d’excuse de n’apprendre ce que lui est nécessaire pour son salut ». Voilà donc comment, à la Renaissance, on contribuait au salut de sa patrie.

À Morlaix, ancien haut lieu de l’imprimerie en langue bretonne, le 15 octobre 2024 est partie aux enchères la bibliothèque de la famille Le Goaziou. Elle s’est fait un nom dans la République des Lettres, et pour la République tout court. C’est le libraire résistant, « bête noire des militants du PNB », Adolphe, que visait cette inscription sur la façade de la préfecture de Quimper, le 13 décembre 1941 : « Breiz Atao vaincra. Malheur aux traîtres : exemple Le Goaziou ». Il tombera dans les filets de la Gestapo en 1943. (Kristian Hamon, Les Nationalistes bretons sous l’Occupation, p. 143). Entre autres lots, un exemplaire du Catechism imprimé à Paris par Jacques Kerver, un des gros éditeurs de la Babel des intellos où se donnaient rendez-vous toutes les nations de la chrétienté. Si l’on excepte le dictionnaire trilingue Catholicon latin-breton-français (Tréguier, 1499), c’est au moins le troisième livre imprimé en breton, après une Passion (Aman ez dezrou an Passion, 1530) et une vie de sainte Barbe (Aman ez dezrou buhez Santes Barba dre rym, 1557), tous deux pareillement imprimés à Paris. Qui a dit que les Bretons de Paris sont fake ?

Page de titre du Catechism de Gilles de Kerampuil

Adjugé 13 500 euros. Était aussi mis en vente un exemplaire de la méthode d’apprentissage de la langue bretonne (Dictionnaire et colloques françois et bretons, Morlaix, 1662). Le Quiquer, comme on dirait l’Assimil, paru en 1626 a été réédité cinq fois jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Allez voir dans le KVK, il y en a à tire-larigot. Mais, à part être réunis sans doute pour la dernière fois avant éparpillement (ainsi va la vie des livres), qu’est-ce qu’ont en commun ces deux ouvrages ? Réponse : ce sont des imprimés anciens en langue bretonne qui peuvent désormais passer en quelques secondes de l’image que vous lisez sur votre écran (à supposer que vous en ayez ouvert un) à un texte électronique dans un fichier .doc, .rtf, .txt, par exemple. Pour transcrire automatiquement les imprimés modernes que nous lisons en mode image (en pdf, jpg, etc.), donc sans avoir à les taper au clavier, on parle d’OCR (de l’anglais Optical Character Recognition, reconnaissance optique de caractères). Les applications sont nombreuses, elles s’installent facilement dans un ordi, une tablette ou un smartphone. Mais les résultats sont mauvais pour les textes anciens, même s’ils sont de la première moitié du vingtième siècle. Dans ce cas, il faut recourir à des applications de reconnaissance plus poussées. Il s’agit de l’HTR (de l’anglais Handwritten Text Recognition, reconnaissance de texte manuscrit). Derrière les opérations de transcription automatique, il y a des modèles d’intelligence artificielle. Le premier créé pour les imprimés anciens en breton est maintenant disponible sur la plateforme Transkribus. Pour l’utiliser, gratuitement, il suffit d’ouvrir un compte (gratuit) puis apprendre à manœuvrer. Le forfait de base permet, chaque mois, de transcrire gratis automatiquement jusqu’à 100 pages de documents manuscrits ou 200 de documents imprimés. Le modèle que nous avons créé s’appelle Mouladurioù 17vet-19vet kantved | Breton Prints 17th-19th centuries. Il est en accès ouvert depuis la nuit du 4 août dernier.

Comme pour l’OCR, les résultats d’une HTR sont rarement sans aucune faute (comme nous dans les dictées). Le taux d’erreur peut varier, celui d’un modèle considéré comme très bon étant aux alentours de 5%. Le modèle Mouladurioù a atteint 1,4% : le taux moyen d’exactitude dans la transcription automatique d’un texte est donc de 98,6%, soit en moyenne trois fautes tous les 200 signes (c’est le nombre, espaces comprises, dans les deux premières phrases du paragraphe suivant).

Le catéchisme breton de Kerampuil de 1576 n’est pas disponible sous format numérique, mais la Gazette Drouot en a fait voir quelques pages. Nous en avons copié une (la page 23) puis l’avons soumise à HTR. Résultat : transcription exacte à 99,28% (chiffre obtenu en comparant la transcription humaine, sans faute, et la transcription par la machine).

Page 23 du Catechism


Le texte transcrit avec les erreurs de la machine (en rouge). Durée de l'HTR : 19 secondes

Résultats quantifiés de l'HTR de la page 23. CER = taux d'erreur.

Ce que donc partagent en commun le Kerampuil et le Quiquer, c’est qu’ils sont maintenant, comme des centaines d’ouvrages en breton imprimés jadis, transcriptibles automatiquement en quelques instants. C’est une bonne nouvelle (evangelion dans le grec de Kerampuil). L’autre, c’est que dans le monde de l’HTR le breton a rejoint les gaéliques d’Écosse et d’Irlande (autre modèle) et l’occitan. Mais ce n’est qu’un début, continuons le... À Brest même est en cours la création d’un modèle pour l’HTR des carnets d’Anatole Le Braz. Camarades keodedourien, à vos greniers ! La révolution numérique est en marche. C’est transcrit noir sur blanc.

mercredi 31 juillet 2024

Rennes libérée, la mise en place du Comité départemental de la Libération.

C’est au mois de décembre 1943 qu’une première réunion clandestine s’est tenue place du Calvaire à Rennes, chez le commissaire de police Le Page, révoqué par Vichy. Le général Allard assure la présidence, les contacts ont été assurés par François Tanguy-Prigent. Parmi les premiers membres du CDL 35, on trouve : Le Gorgeu, Foulon, Level, Kerambrun, Grimault, Galichet, Milon, Heurtier, Commeurec, Louviot, Lavoquer, Chaplet. Les contacts avec les délégués du GPRF (Le Gorgeu et Tanguy-Prigent) se font chez Foulon, qui habite au 7 bis, boulevard Volney. Jusqu’au mois de mai 1944, Tanguy-Prigent se rend régulièrement à Paris. Ensuite, et jusqu’au débarquement, Victor Le Gorgeu, commissaire de la République, et Bernard Cornut-Gentille, préfet, ont les pleins pouvoirs donnés par le gouvernement d’Alger et le CNR. Les dernières réunions ont eu lieu peu de temps avant la libération de Rennes pour préparer la prise du pouvoir local et l’occupation, par la Résistance, des bâtiments administratifs de Rennes. Le Gorgeu, dit Le Guillou, est alors caché chez M. Leray au 4, boulevard Volney. La maison étant située sous la ligne de tir des canons américains à la Maison Blanche et ceux des Allemands à Saint-Jacques, il se réfugie dans une cave de la rue d’Estrées (Le terme de "terrible bataille de Maison Blanche" lu dans Ouest-France me parait bien excessif. Sinon quel terme employé pour celles de Normandie ou des Ardennes ? Ce n'était qu'un combat ou un accrochage). Le CDL clandestin a été très actif, surtout dans les 3 derniers mois qui précédèrent la Libération, les organisations militaires (FFI, FTP, AS) et de Résistance (FN et Libé-Nord) étant plus préoccupées par la libération elle-même que par des considérations politiques. Le CDL se définit comme l’auxiliaire du préfet et du commissaire de la République, tout en étant l’émanation des forces de la Résistance. Le 3 août dans l’après-midi, la véritable prise de pouvoir à Rennes a été assurée par ses membres : Hubert de Solminihac, dit « Hémeric » (MLN) ; Pierre Herbart, dit « Le Vigan » (MLN) et des groupes FTP. À 20 h, les bâtiments publics étaient aux mains de la Résistance. Conséquence des bombardements et des évacuations, la ville avait perdu une bonne moitié de sa population. D'après mon décompte des cartes d'alimentation distribuées par la Mairie, il reste alors environ 35 000 habitants à Rennes. 

Le lendemain 4 août, jour de la libération de la ville, la première réunion non-clandestine du CDL se tient à la préfecture en présence du commissaire de la République Le Gorgeu. Sont présents : Kerambrun, Quessot, Level, de Solminihac, Mme Martin, Cornut-Gentille, Le Vigan et Milon. Charles Foulon est encore dans le Finistère. Il ne rejoindra Rennes que le 8 août. Désireux d’agir légalement, grâce à son président Kerambrun, le CDL n’a ordonné aucune exécution. Il n’y a eu aucun appel aux populations. Les rapports avec le préfet Cornut-Gentille sont plutôt bons. Ils seront plus tendus avec son successeur Bernard Vigier.

Extraits du PV

Le premier procès-verbal, daté du 10 août 1944, indique que le CDL s’est réuni au complet. Sont présents : Kerambrun, président (Radical) ; Becdelièvre (Jeune république) ; chanoine Brassier (Forces spirituelles) ; Collery (FN) ; Foulon (Libé-Nord) ; Geffroy (CGT) ; Grimault (CFTC) ; Guillon (FUJP) ; Level (instituteur résistant) ; Mme Martin (MLN) ; Perennez (PC) ; Quessot (SFIO) ; Riveau (monde paysan) ; De Solminihac (MLN). L’effectif du Comité n’est pas figé. Il atteindra 19 membres. Kerambrun, nommé premier président de la Cour d’appel, sera remplacé par Clément Heurtier (Libé-Nord). Charles Foulon est chargé du secrétariat général du CDL, c’est un poste essentiel. Se pose déjà la question des locaux du Comité. Le CDL reçoit 2 commissaires de police et les informe du scandale que constitue la libération prématurée de certains collabos. Les commissaires répondent que la maison du Cercle Paul Bert, où se faisait le tri des collabos a été débordée pendant trois jours. Au nom du CDL Foulon fait observer que les circonstances sont exceptionnelles et que les arrestations doivent être maintenues lorsqu’elles ont été faites par les CLL ou des groupes de patriotes connus. Les miliciens sont écroués à Jacques Cartier plutôt qu’au quartier Margueritte d’où il est facile de s’évader. L’ex-préfet régional Martin est en surveillance à l’hôtel de France. Le CDL exige qu’il soit mis en prison. Un café de Maurepas a vendu du vin aux Américains 30 F le verre alors que les consommateurs rennais le payait 10 F. Le CDL demande qu'il soit incarcéré et poursuivi.

Lucie Aubrac à Rennes

Le lendemain, vendredi 11 août 1944, la séance est ouverte par Charles Kerambrun en présence d’Yves Milon, président de la délégation municipale, et de Lucie Aubrac. Le 27 juillet, à Londres, elle s’était vu confier une mission de liaison en France libérée auprès des comités de Libération et des mouvements de résistance par Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Kerambrun signale que les officiers en uniforme prennent petit à petit le pas sur les civils et les jeunes combattants de la Résistance. Il demande au CDL de veiller à ne pas « laisser perdre nos droits et nos devoirs ». Lucie Aubrac prend la parole et indique que le CDL est un organisme de travail « recruté dans tous les mouvements politiques de la Résistance. Il représente l’opinion générale d’un département. Les CDL représentaient le désir de Libération ; ils représentent maintenant l’unanime désir des patriotes de reconstruire la France. » Pour Lucie Aubrac, la priorité c’est l’épuration, « épuration des collaborateurs et aussi des vichyssois. Elle doit se poursuivre de la manière suivante : la Commission d’épuration étudie les noms des gens dont on lui a fait parvenir les dossiers à la maison de la Résistance. Elle dresse l’accusation. Dans le PV de la commission, il est décidé, qu’en raison de tels ou tels faits, tel individu est digne d’une certaine peine : mise en résidence surveillée ; camp de concentration ; prison. Ce PV est présenté chaque jour au CDL, entériné, porté au préfet ; ainsi en moins de 48 heures, chaque dénonciation populaire peut être suivie, étudiée, préparée pour l’accusation et se traduire en actes en 48 heures. L’épuration devient une tâche facile et claire ».

Comme pour la magistrature, dont le procureur général de la cour de Rennes, M. Peyre, est accusé de "couvrir" les membres collaborateurs ou vichystes de son personnel, se pose la délicate épuration des municipalités. « Il y en a 368 en Ille-et-Vilaine. Pour toutes les municipalités de villes de plus de 2 000 habitants, il faudra faire une enquête. Un texte législatif régit cette épuration : c’est l’ordonnance du 21 avril 1944 prise par le ministère de l’Intérieur. Ce texte demande de conserver les conseillers municipaux élus avant le 1er septembre 1939. Ou il faudra les remettre en fonctions. Seront révoqués, par contre, les maires, adjoints et conseillers traîtres de même qu’il faudra dissoudre toute assemblée nommée par Vichy. On revient aux conseils municipaux élus ; par suite des décès et des épurations, il peut se faire que le nombre de conseillers baissera. Quand ils atteindront le quorum (la moitié + 1) on les laissera sans changement. Si au contraire ils ne l’atteignent pas, alors ils seront complétés par le préfet après les avis du CDL, grâce à l’adjonction de personnalités ayant effectivement participé à la résistance, contre l’ennemi et contre l’usurpateur. »

Mme Aubrac ajoute enfin, sous les applaudissements : « Nous voulons réussir. Il ne faut pas perdre l’enthousiasme ; il faut rester près de nos buts ». Á l’unanimité, une motion est votée concernant la réquisition d’une maison appartenant précédemment aux collaborateurs ou à l’ennemi. Le CDL se heurte parfois aux autorités militaires : « Il semble que parmi les officiers qui ont récemment revêtu l’uniforme, tous ne soient pas résistants ». Après avoir félicité M. Kerambrun de sa nomination comme premier président à la Cour d’appel, M. Le Gorgeu demande que « l’épuration soit assez prudente pour ne pas compromettre la marche des services ».

Une difficile épuration

5, contour de la Motte. Archives de Rennes. Fonds Foulon.
Le 17 août, le CDL est autorisé à occuper un immeuble réquisitionné au 5, contour de la Motte, en face de la préfecture. Dans un premier temps, les prises de position ou les vœux sont pratiquement tous adoptés à l’unanimité, constate Charles Foulon : « L’enthousiasme y était, avec une atmosphère de fraternité qui était celle de la clandestinité ; le curé et l’ouvrier communiste, le directeur assez riche de la coopérative agricole et le cheminot, le vieux pharmacien et le jeune franc-tireur ». Au sujet des rapports entre communistes et non-communistes, Foulon note que la distinction entre les deux groupes est moins tranchée qu’elle ne le sera plus tard : « L’hostilité de Vichy et la répression nazie avaient rendu les communistes sympathiques à tous les résistants ». Le 23 août, le lieutenant Aubry, des FFI, tondait un jeune homme qu'il appelait un « zazou » sur la lace de la mairie. L'incident, qui causait un scandale et était interprété diversement, paraît à la fois une brimade et une mascarade, surtout qu'un deuxième « zazou » était en même temps mis en demeure de s'engager sous la menace d'une tondeuse.
Lors de sa séance du 28 août, le CDL demande l’épuration des chambres de commerce « lorsque leurs membres ne sont pas restés patriotes : Bessec de Saint-Malo, Bahon-Rault, pétainiste convaincu ». Des marchands de meubles « ayant travaillé avec et pour les Allemands » sont également visés : Rual et Poirier. Une plainte est aussi déposée contre Pelpel. Le 29, le CDL trouve scandaleux que des paysans font des échanges directs d'alcool et de denrées contre de l'essence fournie par les Américains.
Couple rennais de la Milice
Le 4 septembre, le docteur Bianquis transmet une liste de détenus illégalement incarcérés par la Milice à l'asile Saint-Méen. M. Becdelièvre fait savoir que les prisonniers en question ont été transportés vers Redon accompagnés de 30 soldats allemands.
Le 5 septembre, le CDL propose l’arrestation de 75 membres du RNP et 179 membres du PNB. Le 7 septembre, M. Becdelièvre fait observer que le scandale du camp Margueritte continue : « Les nègres font un véritable service de correspondance. Le lieutenant Bietry ou le capitaine Mercier ferment les yeux sur ce manège ». Pour M. Quessot « le clergé doit être épuré au même titre que les autres parties de la population. » Le préfet pense qu’il faut songer aux conséquences… Le 8 septembre, le général Allard vient au CDL pour l’avertir : « Que le public se plaint des FFI vrais ou faux dont l’indiscipline et les mœurs déplaisent. Les gens ne savent pas comment nous faire parvenir des plaintes. Il est inadmissible que les collaborateurs puissent continuer encore longtemps à se promener impunis, autrement les gens finiraient par se faire justice ». Heurtier se plaint qu’il y a autour du CDL de nombreuses fuites : « Des agents auraient prévenu certaines personnes de leur arrestation imminente ». Puis c’est Kerambrun, qui revient de Paris, où il a eu une entrevue avec le ministre de la Justice. En attendant la création de la Cour de justice, le CDL doit faire suivre ses dossiers au tribunal militaire, qui se charge de poursuivre les coupables des délits et crimes commis en contravention des articles 75 à 80 du Code pénal. Kerambrun reconnaît que la constitution du tribunal militaire pose celle de l’épuration de l’armée. En attendant la Cour de justice, le tribunal militaire est donc compétent.

Enquête sur la répression à la Libération. Tribunal militaire Ille-et-Vilaine.

« Non-lieu : 217 fiches

Condamnations : 349 fiches

Total des affaires jugées : 566

Dates extrêmes : 22 septembre 1944 – 29 mars 1949.

Mort suivie d’exécution : 6 en 1944

Mort sans exécution : 3, dont 2 femmes

Le 27 septembre, les Cours de justice, qui devaient être aussi nombreuses que les Cours d’appel et juger dans le ressort régional, sont remplacées par des Cours de justice départementales. En conséquence, deux membres de la Commission d’épuration, proposés comme candidats, pourront aider le Premier président à choisir les noms des personnes parmi lesquelles on tirera au sort la liste des jurés de la Cour de justice : 60 noms seront proposés par Monsieur le Président ; 60 noms par le CDL, 60 noms par les FFI. Une liste d’arrestations était prête, le secrétaire explique que cette liste est celle des plus importants cotisants du groupe Collaboration Alphonse de Châteaubriant (304 fiches d'adhérents). Le préfet a prescrit des enquêtes immédiates et triplé le personnel, 35 équipes de policiers vont travailler 24 heures après les vœux demandant des arrestations, la police donnera les renseignements. Une cour militaire va fonctionner à partir de lundi. Une commission de triage fonctionnera également sur le plan départemental. Le préfet craint que le magistrat par trop d’indulgence ou trop d’esprit partisan n’aiguille vers la cour civile de justice des gens qui devraient être passés devant le tribunal militaire. Le CDL demande que la liste des arrestations soit publiée dans la presse. Le 2 octobre, la Commission d’épuration discute sur l’opportunité d’une arrestation massive des personnes inscrites dans les groupes et associations collaborationnistes. Le secrétaire propose qu’il y ait une arrestation opérée par tranches assez fortes, commençant par des personnalités d’un rang social élevé, désignées nommément par le CDL. Une arrestation massive de plusieurs centaines de personnes étant techniquement difficile. Un vœu est adopté demandant l’internement administratif durant 2 ou 3 semaines des femmes ayant eu des rapports intimes avec les Allemands (Certaines étaient en effet plus en sécurité au camp Margueritte qu'en ville). Par manque de personnel il y a embouteillage du travail d’épuration en cours. 318 dossiers sont en souffrance depuis plusieurs semaines. Le CDL s’interroge sur la culpabilité des membres du PNB ayant adhéré avant 1939 ainsi que sur la responsabilité des adhérents du PNB qui ont assisté en 1940 à la réunion du parti qui a suivi immédiatement l’occupation allemande.

Le 3 novembre, la Cour de justice va fonctionner sous peu. 5 à 600 dossiers lui ont été transmis. Plus insolite « Mme Richelot, 6 rue Martenot, a en sa possession, un porc gras, des bicyclettes et un frigidaire que lui ont laissés les Allemands à leur départ. Prise de guerre qui ne revient pas à Mme Richelot ». Le 22 novembre, le CDL demande l’internement et la mise de biens sous séquestre des entreprises Morel & Gaté et J.B. Martin à Fougères.

Le 29 décembre, Foulon donne lecture de l’ordonnance décrétant l’indignité nationale pour tous les membres, fonctionnaires de propagande, chefs de services aux affaires juives du gouvernement de Vichy, adhérents des organisations : Légion tricolore, LVF, amis de la Légion, Légion africaine, Francisme, collaboration, PPF, RNP, MSR, organisateurs ou participants de manifestations politiques ou économiques, conférenciers, auteurs de brochures ou tracts, affiches de propagande, etc. L’assemblée approuve et demande au ministre d’ajouter à la liste ci-dessus : PNB, CNN (Il doit s'agir plutôt du Comité National Breton créé en 1940 par Debauvais et Mordrel) et Milice Perrot qui intéressent particulièrement la Bretagne.

2ème Unité de marche de la Milice cantonnée rue du Griffon.
 On distingue les hermines sur leur écusson.


Le 10 janvier 1945, épuration de la Chambre de commerce. De nombreuses affaires concernent la ville de Fougères, où la collaboration économique fut importante. Deux vœux sont adoptés pour rechercher les auteurs de l’arrestation de Thérèse Pierre. Le 4 avril, Level signale que le CDL est attaqué de partout, accusé de tous les retards apportés à l’épuration, de toutes les libérations inopportunes ordonnées par les autorités judiciaires ou administratives, et qu’il conviendrait de réagir au plus tôt par la voie de la presse « C’est ainsi que le CDL est accusé dans le public d’avoir fait libérer Berthe Valton et que celle-ci se vante d’obtenir sous peu la libération de M. Moroge. Le CDL travaille en vase clos. Il doit extérioriser ses travaux et faire connaître au public les demandes d’internements qui ne sont pas réalisées, les libérations prononcées contre notre gré ».

Le 16 avril 1945, Le préfet donne les chiffres comparatifs suivants qui démontrent que l’Ille-et-Vilaine est de loin en tête de l’épuration en Bretagne :

Département

 Ille-et-Vilaine

 Finistère

 Morbihan

 Côtes-du-Nord

Internement

415

132

65

110

Cour de Justice

64

15

12

28

Chambre civique

306

54

16

45

Confiscation

 113 millions

 18 millions

 12 millions

 17 millions

 

Le préfet Bernard Vigier de conclure : « L’Ille-et-Vilaine ayant été le département le moins résistant des 4 départements bretons il devait être le plus inféodé au pétainisme et à la collaboration et par conséquent le plus susceptible d’épuration ». 

Aurait-on plus collaboré que résisté en Ille-et-Vilaine ?

 

Jusqu’en octobre 1945, d’après les PV des séances, le CDL a adopté les vœux suivants sur l’épuration :

Demandes d’internement et incarcération = 647 (478 en 1944, dont 179 membres du PNB)

Internements administratifs = 261 (164 en 1944)

Mises en liberté et relaxe = 173

Maintien des arrestations = 99

Demandes d’enquêtes = 133

Le CDL a établi 7 385 dossiers.

Archives de Rennes. Fonds Foulon.
Le 7 novembre 1945, dès réception de la dissolution du CDL d’Ille-et-Vilaine, Foulon a avisé M. Saillant et les présidents de CDL de la décision du préfet. D’après Foulon, « La décision du préfet contre le CDL est une des conséquences de son discours contre Teitgen et le MRP, l’autre conséquence étant l’intervention de Garnot contre lui ». Le préfet d’Ille-et-Vilaine est un des rares préfets à avoir agi de la sorte. Le CDL s’occupe du reclassement du personnel. Le CDL fera l’inventaire des meubles. Foulon propose que l’on transporte les archives dans les locaux de la CGT. Le CDL doit assurer jusqu’au 10 novembre la liquidation des affaires courantes. Le CDL ne se réunira plus qu’une fois par semaine, le mercredi matin.

Le 19 décembre, Foulon donne lecture d’une lettre du CNR concernant la situation des CDL qui, d’après Louis Saillant, ne peuvent survivre qu’en se constituant en associations.

Le 16 mars 1946, réunion extraordinaire pour transformer le CDL en association. Au mois d’octobre, la CGT lui demande de quitter ses locaux.