samedi 1 juin 2019

Franziska, l'interprète allemande qui faillit sauver Saint-Malo de la destruction


Le 9 août 1945, un an exactement après l’arrestation de l’accusée à Saint-Servan, c’est une audience bien singulière de la Cour de justice de Rennes à laquelle assiste le chroniqueur judiciaire du quotidien La Voix de l’Ouest : « C’est moins l’importance des faits reprochés à l’accusée qui a comparu hier devant la Cour de Justice, que la personnalité de cette accusée, ses origines, ses relations, la classe sociale à laquelle elle appartenait, son action pendant l’occupation et surtout au moment du siège de Saint-Malo, qui a fait que cette audience échappe à la monotonie que fait naître l’uniformité des accusations évoquées devant cette juridiction. »

De la jeunesse de Franziska Gloeckner, née à Neustadt (Hessen) le 21 mars 1910, nous ne savons rien, sinon qu’elle a fait des études secondaires qui lui ont permis d’acquérir une bonne maîtrise de la langue française. En 1936, elle épouse en secondes noces Jacques Plourin, alors attaché à l’ambassade de France de Berlin. Le couple quitte ensuite l’Allemagne pour s’installer à Paris. Au mois d’août 1939, Jacques Plourin est mobilisé comme lieutenant de réserve.  Selon son épouse, il lui aurait alors conseillé de se « réfugier » à Saint-Servan chez une amie anglaise, Mme Gardan, qui l’héberge jusqu’au mois de mars 1940. Elle s’installe ensuite Boulevard Hébert à Paramé. Du fait de ses origines, bien qu’elle ait acquis la nationalité française par son mariage, Franziska est considérée comme suspecte et fait l’objet d’une surveillance. « D’avril à juin 1940 j’ai dû aller me présenter deux fois par semaine et le 14 juin convoquée à Rennes au quartier Foch où on m’a signifié que je devais me rendre en résidence surveillée à La Flèche. Je fus autorisée à me rendre à Saint-Malo pour y prendre 20 kg de bagages, mais en raison de mon état de santé le commissaire de police de Paramé prit sur lui de faire reporter cet ordre et je fus alors autorisée à rester à Paramé jusqu’à nouvel ordre. Le 21 juin 1940, les Allemands ont occupé la région et j’ai continué à y séjourner jusqu’à présent », déclare-t-elle au commissaire de police Henaut de la BST de Rennes, lors de son premier interrogatoire du 19 août 1944.

Son mari fait prisonnier, à court d’argent, Franziska essaie d’obtenir du travail auprès de la
Hôtel Franklin, siège de la Kommandantur du port
mairie de Saint-Malo qui, selon elle, l’aurait dirigée vers la Kreiskommandantur où on lui propose une place d’interprète. Le 5 juillet 1940, elle prend ses fonctions à la Kommandantur du port, qui occupe le Palais Franklin, dans le service du capitaine de corvette Walter Reichert, Hafenkommandant « connu sympathiquement » en ville sous le surnom de « Petit bouc ». Elle est chargée des affaires administratives concernant le port : réquisitions des bateaux, autorisations de pêche, liaison avec le capitaine français du port et l’administration des Ponts-et-Chaussées. D’après le commissaire Henaut, Franziska y acquit : « une telle influence qu’elle fut connue de tous sous le nom de « Commandante du port ». En 1940 elle dominait le capitaine de corvette Reichert et rendit un nombre considérable de services à la population civile. »

Walter von Reichenau (1884-1942)
Franziska, dont les deux frères sont capitaines, a de solides relations dans l’armée allemande. Son beau-frère, le docteur Pünder, était secrétaire d’état du chancelier Brüning. Elle est surtout la nièce du contre-amiral Ewers, réputé au sein de la Kriegsmarine pour avoir participé à la bataille navale de Skagerrak lors de la Première guerre mondiale, et dont Reichert fut l’adjoint. Ce dernier va donc la prendre sous sa protection et la présenter au général Kauffmann, commandant de la région, qui avait connu son père à Göttingen : « Des relations très amicales et suivies se créèrent entre nous. » C’est ainsi qu’elle va obtenir la libération de son mari au mois de janvier 1941. « Après le retour de votre mari de captivité pourquoi n’avez-vous pas quitté Saint-Malo pour vivre avec lui ? », s’étonne le commissaire Henaut. Franziska répond : « Mon mari avait le même traitement qu’avant-guerre, soit environ 5 000 F, ce qui était nettement insuffisant pour vivre à Paris. Il m’a conseillé de rester à Saint-Malo où j’avais mon ravitaillement assuré et où je gagnais assez pour subvenir aux besoins de ma fille. Je gagnais en effet dans les derniers temps environ 4 800 F, prime de séparation comprise. » Reichert présente également sa protégée au colonel Paulus, ainsi qu’au maréchal von Reichenau, alors en résidence à Dinard, avec qui elle dîne à trois reprises. Après le départ de Kauffmann en mars 1941, elle va fréquenter les généraux von Zulov et von Bessel, ainsi que le colonel Hartmann et enfin, en 1944, le colonel von Aulock.

Une femme du monde d’origine allemande, qui plus est maîtrisant parfaitement la langue du pays occupé, il ne devait pas y en avoir beaucoup autour de la garnison de Saint-Malo. Aussi bien, lors des réceptions données à la villa réquisitionnée de Castel Mond à Dinard, Franziska n’aura-telle aucun mal à trouver sa place dans le cercle très aristocratique des officiers supérieurs allemands. Interrogée par le commissaire Hunaut sur cette « galanterie des officiers allemands due à sa parenté », Franziska répond : « Étant donné que j’étais attachée comme interprète auprès du commandant de la base de Saint-Malo, j’étais présente à presque toutes les réceptions. Mon oncle, l’amiral Ewers, avait participé à la bataille du Skagerrak et était très connu dans les milieux de la marine allemande. Son frère, ainsi que le cousin de sa mère, sont des écrivains connus, ce qui fait qu’avec ces références, j’avais ma place dans ce milieu, et que le commandant du port ne manquait jamais de me présenter (…) Je tiens à signaler que jamais il n’y a eu entre nous des conversations d’ordre militaire et que jamais je n’ai été en relation avec les services de la Gestapo. » Pour le commissaire Hunaut : « Mme Plourin a le goût du luxe et des grandes cérémonies officielles auxquelles elle avait été habituée dans sa jeunesse. Sa situation de fortune ne lui donnant pas la possibilité de vivre largement, on peut supposer que c’est pour profiter des quelques fêtes organisées par les officiers et les notabilités qu’elle a entretenu des relations dans ces milieux. » Le préfet d’Ille-et-Vilaine ne partage pas cet avis. Dans un courrier du 13 octobre 1944, adressé au commandant de la XIe Région Militaire (BSM), il estime que le rapport du commissaire est : « un plaidoyer en faveur de la prévenue » et qu’il : « reproduit trop fidèlement les explications fournies, pour sa défense, par Mme Plourin ». En outre, d’après des renseignements fournis par le sous-préfet de Saint-Malo, le commandant Levavasseur : « Il est avéré, notamment, qu’elle vivait à peu près ouvertement avec le colonel Von Aulock, dernier commandant de la garnison de Saint-Malo. »

Franziska est interrogée par le juge Duris sur ces relations : « Deux de vos frères sont officiers dans l’armée allemande, il paraît donc normal que vous souhaitiez la victoire allemande et que vous utilisiez tous les moyens pour la faciliter. » Réponse de l’inculpée : « Je me suis toujours au contraire considérée comme Française et j’ai simplement souhaité la fin de la guerre sans faire de vœux pour l’un ou l’autre des belligérants. J’ai même décliné plusieurs propositions d’opter pour la nationalité allemande, j’ai refusé également de servir d’interprète dans un service d’embauche du STO car je ne voulais aider en aucune façon les déportations en Allemagne. J’ajoute que d’autres interprètes n’ont pas hésité à opter pour la nationalité allemande, ce qui leur procurait des avantages non négligeables : traitements augmentés, droit à la cantine, voyages payés pour se rendre près de leur famille, réquisition de logement, etc. »

Au mois de février 1943, Franziska se rend en Allemagne auprès de sa famille qu’elle n’a pas revue depuis son mariage. Du fait de sa nationalité française, elle déclare avoir eu beaucoup de mal pour obtenir les papiers nécessaires : « On fit même à nouveau pression sur moi pour me faire opter pour la nationalité allemande, ce que je refusais. » A son retour, au mois de juin, elle se retrouve sans travail. En effet, après le départ de Reichert en juin 1941, le capitaine de vaisseau Beesel, qui lui avait succédé, souhaitait se séparer d’elle. Sous la pression du capitaine de vaisseau Gustav Kieseritzki, commandant du port de Brest, qui avait connu Franziska lors d’une visite à Saint-Malo en 1940, il avait changé d’avis. Pendant l’absence de Franziska, Beesel a été remplacé par le capitaine de frégate Endell : « Cet officier était très mal disposé à mon égard et ne voulait pas me réemployer. Il voulait même faire réquisitionner à son profit la villa que j’avais louée et en avait été empêché par l’intervention du général Seebohm, feldkommandant de Rennes, que j’avais eu l’occasion de voir au cours de réceptions. »

Franziska ne va pas rester longtemps sans emploi. Le 15 juillet 1943, elle est recrutée comme interprète au camp d’aviation de Pleurtuit, dont elle connaissait le commandant depuis 1940. Au mois de novembre, celui-ci l’informe que la section du SRA de Rennes lui a donné l’ordre de la licencier et de l’expulser de la zone côtière : « Le commandant du camp, le colonel Buch, étant allé aux renseignements à Rennes, apprit que cet ordre venait d’Angers. Il a refusé de m’expulser et m’a conservée à son service. » Déjà, au mois de mars 1941, avant de partir, le général Kauffmann avait confié à Franziska qu’elle était surveillée par les services de contre-espionnage de l’Abwehr : « Il m’a déclaré que j’étais suspecte au SRA dont un agent d’Angers du nom de Fuchs, qui se faisait appeler Renard, avait fait une enquête sur mon compte. Il avait reçu des renseignements d’officiers subalternes qui pensaient que je ne fréquentais des officiers supérieurs et généraux que pour recueillir auprès d’eux des informations d’ordre militaire et les transmettre à une autre puissance. Fuchs voulait me faire expulser de la zone côtière et s’opposait à la libération de mon mari, encore prisonnier à cette époque.Kauffmann l’a convoqué et s’est porté garant de ma personne. »

Le grand-duc Vladimir Romanov
Le grand-duc Vladimir avec ses parents et sa sœur
Parmi les fréquentations de Franziska, Vladimir Romanov occupe une place particulière. Né en 1917, le grand-duc réside à Saint-Briac, villa Ker Argonid, où son père, le grand-duc Kirill (1876-1938), cousin du Tsar Nicolas II, s’était exilé avec sa famille après la révolution russe. Le 19 juin 1941, le grand-duc se rend à la Kommandantur du port, de la part du Briacin Armel Beaufils, afin d’obtenir une autorisation de sortie pour son bateau. « Le grand-duc se présenta en m’expliquant qu’il avait fait déjà une demande infructueuse auprès de « Petit-bouc ». Je ne pus ce jour-là lui rendre aucun service car le capitaine du port était absent. Le grand-duc revint une semaine plus tard et je lui indiquais la marche à suivre. Pour me remercier il m’invita à déjeuner à l’Univers en compagnie de Mme Barbezat, amie commune au grand-duc et à moi-même et du colonel Seniavine », déclare Franziska. Quelques jours plus tard, elle téléphone au grand-duc pour l’informer que l’autorisation est accordée mais qu’il devait au préalable verser une caution comme tous les pêcheurs : « Le grand-duc me pria de venir prendre le thé chez lui, villa Ker Argonid, à Saint-Briac. J’acquiesçais à cette demande et j’en profitais pour lui porter son autorisation de pêche. Par la suite, des relations d’amitié nous unirent ; nous passions ensemble les week-ends, tantôt à Saint-Briac, tantôt à Saint-Malo. Le grand-duc m’avait porté sur son rôle d’équipage et je l’accompagnais à la pêche. Je suis devenue peu à peu sa confidente et je puis dire qu’aucun fait important le concernant durant cette période ne m’est inconnue. » Depuis le début du mois de juin 1941, et jusqu’à son départ définitif de Saint-Briac, le grand-duc et son secrétaire, le colonel Seniavine, 54 ans, sont constamment surveillés par la police française, dont un inspecteur loge en permanence villa Ker Argonid. Tous les deux ou trois jours, un rapport est adressé au commissaire principal de Saint-Malo qui le transmet ensuite au sous-préfet. Tout y est noté : les activités du grand-duc, les visiteurs, les sorties, les réceptions, etc. A la lecture de ces rapports, qui ont tous été conservés[1], il apparaît que les « relations d’amitiés » de Franziska et du grand-duc s’étendaient au-delà des seuls week-ends, le couple se rencontrant plusieurs fois par semaine.

Au même moment, le 22 juin 1941, se produit un événement inattendu avec le déclenchement de l’opération Barbarossa. Elle touche indirectement le grand-duc puisque deux jours plus tard, son chancelier, l’amiral Harald Graf, 54 ans, est arrêté par les Allemands dans sa villa de Saint-Briac. « L’amiral Graf a été arrêté par les autorités d’occupation le mardi soir 24 juin. Il serait victime, selon les renseignements non contrôlés qui me sont parvenus, d’une vengeance personnelle de la part de certains éléments russes, réfugiés en France, qui seraient jaloux de l’influence prépondérante qu’il exerçait sur le grand-duc », note dans un rapport le sous-préfet de Saint-Malo. Monarchiste et anticommuniste, Graf l’est sans aucun doute, mais pour autant il n’a aucune sympathie pour Hitler et le nazisme. Ce qui explique probablement cette arrestation et son transfert vers le camp de Royallieu, près de Compiègne, où il va être détenu pendant 14 mois. Avant d’être arrêté, il s’était entretenu avec Vladimir Romanov sur cette situation nouvelle : « Nous avons aussi discuté de la position que le grand-duc devait adopter devant la situation politique de plus en plus compliquée. Ses choix avaient dramatiquement changé de direction avec la survenue de la guerre entre l’Allemagne et la Russie. Si les Soviets étaient vaincus, les Russes devraient affronter de terribles épreuves, car ils perdraient une partie de leur territoire ; ils assisteraient peut-être même au démembrement de leur nation, divisée en parties instables et vulnérables. La position du Chef de la Dynastie, prétendant au trône de Russie, deviendrait, par une ironie du sort, encore plus difficile après une défaite soviétique. Il ne pourrait prendre le trône ancestral avec l’aval du conquérant et occupant son pays qu’au prix du sang et des souffrances du peuple russe. Pour cette raison, les Russes le rejetteraient, renversant la Dynastie à la première occasion. » Pour Graf, si les Allemands offrent le trône de Russie au grand-duc, la réponse devra être claire : « Il faut refuser toute offre faite par les Allemands s’il était évident que leur guerre était une guerre de conquête et non une guerre destinée à libérer le peuple russe du communisme. » Alors qu’il est à Compiègne, Graf apprend ce qui s’est passé après son arrestation : « Plusieurs jours après mon départ, le grand-duc avait été convoqué à Paris pour rencontrer l’ambassadeur Abetz. L’ambassadeur lui précisa la ligne politique qu’on souhaitait lui voir suivre. Il était évident que les dirigeants nazis s’intéressaient au grand-duc en raison de la politique qu’ils menaient envers la Russie. Il fut traité avec la plus grande courtoisie. »

En effet, le lundi 7 juillet 1941, l’inspecteur de police en charge de la surveillance du grand-
La Bretagne, 7 juillet 1941
duc adresse son rapport au sous-préfet de Saint-Malo : « A 5 h 45, le grand-duc et son secrétaire Seniavine ont quitté Saint-Briac dans une grosse voiture allemande conduite par un chauffeur en civil accompagné d’un officier, cette voiture était escortée par une voiture de la Feldgendarmerie. Le grand-duc n’est pas rentré la nuit dernière et ce matin, sa gouvernante a reçu un coup de téléphone de Paris l’informant que le voyage s’était effectué dans d’excellentes conditions et que tout allait bien. Il semble qu’il soit possible de faire un rapprochement entre la nouvelle de presse indiquant que le grand-duc allait parler à son peuple par radio et ce déplacement inopiné. D’autre part, le grand-duc avait reçu samedi vers 11 h, la visite de M. le Feldkommandant. Le grand-duc est rentré de Paris le lendemain. » D’après le sous-préfet : « Il me paraît hors de doute que le grand-duc Vladimir et son entourage envisagent, très sérieusement, l’éventualité d’une restauration en Russie. Je crois d’ailleurs que les autorités allemandes sont entrées en rapports avec lui et qu’elles auraient demandé ou fait demander de rédiger un manifeste contre le bolchevisme en faveur d’une action antisoviétique. Le grand-duc ne m’a pas caché, en effet, qu’il avait préparé un texte de cet ordre mais qu’il ignorait quand et où il pourrait être publié. Les autorités allemandes l’auraient préalablement fait pressentir par Mme Plourin, interprète à la Hafenkommandantur, grâce à Mme Barbezat, de Dinard, qui serait en relations, d’une part avec le grand-duc, et qui d’autre part, milite en faveur d’un rapprochement avec l’Allemagne. » 

Interrogée par le juge Duris sur ce déplacement à Paris, Franziska a sa propre explication : « Je sais qu’en juillet 1941, à la suite d’une entrevue qu’il a eue avec Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris, il est revenu très peinéJe ne crois pas que le grand-duc ait discuté avec l’ambassadeur de la dévolution éventuelle du trône de Russie ; il est plus probable qu’il a sollicité simplement l’autorisation de séjourner en Allemagne où il possède des intérêts moraux et matériels. Si le grand-duc a tenté par la suite, sans résultat par ailleurs, d’obtenir une entrevue avec le général von Stülpnagel en vue de créer un contact avec les hautes autorités allemandes, je suis à peu près certaine que son but était encore d’obtenir une autorisation de séjour pour y poursuivre ses étudesA aucun moment le grand-duc ne m’a confié son désir ou son espoir d’accéder au trône de Russie et il m’était délicat de l’interroger sur ce point. Je sais toutefois par son secrétaire, le colonel Seniavine, qu’il n’aurait accepté le trône que sur la demande formelle du peuple russe. » Le juge Duris n’est pas de cet avis : « Vos explications ne paraissent guère vraisemblables. Votre prise contact avec le grand-duc se situe en juin 1941, date précise à laquelle l’Allemagne entre en guerre avec l’Union Soviétique. Les premiers succès de l’armée allemande pouvaient permettre de croire à une victoire rapide et il importait de choisir un chef à la Russie nouvelle. On peut donc induire que c’est vous qui avez été chargée de pressentir le grand-duc et, par l’influence que vous auriez pu acquérir sur sa personne, de le mettre en rapport avec les hautes autorités allemandes. Ce point de vue est corroboré par le fait qu’après l’échec des pourparlers avec Otto Abetz, l’ordre a été donné aux officiers allemands de cesser tout contact avec le grand-duc. » Réponse de Franziska : « J’admets que la coïncidence est troublante mais le maintiens mes déclarations ; j’ajoute d’ailleurs que mes relations avec le grand-duc, loin de cesser, se sont faites au contraire plus étroites par la suite, ce qui prouve qu’elles n’étaient pas intéressées. »

Sur ces relations « plus étroites », les rapports de police, qu’il est impossible de citer tous, sont sans ambiguïté. Prenons celui du 1er septembre 1941, par exemple : « Samedi soir le grand-duc et ses invités se sont rendus à Saint-Malo pour dîner à l’hôtel de l’Univers, Mme Plourin interprète à la Hafenkommandantur assistait également à ce dîner. » Le grand-duc est un habitué de l’hôtel car il y déjeune le lendemain avec Franziska. Le vendredi 5, le couple déjeune et dine à Ker Argonid puis passe l’après-midi à la plage de Dinard. Le lendemain : « Le grand-duc a passé la nuit à la villa Raguimijack, puis s’est rendu à Cancale vers 11 h où il est descendu avec ses invités à l’hôtel du Phare. » La villa Raguimijack, que loue Franziska, est située au 3, rue des Dunes, sur la digue de Rochebonne. Le samedi 20 : « Le grand-duc, accompagné de Seniavine, passe la nuit chez Mme Plourin. » Même chose le samedi suivant : « A 11 h, le grand-duc, accompagné de M. Seniavine s’est rendu à Saint-Malo, chez Mme Plourin, et il a été l’invité de cette dame jusqu’au lendemain à 18 h 30, heure de son retour à la villa Ker Argonid. » En marge, sur le rapport, le commissaire principal note en rouge : « Que s’est-il passé ? » Le 17 octobre, le grand-duc se rend au cinéma de Saint-Briac pour assister à la projection du film « Face au Bolchevisme ». Autre rapport, du 20 octobre : « Samedi 18, le grand-duc a quitté en automobile sa propriété, accompagné de son secrétaire particulier pour se rendre à Dinard vers 16 h. Il a ramené à son domicile son invitée habituelle, Mme Plourin, laquelle a passé la nuit à la villa Argonid. » Le 2 novembre, l’inspecteur de police note la présence de M. Plourin, qui est probablement venu passer le week-end de la Toussaint. Le couple déjeune villa Argonid. Le 17 novembre : « Le général von Bessel invite le grand-duc et Mme Plourin au restaurant « Le vieux moulin » à Hédé. Puis le grand-duc raccompagne en voiture à Saint-Malo Mme Plourin, qui séjournait à Ker Argonid depuis le 8 novembre courant. » 16 décembre : « Le grand-duc s’est rendu à Saint-Malo chez Mme Plourin où il a passé la nuit. Il était invité hier soir à diner chez le général allemand commandant la place de Saint-Malo. Sa majesté et sa suite doivent rentrer à Saint-Briac dans la journée. » Nouvelle note en rouge du commissaire principal : « Il faut dire une bonne fois à ces inspecteurs que le grand-duc n’a pas droit au titre de Majesté ! » Message compris par l’inspecteur qui écrit désormais « son Altesse » ! Le 31 décembre, le grand-duc fête le nouvel-an chez Mme Plourin. Le 9 février 1942 : « Le grand-duc est à l’hôtel des Ambassadeurs à Paris. Il s’est présenté dans une banque allemande où il a perçu la somme de 200 000 francs résultant de divers héritages. Il a eu un entretien avec un baron allemand qui serait un des chefs de la police secrète allemande, venant de Berlin pour enquêter sur un nouveau comité de Russes blancs formé dernièrement en France par un nommé Gerekoff (ancien danseur de ballet). Le grand-duc n’a pas cherché à entrer en contact avec lui. » Dimanche 5 avril 1942 : « Le grand-duc a reçu à déjeuner M. et Mme Plourin, un général allemand et deux officiers supérieurs. » Le 23 avril 1942, le grand-duc et Mme Plourin se rendent au mariage de Mlle Barbezat, amie de Mme Plourin, et du comte Régis de Lorgeril à Trébédan (CdN). Le 20 juillet 1942, le général von Bessel est invité à dîner avec Mme Plourin. Le 8 octobre 1942 : « Le grand duc s’est rendu à une partie de chasse organisée par les officiers allemands présents à Dinard. De retour à sa villa, le grand-duc recevait à sa table deux officiers allemands ainsi que Mme Plourin et une de ses amies. » Le 11 juin 1943 : « Le grand-duc va en voiture à Rennes, chercher Mme Plourin qui arrive de Berlin. » Au mois de juillet 1943, Franziska déménage de Saint-Malo pour s’installer avec sa fille et sa bonne dans la villa Castelmar, plus cossue, située au 31, avenue Georges V, à Dinard. Ce qui lui évite de traverser la Rance pour se rendre à Pleurtuit. Les années d’oisiveté du grand-duc à Saint-Briac prennent fin le 21 avril 1944. « Le grand-duc a reçu l’ordre de quitter la zone côtière ainsi que tous les Russes blancs et s’est rendu à Paris. Malgré toutes les apparences, je puis vous affirmer que je n’ai jamais été la maîtresse du grand-duc mais sa simple confidente et amie », déclare Franziska au juge.

Lorsque l’on consulte la notice du grand-duc sur le site Wikipédia, on peut découvrir cette étonnante assertion : « Refusant de publier un manifeste appelant les émigrés russes à soutenir les nazis dans leur guerre contre l’Union soviétique, en 1942, le grand-duc et son entourage furent internés au camp de Royallieu situé près de Compiègne. » Assertion reprise dans un article signé François Billaut, qui rajeunit le grand-duc de dix ans, publié par le magazine royaliste Point de Vue, daté du 19 juillet 2018 : « À la mort du grand-duc Cyrille, en octobre 1938, son fils Vladimir, âgé de 11 ans, devient le nouveau chef de la maison impériale en exil. Quatre ans plus tard, la Gestapo sanctionne le refus de l’adolescent de signer un manifeste de soutien au régime nazi en l’internant au camp de Royallieu, près de Compiègne. Déporté en Allemagne, le grand-duc est assigné à résidence à Amorbach, en Bavière, chez sa sœur la princesse de Leiningen. » Le lecteur appréciera le qualificatif de « déporté »… Confusion avec l’internement de l’amiral Graf ou volonté de faire passer Vladimir Romanov pour un opposant au régime nazi ? Quoi qu’il en soit, les rapports de police sont formels, hormis quelques escapades à Paris, le grand-duc n’a pas quitté la Côte d’Émeraude de toute la période de l’Occupation. Il n’a donc pas pu être interné à Compiègne.

Le colonel Andréas von Aulock

            Le grand-duc ayant quitté Saint-Briac, Franziska entre en relation avec le colonel von Aulock, 51 ans, arrivé à Saint-Malo le 15 février 1944 comme commandant de la Festung : « Je fis sa connaissance en avril, mais je n’ai jamais été sa secrétaire interprète, ce rôle étant assumé par le comte de Metternich. A cette époque j’étais encore employée au camp de Pleurtuit qui fut dissous en mai. Grâce à la protection de von Aulock, je fus employée comme interprète près du trésorier de la forteresse et de la Kreiskommandantur à compter du 20 juin. Malgré les rumeurs, j’affirme n’avoir jamais été la maîtresse de cet officier. Il est exact cependant qu’il était amoureux de moi et que j’avais acquis une grande influence. » Franziska déménage de nouveau et s’installe au 23, boulevard du Rosais à Saint-Servan, afin de se rapprocher de la Citadelle, où elle est allée une fois : « Sans pouvoir préciser l’importance des défenses. Je sais qu’il s’agissait surtout de canons de 105 et que le ravitaillement état prévu pour une période de 56 jours. Après la chute de Cherbourg, le Führer a envoyé l’ordre à tous les commandants de forteresse de tenir jusqu’au dernier homme. »

Après le débarquement des troupes alliées, le quartier du Rosais va progressivement se transformer en une vaste cité sanitaire. Des croix rouges sont peintes sur les toits de l’hôpital complémentaire et sur les villas des médecins, y compris sur celle de Franziska. Convoqué à la Cité par von Aulock, le docteur Ferey se voit signifier qu’il sera réquisitionné pour soigner les blessés allemands en cas d’attaque des Alliés. Ceux-ci ayant fait sauter le « verrou » d’Avranches, l’attaque sur la cité corsaire n’est plus qu’une question de quelques jours. En conséquence, le 3 août, von Aulock, en accord avec le sous-préfet, ordonne l’évacuation de la ville avec le 7 août comme dernier délai. D’après R. Fouque, auteur du livre La Cité, bastion de la forteresse de Saint-Malo, publié en 1945 : « Le docteur Ferey, chargé d’intervenir auprès du colonel pour que Saint-Malo, ville historique, soit déclarée ville ouverte, se rend à la villa de Mme Plourin, toute proche de l’hôpital. Celle-ci s’apprête à se rendre à la citadelle. Aussi persuasif que possible, il lui transmet sa requête. A 19 h, il est répondu au docteur que le colonel est très occupé et qu’il ne peut le recevoir. Il ne peut pas prendre une telle décision sans ordre de ses chefs. » Le dimanche 6, en fin de matinée, alors que l’artillerie américaine pilonne les Schutzpünkte (points forts) de la Festung, Mme Plourin annonce au docteur que sa démarche auprès du colonel a échoué : « Il n’a pas pu prendre lui-même une décision aussi grave. Il en a référé à von Kluge qui en a référé lui-même à Hitler, qui a répondu : « Il n’y a pas de ville historique qui tienne. Vous vous battrez jusqu’au dernier homme et jusqu’à la dernière pierre. » Lors de son interrogatoire, le juge Duris demande à Franziska si elle avait usé de son influence sur le colonel von Aulock pour tenter de sauver Saint-Malo d’une destruction inutile : « Sur la proposition du docteur Ferey, j’ai offert au colonel de transformer la vieille ville en centre de refuge de la population civile. Von Aulock approuva et envisagea même d’y transférer l’hôpital militaire du Rosais de façon que la cité fut déclarée « ville hôpital ». Le médecin allemand refusa en raison de la proximité de la forteresse de Cézembre et je dus rapporter une réponse négative au docteur Lugnier de Saint-Servan. Je fis une seconde démarche avec le comte Possesse, de Rothéneuf. Le 6 août, je traduisis sa requête et j’insistais personnellement pour qu’on épargna la cité. Von Aulock répliqua qu’il avait la garde de la ville et qu’il combattrait honorablement. » Toujours d’après R. Fouque : « A la mi-juillet, M. Delacour, l’ancien maire de Saint-Servan, avait tenté d’infléchir la décision de détruire les installations du port en faisant une démarche par l’intermédiaire de Mme Plourin. Quinze jours plus tard, Briand, le maire de Saint-Malo, avait renouvelé la demande : « Voulez-vous nous ruiner pour vingt ans ? » Réponse de von Aulock par l’intermédiaire de Mme Plourin : le colonel vous assure qu’il fera le minimum. » Interrogée à ce sujet par le juge Duris, Franziska répond : « Mlle Feuchère, artiste peintre, et M. Briand sont également venus me trouver et m’ont demandé d’intervenir auprès du colonel afin que celui-ci ne fasse pas sauter les quais et bassins du port. En effet le capitaine Endell avait prévu la destruction de l’écluse, de la jetée, des quais et des grues. Après mon intervention, le colonel téléphona devant moi au capitaine Endell lui expliquant qu’il était le chef suprême de la place et qu’il avait seul qualité pour ordonner la destruction du port. » 96 puits de mines avaient été préparés par les Allemands. Finalement, les portes de l’écluse et la jetée ont été détruites, mais les quais et les grues seront épargnées.

Le 9 août, les Allemands qui défendent le Schutzpünkte de la colline Saint-Joseph se rendent aux Américains, qui se lancent alors dans de difficiles combats urbains pour libérer Paramé, puis Saint-Servan. Le 10, alors que les G.I. sont face à la citadelle, Franziska se trouve dans le blockhaus de l’arsenal militaire de Saint-Servan, en compagnie des médecins français réquisitionnés pour soignés les blessés allemands : « Nous avons envoyé deux soldats porteurs des insignes de la Croix-Rouge au-devant des Américains, afin que ceux-ci viennent porter des soins aux blessés qui se trouvaient dans le blockhaus. Les Américains, après avoir chargé les blessés, m’ont emmenée où se trouvaient parqués tous les prisonniers. Peu après, j’ai été interpellée avec Wenne, trésorier du colonel von Aulock, pour tenter, avec cet officier, de me mettre en communication avec le colonel pour intervenir auprès de lui afin qu’il dépose les armes. Comme je connaissais particulièrement le colonel et que j’avais sur lui une bonne influence, le trésorier avait tenu à ce que ce soit moi qui tente la démarche. » On retrouve cette démarche dans l’ouvrage de R. Fouque : « Une ligne téléphonique reliait la poste de Saint-Servan et la citadelle, mettant ainsi en communication les Américains et les Allemands. Mme Plourin avait proposé de téléphoner à von Aulock dans l’espoir de l’influencer et d’obtenir la reddition de la citadelle et des dernières fortifications occupées par l’armée allemande. Les Américains s‘opposèrent à cette démarche. » D’après Franziska, la communication n’ayant pu être établie : « C’est alors Wenne qui est allé personnellement trouver le colonel. » Pendant ce temps, elle est conduite au collège de Saint-Servan : « J’ai procédé à la traduction d’une lettre qu’adressait M. Delacour, maire de Saint-Servan, au colonel dans laquelle il lui demandait d’éviter autant que possible la destruction de l’agglomération malouine et dinardaise. » Protestant sur les conditions de son arrestation auprès de Delacour, celui-ci obtient des Américains qu’elle rejoigne son domicile. Elle n’y restera pas longtemps : « Une heure plus tard, vers 22 h 15, deux soldats américains, accompagnés d’un membre de la Résistance, se sont présentés chez moi et m’ont conduite à la prison de Lorette où j’ai été enfermée dans une cellule jusqu’au 11 août vers 17 h, jour où j’ai été conduite à Rennes et déposée dans une cellule de la gendarmerie. » Interrogée le 15 août par le commissaire Hunaut, elle est ensuite transférée au camp Margueritte. Le 17 août, le colonel von Aulock, toujours retranché avec sa garnison dans une citadelle prise sous un feu d’enfer et sans aucune issue possible, va enfin se résoudre à hisser le drapeau blanc.
Ouest-France, 21 août 1944

Le 31 janvier 1945, inculpée pour « Intelligence avec l’ennemi » et deux dénonciations, Franziska est présentée au juge Duris, qui instruit son dossier. La première dénonciation concerne une demoiselle Mervin, qu’elle avait rencontré devant l’hôtel Franklin, et qui arborait une croix de Lorraine sur sa blouse : « Vous l’avez priée de vous suivre dans un bureau où vous lui avez demandé son état-civil. Après l’avoir obligée à remettre sa croix de Lorraine à un marin, vous l’avez congédiée en l’informant qu’elle ferait deux mois de prison. » Franziska se défend : « Il ne peut s’agir que d’une confusion, j’étais bien dans l’hôtel Franklin à cette époque, mais d’autres interprètes féminines travaillaient au même service ou dans d’autres bureaux, notamment une jeune femme blonde qui me ressemblait quelque peu. Je demande donc à être confrontée avec la plaignante. » La seconde concerne M. Delacour, importateur de sel, dont le commissaire Hunaut rappelle dans son rapport qu’il fut en 1940 : « Un des premiers commerçants à entrer en relation avec les autorités allemandes du port. » Un de ses bateaux ayant été requis, Delacour téléphona à la Kommandantur du port pour savoir s’il s’agissait réellement : « d’une réquisition ou plutôt d’un vol. » Mme Plourin, qui avait reçu la communication, la transmit au commandant du port, qui fit traduire Delacour devant le conseil de guerre pour insulte à l’armée allemande.  L’affaire va finalement s’arranger : « Devant cette conséquence qu’elle n’attendait pas, Mme Plourin regretta d’avoir mis l’officier au courant, et devant le tribunal, elle fit une déposition telle, que celui-ci acquitta M. Delacour. »

            Le 9 août 1945, Franziska comparaît devant la Cour de justice de Rennes. Une dizaine de témoins, dont M. Delacour lui-même, M. Briand, l’ancien maire de Saint-Malo, M. Lamor, secrétaire des syndicats maritimes, etc., viendront dire qu’elle fut son activité en faveur des Malouins. Il est rappelé que Mme Plourin est intervenue auprès des Allemands pour faire libérer Rabstejnek, fils d'un tailleur malouin, dénoncé comme juif par la Milice, mais aussi Lamor, fils du chef régional des pêches, ainsi que M. Hervé de Saint-Servan, accusé de détenir des pigeons voyageurs. « Le commissaire du gouvernement, M. Simon, ne put en toute loyauté, que demander une peine infime pour celle dont quelqu’un dira, que « certaine pages de la vie de cette Allemande, qui fut un vrai roman, ont été écrites en français, et en bon français. » M. le bâtonnier Baudet, qui avait mis son grand talent au service de cette « Allemande qui, française par son mariage, a agit comme ne l’auraient pas fait bien des Français. » Et c’est son acquittement pur et simple qu’il réclame du jury », relate le chroniqueur judiciaire de La Voix de l’Ouest. Après un court délibéré, le jury revient avec un verdict d’acquittement.


[1] ADIV 134 W 20

lundi 8 avril 2019

Lucienne, 1941-1945


« De caractère expansif, Lucienne s’est de bonne heure affranchie de toute autorité pour mener joyeuse vie et fréquenter des établissements de plaisir », conclut l’inspecteur de police René Decordey, au terme d’une enquête sur le comportement d’une jeune Rennaise sous l’Occupation. Si cette affaire, qui relève de la Chambre civique et non de la Cour de justice, n’est pas la plus grave parmi les dossiers de l’épuration, elle pose la question des limites de la compromission avec l’occupant ou une organisation collaborationniste dans l’exercice d’une fonction, fût-elle simplement administrative.
Après avoir obtenu un CAP de sténo-dactylo Lucienne, qui est née en 1920, décroche en 1936 un premier emploi à l’Imprimerie Commerciale de l’Ouest, rue du Pré-Botté, où elle reste une année. Elle entre ensuite aux établissements Leseur, boulevard Villebois-Mareuil, dont elle démissionne pour suivre ses parents, réfugiés à Chanteloup après le bombardement du 17 juin 1940, leur domicile étant situé non loin de la plaine de Baud. Son père est alors maçon dans l’entreprise de François Château, le maire de Rennes. A la fin de l’année, grâce à sa sœur qui y travaille déjà, elle entre aux Magasins Modernes, rue Le Bastard, mais là encore pour peu de temps.
En effet, au mois de janvier 1941, après avoir répondu à une annonce parue dans L’Ouest-Éclair, Lucienne est recrutée par l’Agence Française d’Information de Presse (AFIP), qui occupe les bureaux de la Propagandastaffel au 1, quai Lamennais : « Nous étions directement sous les ordres des Allemands de la Propagandastaffel. Mes camarades au nombre de six et moi-même étions chargées de retransmettre aux journaux locaux, après avoir été soumises à la censure allemande, les nouvelles reçues de Paris par téléphone ou téléscripteur. »
En 1942, son fiancé « de situation très aisée » insiste pour que Lucienne quitte ses fonctions car ils doivent se marier très prochainement. Ce qu’elle fait au mois de juin 1942. Malheureusement, les parents du fiancé s’opposent au mariage en raison de sa situation « moins favorisée ». Interrogée le 22 août 1945, elle explique que : « Cette rupture provoqua en grande partie les événements ultérieurs dont j’ai aujourd’hui à répondre. »
Émile Schwaller
Pendant près d’une année, Lucienne est sans emploi et vit chez ses parents, revenus à Rennes. On la retrouve au mois d’avril 1943 comme dactylo au Secrétariat Général à la Jeunesse, créé par Vichy en juillet 1940, et dont les bureaux sont situés au 2, rue de Coëtquen. Son salaire mensuel est de 1 500 F, qu’elle trouve : « nettement insuffisant ». Lorsqu’elle fréquentait son fiancé, Lucienne avait fait la connaissance d’un nommé Ussel, gérant du « Jockey Bar », rue Poullain-Duparc : « Sachant le taux relativement bas de mon salaire, il m’offrit en juin 1943 la place de serveuse dans un café dont il allait assurer la gérance : le « Welcome » situé rue Nantaise à Rennes. » L’établissement est essentiellement fréquenté par des militaires allemands et une clientèle française, parmi laquelle un certain Émile Schwaller, que l’on ne présente plus sur ce blog, dont Lucienne va faire la connaissance. Si l’on en juge par ses revenus, elle semble posséder toutes les qualités relationnelles qu’exige ce nouvel emploi : « Je me faisais une moyenne mensuelle de 5 000 F de pourboire ». Un jour, Schwaller lui demande si elle connaissait une camarade dactylo sans travail : « Ma réponse fut négative mais j’avais appris au cours de cette conversation qu’il était secrétaire départemental de la LVF. »
Alain de Saint-Méloir
Au mois d’août 1943, Lucienne tombe malade et doit quitter le « Welcome ». Rétablie, elle se retrouve à nouveau sans travail, sa place au « Welcome » étant prise par une autre fille. Elle rencontre alors « par hasard » Schwaller au café de la Paix qui : « Informé de ma situation difficile, renouvela sa demande du « Welcome ». Cette fois j’ai accepté. » Schwaller la présente à Alain de Saint-Méloir, inspecteur régional de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF). Au mois de novembre 1943, Lucienne prend ses nouvelles fonctions au secrétariat de la LVF, 9 rue Nationale, avec un salaire mensuel de 2 000 F. Elle est chargée de fournir toutes les informations nécessaires aux futurs légionnaires, solde, etc. Elle se rend parfois au bureau des laissez-passer de la Feldkommandantur, dirigé par le capitaine Kreutzberg, afin d’obtenir des titres de transport gratuit pour les légionnaires qui doivent se rendre à la caserne de la LVF à Versailles. Les locaux de la rue Nationale étant trop exigus, la LVF fait réquisitionner par les Allemands un appartement de 7 à 8 pièces, situé au-dessus des galeries du Théâtre et du « Grand Café Glacier ».  Alain de Saint-Méloir et sa secrétaire, une nommée « Lydia », s’y installent. Lucienne n’ayant aucun logement à Rennes, sa famille étant de nouveau réfugiée à la campagne, elle profite de cette réquisition pour faire intervenir Alain de Saint-Méloir auprès des Allemands afin d’y occuper une chambre. Satisfaction lui est donnée et Schwaller, profitant du même avantage, en obtient également une, contiguë à la sienne : « C’est dans ces circonstances que nous entretînmes durant un mois environ des relations très intimes. » Lucienne n’y restera que quelques mois : « Depuis mon admission à la LVF, mes parents et mes amis réprouvaient mon travail et m’invitèrent à quitter ce service. Schwaller accepta ma démission fin mars 1944 », déclare-t-elle lors de son interrogatoire. Lucienne livre à la police une douzaine de noms de miliciens qu’elle a vus dans les bureaux, mais : « Les conversations importantes se déroulaient au « Café National », situé en face de la permanence à proximité des magasins Dewachter. » Il faut reconnaître que la fonction n’est pas sans risque. Le 28 avril, vers 22 h 30, un attentat à l’explosif détruit le siège de la LVF : « Le gardien de la paix de service devant la permanence a été assailli vers 22 h 45 par six jeunes armés. Trois d’entre eux, après l’avoir désarmé, l’ont obligé à les suivre jusqu’aux abris de la place du Palais. Les trois autres, restés sur place, ont posé une bombe de forte puissance devant la porte de la permanence. De nombreuses vitrines de la rue ont été brisées. Après l’explosion, le gardien de la paix a été relâché. » Après avoir quitté la LVF, Lucienne déclare avoir cessé toute « relation suivie » avec Schwaller, mais il lui arrive de prendre l’apéritif avec lui lorsqu’elle le rencontre dans la rue.
On ne soulignera jamais assez la place essentielle qu’occupent les cafés dans l’histoire de l’Occupation en France. Qui n’a pas en mémoire le café-restaurant tenu par Léon Duchemin dans le film « Le Mur de l'Atlantique » ? Ceux de Rennes sont également les lieux de rendez-vous préférés pour les « collabos » et autres indicateurs de tous poils mais aussi, ce qui est moins prudent, pour des résistants. L’exemple le plus connu est celui de Jean-Claude Camors, arrêté le 11 octobre 1943 au café de « L’Époque », on pourrait également citer l’arrestation des deux résistants brestois Ogor et Auffret au « Restaurant des Bretons », avenue Janvier, ou bien encore le café de Mme Grévillon au 103, rue de Saint-Malo ou trois résistants furent arrêtés le 22 mai 1944. Deux vont s'enfuir, le troisième sera abattu. Toujours sans travail, Lucienne consomme au « Café de la Marine » avec quelques amis : « Schwaller, en uniforme de milicien, accompagné de trois autres miliciens en uniforme, fait irruption dans le café. Aussitôt j’ai pressenti qu’il venait en service, probablement pour effectuer un contrôle d’identité. J’en ai d’ailleurs fait part à mes amis. Le contrôle, suivi de deux ou trois arrestations a bien eu lieu. Au cours de cette opération, je suis allée trouver Schwaller, non pour lui indiquer la présence de réfractaires dans l’assistance, mais simplement pour lui demander de l’essence qu’il devait à mon père. Ce geste a été interprété par de nombreux consommateurs comme une dénonciation. Si j’avais été l’instigatrice de ces arrestations, je n’aurais pas eu la maladresse d’aller converser avec Schwaller, cette intervention me compromettait. D’ailleurs les jeunes gens qui avaient été arrêtés furent relâchés le lendemain. »
Après avoir quitté la LVF, Lucienne est présentée au chef de service de la Propagandastaffel par Alain de Saint-Méloir, dont il semble très proche : « En 1944, j’ai fait la connaissance du lieutenant allemand à la Propagandastaffel, Slovenzick. J’ai tout de suite sympathisé avec cet homme. Il est devenu pour moi un ami, en dehors de nos questions de service. Il venait parfois chez moi et je lui donnais des leçons de français », déclare de Saint-Méloir devant la Cour de Justice le 9 avril 1946. Au mois de mai 1944, Lucienne réintègre donc la Propagandastaffel au quai Lamennais : « Mon travail consistait à expédier des tracts allemands à des personnes dont les noms étaient relevés sur le Bottin. » L’immeuble abrite également le siège du Rassemblement National Populaire (RNP) : « Le 1er mai 1944, vers 23 h, le gardien de la paix Leroy, de garde devant le siège du RNP a été brusquement assailli par un individu armé qui lui a volé son arme. Un homme en fuite a été repéré quai Lamartine et rue d’Orléans par le gardien de la paix Graland qui lui fait les sommations. L’homme se retourne et fait feu tuant le gardien. Il n’a pas été retrouvé. »
Ce même mois, une formation de la Milice Française, placée sous les ordres de Di Constanzo, arrive à Rennes. D’après Lucienne, la secrétaire affectée à cette unité ne l’ayant pas encore rejointe, Di Constanzo vint proposer au lieutenant Schovensinck d’en prélever temporairement une de son service, en attendant l’arrivée de la titulaire du poste : « Comme j’étais la dernière arrivée, je fus désignée. J’acceptais car on me promit le même salaire avec, en plus, le droit d’aller à la cantine de la Milice, et ceci gratuitement. Elle était située à l’Hôpital Psychiatrique dans le même bâtiment qu’occupaient une centaine de miliciens. » Lucienne travaille pour la Milice jusqu’à la fin du mois de juin, date d’arrivée de la titulaire du poste, une certaine « Gisèle », qui arbore l’insigne gamma : « Elle devint elle aussi la maîtresse de Schwaller et se rendait souvent au casernement de la Milice de Bretagne, route de Saint-Brieuc. Le chef de cette milice était un noble, qui avait combattu avec Schwaller sur le front de l’Est, chargé du commissariat aux questions juives. Je dois dire qu’une certaine rivalité existait entre la Milice de Paris à Rennes casernée Boulevard de Strasbourg et la Milice de Bretagne cantonnée route de Saint-Brieuc. La Milice de Paris ayant été envoyée pour refreiner les exactions de la Milice de Schwaller. J’ai entendu Di Constanzo dire qu’il aurait la peau de Schwaller car il faisait des arrestations arbitraires. » Le « noble » en question est Raymond du Perron de Maurin. Lucienne est formelle : « Mon travail était purement administratif. Je n’ai jamais eu connaissance de documents intéressant les patriotes et je n’ai jamais assisté aux interrogatoires de détenus. » Elle déclare ne pas jouir de l’entière confiance de Di Constanzo, dont l’accès à son bureau lui était interdit, et livre quelques noms de miliciens à la police.
A nouveau sans travail, Lucienne décide d’aller en chercher à Paris et demande à Di Constanzo de pouvoir utiliser la voiture qui avait amené sa secrétaire : « Constanzo accepta et me proposa, sachant que je n’avais aucune situation bien en vue à Paris, d’entrer au service administratif de la région « Ile de France » qui s’occupait des effectifs, de la comptabilité de la Milice Française. Di Constanzo me remit même une lettre de recommandation pour le chef de ce service, M. de Larivière. J’ai accepté et j’ai pris mes fonctions à Paris, rue de Châteaudun. J’avais exactement les mêmes attributions qu’à Rennes. Là non plus, je n’avais pas à connaître les agissements antipatriotiques de la Milice. »
Le 10 août, quelques jours avant le repli général des miliciens de Paris, Lucienne quitte la capitale : « Au moment où j’ai quitté Paris, le service administratif préparait l’évacuation des familles de miliciens et proposait au personnel masculin en poste à Paris de fausses pièces d’identité. Certaines cartes d’identité, de couleur bleue, étaient délivrées sous le timbre du commissariat de police de Roubaix. » En compagnie d’une collègue de bureau, dont les parents habitent Nice, et de trois miliciens qui avaient déserté de leur formation et volé une camionnette, Lucienne prend la direction de la Côte d’Azur. Les fuyards n’iront pas très loin. Le 15 août, ils sont arrêtés à Nevers par les Allemands qui découvrent des armes cachées dans la voiture et ouvrent le feu. Un milicien est tué, un autre grièvement blessé. Les deux femmes sont emmenées à la Feldkommandantur de la ville pour contrôle de leur situation. Après huit jours de garde à vue, elles réussissent à s’évader et prennent un train pour Moulins. La ville étant libérée le 6 septembre par les FFI, les deux femmes sont arrêtées par la police et détenues pendant quatre mois : « Interrogée, je leur ai dit que j’étais originaire de Rennes et que j’avais travaillé à Paris dans un bureau de la Milice. Par contre, je n’ai fourni aucun renseignement sur mon activité à Rennes, je ne fus d’ailleurs pas interrogée sur ces faits. On me déclara simplement qu’une enquête serait faite à Rennes. » A la suite d’un non-lieu prononcé par le juge d’instruction de Moulins, Lucienne est libérée le 13 janvier 1945. Elle rentre alors sur Paris où elle reste sans travailler jusqu’à son retour chez ses parents à la Guimorais en Saint-Coulomb, où elle est arrêtée le 27 août 1945, puis incarcérée à la Maison d’arrêt de Rennes.
Lors d’un premier interrogatoire, elle déclare : « Je n’ai jamais dénoncé aucun Français aux
La Milice à l'Hôpital Psychiatrique de Rennes
Allemands. Je n’ai jamais fourni aucun renseignement à la LVF, à la Propagandastaffel, pas plus qu’à la Milice. Je n’ai fait, dans ces différents services, qu’accomplir mon travail d’employée de bureau ou de secrétaire. Je n’ai jamais assisté à aucun interrogatoire. Ils avaient lieu au 1er étage de l’hôpital psychiatrique et je travaillais au rez-de-chaussée.
 » De son bureau, Lucienne ne pouvait pas ne pas entendre les tortures pratiquées au 1er étage par les miliciens sur les résistants. Lors d’un second interrogatoire, le 3 septembre 1945, Lucienne déclare : « Je suis devenue de mœurs plus faciles à partir du moment où j’ai quitté le bar le « Welcome », mais tient à préciser qu’elle : « n’a jamais eu de relations intimes avec un membre quelconque de l’armée allemande. »
2e Unité de marche de la Milice. On remarque l'écusson herminé sur le bras gauche
Quoi qu’il en soit, l’inspecteur conclut : « Il ressort que pendant l’Occupation l’inculpée a presque toujours été au service, comme employée de bureau, d’organismes dirigés par les Allemands ou sous leur contrôle et à leur solde. Début juillet 44, elle trouve le courage nécessaire ( !) pour se confier à une voiture de la Milice qui la conduit à Paris, et ceci, malgré les dangers aériens et les prémices de la débâcle allemande (…) Son activité pendant l’Occupation s’est-elle limitée au travail de bureau qu’on lui donnait à faire ? C’est peu probable. En effet, pour mériter la confiance de Schwaller et de Di Constanzo, il a fallu qu’elle se signale tout particulièrement aux suppôts de la collaboration et les chefs de la Milice ne devaient laisser graviter autour d’eux que des gens absolument sûrs et qui affichaient des sentiments pro-allemands très prononcés. » Cependant : « Aucun fait de dénonciation ne lui est, pour le moment, reproché. »
Le 26 octobre 1945, Lucienne est condamnée à la dégradation nationale à vie, la confiscation de ses biens et 20 ans d’interdiction de résidence par la Chambre civique de Rennes. Cette affaire est curieuse. Lucienne a été condamnée par contumace, donc en son absence, alors qu’elle était encore incarcérée le 3 septembre lors de son second interrogatoire. Que s’est-il passé ? Au mois de janvier 1951, son avocat informe le procureur général que sa cliente avait l’intention : « de purger sa contumace dès son retour en France », lequel lui répond qu’à partir du 1er février 1951, seul le Tribunal Militaire de Paris : « sera compétent pour connaître de cette voie de recours. »